DIALOGVE ENTRE VN PERE, ET SON FILS.
M.DC.LVIII.
A LONDRES, Par Daniel du Chemin, demeurant dans York Street, proche du Covent Gardin. 1688.
LEcteur quiconque tu ſois, qui par rencontre ou par curioſité porteras la veuë ſur ce Dialogue, entre vn Pere & ſon Enfant, Ie te prie de conſiderer, que tout ainſi qu'vne terre rude & mal façonnée ne peut produire que peu ou point de fruit, vn homme quin'a pas eſté formé par l'eſtude, ny poly par la conuerſation des hommes doctes, ne peut eſtre capable que de fort peu de choſe, & encore ce peu à quoy il s'applique porte les marques de ſa foibleſſe: Et cette conſideration te fera ſans doute juger que la lecture de cet ouurage, ne peut pas te donner aucune ſatisfaction, & par maniere de dire ne te peut apprendre qu'à begayer: Neantmoins ſi ta curioſité l'emporte, & que tu vueilles ſçauoir quel a eſté noſtre entretien, tu trouueras que nous auons parlé de choſes hautes & ſaintes; ſçauoir de la Connoiſſance de Dieu, & de nous meſmes, de la grace qu'il nous a faite en donnant ſon Fils, ſon bien-aimé, & des moyens dont il s'eſt ſeruy pour nous attirer à ſa Communion, & à la participation de ſes graces: Et comme la Parole de Dieu a eſté noſtre guide, nous nous ſommes entretenus de ſon excellence; A pres nous auons parlé de l'Egliſe Reformée, & de ſes Sacremens. De l'Egliſe Romaine, & & du danger qu'il y a de demeurer en ſa Communion; Et je m'aſſeure que tu ne ſeras pas marry d'auoir ſurmonté les difficultez que ton eſprit t'auoit ſuggeré. Au commencement tu trouueras ſans doute des rudeſſes en noſtre langage; Mais je te prie d'imiter la debonnaireté de Moyſe qui receuoit le poil de chevre de la main des pauures pour ſeruir à la conſtruction de l'ancien Tabernacle; Auſſi bien que les belles eſtoffes, & les riches preſens des oppulens; Que ſi tu es ſi dégouté que tu ne trouues choſe aucune, qui puiſſe te contenter, je ne m'en eſtonneray pas; puis que mon propre fils s'en eſt ſi fort dégouté, que m'épriſant mes inſtructions, il m'a abandonné, s'eſtant precipité dans l'abyſme des erreurs de l'Egliſe Romaine, & c'eſtoit ce que je voulois éuiter, apres il s'eſt jette ſur moy, & pendant cinq ans, il m'a grandement troublé: Mais ayant reconu que ſelon le monde meſme il ne luy eſtoit pas fort auantageux de perſecuter ſon pere & ſa mere comme il a fait, il s'eſt reconcilié auec moy, & nous auons paſſé quelques années ſans trouble & ſans procez: Mais pourtant je n'ay jamais pû le diſpoſer de ſe reconcilier auec Dieu, & de reuenir en ſa bergerie: Ce qui m'a fait croire, que mon Dialogue ne pouuant à preſent luy eſtre agreable ny profitable: Et à cauſe de cela j'auois reſolu de le garder pour ſes ſoeurs. Que ſi contre mon attente il eſt expoſé en veuë, j'ay creu, Lecteur judicieux, qu'il eſtoit conuenable de te donner cet auertiſſement, afin que tu le mettes en telle conſideration que tu jugeras eſtre à propos.
Ʋous ſçauez auec quel ſoin je me ſuis étudié d'éleuer voſtre frere en la connoiſſance de Dieu, & de ſoymeſme; vous auez veu pendant quelques années, que je paſſois auec luy les matinées, partie des apres diſnées, & les ſoirées entieres: Mon but eſtoit de former ſon eſprit, afin qu'il fuſt plus capable, lors qu'il commenceroit de voir le monde, de fuïr les débauches, & de reſiſter aux atteintes qu'on pourroit luy donner pour la Religion. A cet effet, & pour d'autant plus engrauer en ſon eſprit les choſes que je luy auois enſeignées de viue voix, je les auois redigées par eſcrit en forme de Dialogue; & pour l'obliger de le lire, je luy auois dedié par vne Epiſtre particuliere, par laquelle je l'exhortois auec toutes les tendreſſes qu'vn pere peur auoir pour vn fils bienaimé d'en faire ſon profit: Mais il eſt arriué que ce miſerable violant les Loix diuines & humaines s'eſt reuolté contre Dieu, a foulé aux pieds les inſtructions que je luy auois données, s'eſt rendu vn perſecuteur violant, a incité les puiſſances ſuperieures contre nous, & a fait tous ſes efforts pour vous entraiſner en vne meſme ruïne. Mais Dieu qui eſt le Protecteur des affligez, vous a ſoûtenu par ſa Puiſſance diuine, vous a donné vne ferme foy, par laquelle vous auez repouſſé les traits enflammez de cet eſprit malin, & en ſuitte vous a donné des maris fidelles & Chreſtiens qui ſont & ſeront vos appuys & conducteurs, dequoy je luy rends graces tres-humbles, & le ſupplie de tout mon coeur, qu'il luy plaiſe vous confirmer de plus en plus, & vous faire la grace de perſeuerer conſtamment auec Meſsieurs vos maris en la profeſsion de ſa verité, & d'y éleuer auec ſoin & diligence vos enfans, prians continuellement pour eux, et les fortifians par bons exemples. Et d'autant que ce Dialogue contient pluſieurs inſtructions qui pourront vous ſeruir à cela; j'ay crû que puis que voſtre frere s'eſt rendu indigne de le poſſeder, je deuois vous le dédier, et vous en faire vn preſent: Ie vous le donne donc, & vous ſupplie de le lire ſoigneuſement, de le garder, & qui plus eſt de le laiſſer à vos enfans. Si mon pere m'euſt laiſſé quelque choſe de ſemblable, je l'euſſe chery & conſerué: Mais comme il eſt decedé en la fleur de ſon aage, que j'eſtois vn jeune enfant, & que d'ailleurs j'ay paſſé par diuerſes mains, j'ay eſté priué de ce bien: Car je ne doute nullement que m'aymant, comme il m'aymoit, il n'ait laiſſé par eſcrit les preceptes qui m'eſtoient neceſſaires, pour m'apprendre à bien viure. I'ay pourtant conſerué les inſtructions qu'il m'auoit données de viue voix ſur le ſujet de la Religion, & par la grace de Dieu j'en ay toûjours fait profeſsion ouuerte, non-obſtant les troubles & empeſchemens qui m'ont eſté donnez par les ennemis de mon ſalut; Et finalement je vous ay mis en main ce precieux treſor & bon depoſt: De voſtre part vous l'auez receu agreablement, & vous en faites profeſsion ouuerte, dequoy je rends graces à Dieu. Jl y auoit apparence de croire que voſtre frere en vſeroit de meſme, parce que j'auois pris grand ſoin de l'inſtruire: Neantmoins ce miſerable renonçant aux auantages que cette profeſsion luy euſt apportez, s'il euſt perſeueré, s'eſt reuolté contre Dieu: Et combien qu'il ſçeuſt que l'Egliſe en laquelle il auoit eſté nourry & éleué eſt la ſeule Arche dans laquelle il pouuoit eſtre conſerué & garenty du deluge de l'ire de Dieu, il s'eſt precipité, & à preſent il court apres les inuentions humaines, apres les Dieux de paſte, de bois & de pierre, que la ſuperſtition a eſtablis; Et pour faire croire qu'il eſt bon Catholique Romain, il fait la guerre à Ieſus Chriſt, à ſa doctrine, & à ſes membres; jugez ce qu'il doit attendre, & quelle ſera ſa fin s'il perſiſte. On me dit que je dois eſperer que Dieu le ramenera, & ſuſpendre mon jugement, je reſpons que je ne ſouhaitte rien tant: Mais lors que je conſidere qu'il s'eſt precipité de gayeté de coeur ſans ſujet & ſans raiſon, qu'il foule aux pieds les mouuemens du Saint Esprit, & la bonne ſemence qu'il auoit receuë, que plus il va, plus opiniaſtre il deuient: Ie ne puis que je ne diſe auec le Prophete au Pſeaume 139. Eternel, n'auroy-je pas en haine ceux qui te haïſſent, & ne ſerois-je pas despité contre ceux qui s'éleuent contre toy? La parenté charnelle eſt de peu d'importance, ſi le lien de l'eſprit ne s'y trouue; je ne laiſſe pas pourtant de prier Dieu qu'il luy faſſe miſericorde, qu'il le déliure de l'eſprit d'erreur & de menſonge qui le poſſede, & qu'il le rameine en ſa Bergerie, mais c'eſt choſe plus à deſirer qu'à eſperer. Quant à vous, mes Filles, qui aymez Dieu, & qui perſeuerez auec moy en la profeſsion de ſa verité; Ie vous prie au nom de Dieu de reconnoiſtre que ce n'eſt pas vn effet de vos forces naturelles, mais vn effet de ſa grace. Prenez garde à l'exemple de voſtre frere, & conſiderez que c'eſt vne leçon que Dieu a eſcrite pour vous en groſſe lettre ſur le dos de voſtre prochain. Ne vous fiez donc pas en vos propres forces; mais demandez à Dieu pour vous & pour les voſtres le don de perſeuerance, & la grace de viure ſobrement, juſtement & religieuſement: Souuenez-vous que la Religion ne conſiſte pas ſeulement en paroles, ny en vne profeſsion exterieure; mais en la profeſsion d'vne vraye foy ouurante par repentance et par charité; Car ſi vous viuez ſelon la chair, dit l' Apoſtre Saint Paul, Rom. 8. verſ. 13. vous mourrez: mais ſi par l'Eſprit vous mortifiez les faits du corps, vous viurez. Ie prie Dieu qu'il luy plaiſe vous conduire par ſa Parole, & par ſon Saint Esprit, vous, Meſsieurs vos marys, & vos enfans, qu'il vous faſſe la grace de viure longuement enſemble, en ſa crainte, & en ſon amour; Et lors que vous aurez paracheué voſtre courſe, qu'il reçoiue vos ames en ſon repos, en attendant qu'il vienne juger les viuans & les morts, & qu'il vous introduiſe en corps & en ame en ſon Paradis; C'eſt, mes Filles, le ſouhait & le deſir de
Premiere demande faite à l'Enfant ſur la connoiſsance de ſoy-meſme, la ſuite fera voir que le Pere prend occaſion des réponſes de l'Enfant, de parler de la connoiſsance de Dieu, Pere, Fils & S. Eſprit; De traitter les poincts principaux de la Religion; De parler de la diuinité des ſaintes Eſcritures; De l'excellence de l'Egliſe Reformee & de ſes Sacremens; De la laideur de l'Egliſe Romaine, & du danger qu'il y a d'eſtre en ſa Communion.
MON Fils. Comme Dieu s'eſt ſeruy de moy pour vous mettre au monde, I'ay crû que je deuois2 auſſi vous apprendre, pourquoy eſtce qu'il vous y a mis; Et pour paruenir à mon but, j'ay taſché de vous amener à la connoiſſance de Dieu & de vous meſme, & à vous apprendre ſelon ma portée, ce que Dieu eſt en ſoy, ce qu'il vous eſt, ce qu'il a fait pour vous, & ce qu'il veut que vous faſſiez pour luy eſtre agreable, parce qu'en la connoiſſance de ces choſes, & en l'obſeruation de ſes commandemens conſiſte le bon-heur & la felicité de l'homme. Ie deſire donc entendre, ſi vous auez bien compris les inſtructions que je vous ay données ſur ce ſujet, ou pour vous y confirmer, ou pour vous redreſſer s'il y a lieu. Commençons donc par la connoiſſance de vous meſme, & dites moy ce que vous croyez de vous.
Mon Pere il ſeroit difficile & preſque impoſſible de parler comme il faut de la connoiſſance de nous meſmes, ſi nous n'auions appris à connoiſtre Dieu: Mais comme vous m'auez inſtruit en l'vn & en l'autre de ces deux points, je taſcheray de vous ſatisfaire. A cét effet je prie Dieu qu'il me donne les lumieres neceſſaires, & la langue des bien appris, afin que je ne die choſe aucune, qui ne ſoit conuenable à ſa gloire, & propre à noſtre edification.
Ie ſuis donc vn pauure petit garçon iſſu de la race corrompuë d'Adam par la generation naturelle, dénué de toute juſtice; Et comme Dauid parlant de ſoy, diſoit au Pſeau. 51. verſ. 7. Qu'il auoit eſté formé en iniquité & échauffé en peché, je le dis auſſi de moy: De ſorte que comme le peché eſt entré au monde par la transgreſſion4 d'Adam, & par le peché la mort, je ſuis naturellement ſous malediction, & en la mort: car la mort eſt paruenuë ſur tous hommes, d'autant que tous ont peché en Adam. Rom. 5. verſ. 12.
Comment cela eſt-il arriué, veu que Moyſe nous apprend que Dieu crea Adam à ſon image & ſemblance, qu'il le benit, & que Dieu vit que tout ce qu'il auoit fait, eſtoit tres-bon, Geneſ. 1. verſ. 27. & 31.
Le meſme Prophete nous apprend auſſi au chapitre ſuiuant du meſme liure, que Dieu ayant creé l'homme de la poudre de la terre, le fit en ame viuante, qu'il planta vn jardin en Heden, qu'il y mit Adam pour le cultiuer, & qu'il luy permit de manger du fruit de tous les arbres du jardin, ſauf & excepté de l'arbre de Science de bien & de mal, duquel il luy parla en cette ſorte au verſ. 17. quant à l'arbre de Science de bien &5 de mal, tu n'en mengeras point: car dés le jour que tu en mengeras, tu mourras de mort; Comme s'il luy euſt dit, dés le moment que tu te détourneras de mon obeïſſance, & que tu tranſgreſſeras mon commandement tu tomberas en mon indignation, & de ma colere en la mort eternelle. Et au chap. 3. il nous apprend, qu'Adam adherant à ſa femme qui auoit eſté ſeduite par le Diable ſous la forme du Serpent, tranſgreſſa le commandement de Dieu, mangea du fruit defendu, croyant par ce moyen paruenir à vne plus haute connoiſſance, & ſe rendre égal à Dieu, que par ſa tranſgreſſion il attira ſur ſoy & ſur ſa poſterité, la mort corporelle & eternelle, & toutes les autres miſeres & calamitez, qui trauaillent l'homme pendant le cours de ſa vie, & que Dieu le chaſſa du Paradis terreſtre, & mit des Anges ſur le paſſage auec vne lame d'eſpée, ſe tournant çà & là6 pour luy en empeſcher l'entrée: de ſorte qu'au lieu de la communication familiere qu'il auoit auec Dieu: Au lieu de la lumiere de l'entendement dont Dieu l'auoit honoré, & de la pureté en laquelle il auoit eſté creé, il s'éloigna de Dieu, & le Diable prompt & ſubtil s'empara de luy, ſe logea dans ſon coeur, luy creua l'oeil de l'entendement, l'enueloppa des tenebres d'erreur & d'ignorance, le lia des liens du peché, infecta de ce poiſon mortel toutes les parties de ſon corps & de ſon ame; En telle ſorte que le coeur de l'homme a eſté du depuis vn repaire de Demons, & ſa malice eſt ſi grande que toute l'imagination des penſées de ſon coeur n'eſt autre choſe que mal en tout temps. Geneſ. 6. verſ. 5. Et partant je conclus comme en ma réponſe precedente, que l'homme eſtant tel il eſt naturellement ſous malediction, & en la mort; puis que la mort a reigné7 depuis Adam; meſmes ſur les petits enfans; combien qu'ils n'ayent peché à la façon de la tranſgreſſion d'Adam; parce qu'ils eſtoient en Adam, & que le peché d'Adam leur eſt imputé, comme s'ils l'auoient commis, Rom. 5. verſ. 12. & 14.
Certes il y a dequoy s'eſtonner de ce que noſtre premier pere, riche & heureux qu'il eſtoit, en ce qu'il poſſedoit celuy qui poſſede tout, s'eſt laiſſé ſeduire ſous vne apparence vaine & trompeuſe; Et d'autant plus qu'il n'ignoroit pas l'arreſt de mort que Dieu auoit prononcé contre luy en cas de rebellion.
C'eſt vne marque infaillible du renuerſement de ſon eſprit, car s'il euſt connû l'eſtat heureux auquel il eſtoit, la felicité qu'il poſſedoit, & le malheur auquel il ſe precipitoit, il n'euſt eu garde d'écouter ſes ennemis, ny de ſe reuolter contre ſon Createur: Mais ſi nous entrons en8 nous meſmes, nous trouuerons qu'il y a plus de ſujet de s'eſtonner de noſtre conduite: Car combien que nous ſoyons enuelopez ſous vne meſme ruïne, & que d'ailleurs nous entendions la Loy, qui foudroye vne ſeconde condamnation à l'encontre de nous, nous ne laiſſons pas d'aller à trauers champs, comme ſi nous eſtions forcenez, de nous liguer auec le Diable pour faire la guerre à Dieu: Et ainſi deuons nous reconnoiſtre, & auouër que les enfans ont comblé la meſure de leurs peres, que nous ſommes plus méchans qu'eux, & en plus mauuais eſtat; puis que outre la tranſgreſſion d'Adam, de laquelle nous ſommes coupables dés le ventre de nos meres, Eſaye 48. verſ. 8. nous ſommes encore ſous la malediction de la Loy par noſtre propre deſobeïſſance & par nos rebellions.
Nous ſommes donc en vn mauuais eſtat: Mais noſtre mal eſt-il9 ſans remede?
Ouy, du coſté des hommes; car puis que nous ſommes tous ſous malediction, & en la mort, il n'y a en nous ny vie, ny mouuement pour les choſes ſpirituelles; & par conſequent incapables de nous redreſſer: Mais Dieu qui eſt pitoyable, & miſericordieux, tardif à colere, abondant en gratuiré, conſola noſtre premier pere, & ſa poſterité par la promeſſe de la ſemence de la femme, qui deuoit briſer la teſte du Serpent, contenuë au chapitre 3. de la Geneſe verſ. 15. & nous deliurer de la tyrannie du Diable, du peché, & de la mort, comme il l'a du depuis accomply.
Cette doctrine concernant la redemption des hommes merite d'eſtre traittée plus au long, puis qu'il y10 va de la gloire de Dieu, & de noſtre ſalut, & c'eſt ce que nous ferons cyapres, moyennant ſon aſſiſtance: Mais à preſent ſuiuons le but que nous nous ſommes propoſez. Et puis que vous auez parlé de l'eſtat de l'homme apres la creation, & de ſa cheute, venons à la ſeconde partie de noſtre premier poinct, qui eſt de la connoiſſance de Dieu. Et dites moy ce que vous croyez de Dieu?
IE crois auec tous les Chreſtiens, que Dieu eſt vne eſſence eternelle, ſpitituelle, inuiſible & incomprehenſible diſtinguée en trois perſonnes, Pere, Fils & S. Eſprit: Le Pere ſource de la Diuinité, Createur & Conſeruateur de toutes choſes, viſibles & inuiſibles; Le Fils, ſa Parole, ſa Sageſſe eternelle par lequel & pour lequel toutes choſes ont eſté creées; Le S. Eſprit procedant11 eternellement du Pere & du Fils, par lequel toutes choſes ſont conſeruées: Mais ces trois ne ſont qu'vn ſeul & meſme Dieu, tout-Puiſſant, tout-Sage, tout-Iuſte, tout-Miſericordieux, la Verité & la Sainteté meſme, 1. Jean chap. 5. Verſ. 7.
Si Dieu eſt vne Eſſence eternelle, ſpirituelle, inuiſible & incomprehenſible, comme il n'en faut nullement douter; Comment le pouuez vous connoiſtre, veu que vous eſtes finy, & que les Cieux des Cieux ne peuuent le comprendre, ou contenir, 2. Croniq. chap. 2. verſ. 6. &. 6. verſ. 18.
Ie n'entens pas que nous puiſſions comprendre ou enueloper ſous nos ſens la Majeſté infinie de Dieu, il faudroit eſtre hors du ſens pour auoir12 vne telle penſée. Mais je veux dire que Dieu eſtant comme il eſt tout-Puiſſant & tout Sage, ſe manifeſte, ſe donne à connoiſtré aux hommes par ſes oeuures; Car les choſes inuiſibles d'iceluy, à ſçauoir ſa Puiſſance eternelle, & ſa Diuinité ſe voyent comme à l'oeil par la creation du monde, eſtant conſiderées en ſes ouurages. Rom. 1. verſ. 20.
Il ſemble pourtant que les oeuures de la creation, quoy que grandes & admirables, ne peuuent pas donner aux-hommes vne vraye connoiſſance de Dieu, telle que nous la deuons auoir pour l'aymer, l'honorer & ſeruir. Et de fait l'Apoſtre S. Paul nous apprend au meſme chapitre que vous venez d'alleguer aux quatre verſets ſuiuans, que combien que les hommes ayent connu Dieu par ſes oeuures, ils ne l'ont pas glorifié13 comme Dieu, & ne luy ont pas rendu l'honneur, le ſeruice & l'obeïſſance qui luy eſt deuë; ains ſont deuenus vains en leurs diſcours, & leurs coeurs deſtituez d'intelligence ont eſté remplis de tenebres: ſe diſans eſtre ſages ſont deuenus fols, ont changé la gloire de Dieu incorruptible à la reſſemblance & image de l'homme corruptible, & des oyſeaux, des beſtes à quatre pieds, & des reptiles; A raiſon dequoy auſſi Dieu les a liurez aux conuoitiſes de leurs coeurs: Il faut donc qu'il y ait quelque autre reuelation plus efficacieuſe.
I'auouë que nous ne pouuons paruenir à la droite connoiſſance de de Dieu par les oeuures de la creation ſeulement: A cauſe de l'ignorance en laquelle nous ſommes tombez par la reuolte de noſtre premier Père. C'eſt pourquoy Dieu auſſi s'eſt manifeſté aux Peres qui ont veſcu ſous la Loy de nature par diuerſes reuelations,14 & apparitions; Et du depuis il a ajouſté ſa Parole, par laquelle il nous fait connoiſtre, non ſeulement ce qu'il eſt en ſoy; mais auſſi ce qu'il nous eſt, ce qu'il a fait pour nous, & ce qu'il veut que nous faſſions pour luy eſtre agreables. Or cette Parole nous eſt abſolument neceſſaire pour nous amener à la droite connoiſſance de Dieu. Et de fait le Prophete Roy l'a bien jugé ainſi; Car apres nous auoir propoſé le liure de la nature au Pſeaume dix-neuf, & particulierement les Cieux qui racontent la gloire de Dieu, l'ordre continuel des jours & des nuits qui preſchent ſa Majeſté, nous amene à la Parole de Dieu qu'il compare à vne lumiere, à vn guide: Et de vray la Parole de Dieu eſt vne lumiere qui nous conduit en noſtre pelerinage terrien. Ta Parole dit le Prophete au Pſeau. 119. verſ. 5. ſert de lampe à mon pié, & de lumiere pour mon ſentier. Eſclairez donc15 par la Parole de Dieu, & conduits par le S. Eſprit, qui eſt le guide appropriant les choſes ſpirituelles à ceux qui ſont ſpirituels, comme l'Apoſtre S. Paul nous l'apprend en ſa premiere aux Corinth. chap. 2. verſ. 13. les oeuures de la creation nous ſeruent pour nous amener à la connoiſſance de cét excellent ouurier, & nous font voir comme à l'oeil ſa Puiſſance eternelle, ſa Diuinité, ſa Sageſſe admirable, & ſa Bonté infinie.
Puis que les oeuures de la creation ne ſont pas ſuffiſantes pour nous amener à la droite connoiſſance de Dieu, & que ſa Parole nous eſt neceſſaire; Voyons ce qu'elle nous enſeigne de Dieu?
HElas! Comment pourrayje ſatisfaire à voſtre demande, & parler conuenablement de16 cette Majeſté infinie, moy qui ſuis vn pauure ignorant: Neantmoins puis que nous auons ſa Parole qui nous guide, je taſcheray de vous ſatisfaire: pour cét effet je ſuiuray ce flambeau pas à pas; Et je prie Dieu encor en cét endroit qu'il luy plaiſe me conduire en cette narration par ſon S. Eſprit. Moyſe ce grand & excellent Prophete, qui nous a deſcrit la naiſſance du monde, l'origine du Ciel & de la Terre, de la Mer & de toutes les choſes qui y ſont, nous parle auſſi du Createur d'iceux, il le nomme Eternel Dieu, Geneſ. 2. verſ. 4.5. & ſuiuans. Et Dieu meſme parlant à Moyſe, qui luy auoit demandé ſon nom, luy dit au 3. de l'Exode verſ. 14. Ie ſuis celuy qui Suis, & tu diras aux enfans d'Iſraël, celuy qui s'appelle je Suis, m'a enuoyé vers vous. Et au verſet ſuiuant il expoſe luy meſme ſon nom en cette ſorte, tu diras ainſi aux enfans d'Iſraël, l'Eternel, le Dieu de vos17 Peres, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Iſaac & le Dieu de Iacob m'a enuoyé vers vous; C'eſt icy mon nom eternellement: Et Moyſe parlant à luy en ſon Cantique, qui eſt le Pſeaume 90. luy diſoit, deuant que les montagnes fuſſent nées, & que tu euſſes formé la terre habitable, tu es le Dieu fort, meſme d'eternité juſques en eternité: Et au premier chapitre de la Geneſe il nous apprend, mais confuſement, qu'en cette eſſence eternelle il y a trois perſonnes, Sçauoir le Pere, la Parole & le ſaint Eſprit: Car au premier verſet il dit, Que Dieu crea au commencement le Ciel & la Terre; Au ſecond, que la terre eſtoit ſans forme & vuide, que les tenebres eſtoient ſur le deſſus de l'abyſme, & que l'Eſprit de Dieu ſe mouuoit au deſſus des eaux, Et au troiſiéme que Dieu dit, que la lumiere fuſt; & ainſi aux verſets ſuiuans juſqu'au vingt-ſixiéme, diſtinguant par18 cét ordre les trois perſonnes de la ſainte Trinité, & nous repreſentant le Pere auteur & Createur de toutes choſes, le Fils qui eſt la Parole, la Sageſſe eternelle de Dieu, par lequel toutes choſes ont eſté creées; & le ſaint Eſprit qui ſe mouuoit ſur les eaux, comme pour les eſchauffer & faire eſclorre cette maſſe confuſe, afin d'en tirer ces belles & excellentes creatures que nous voyons de nos yeux, & touchons de nos mains.
Apres auoir parlé de la creation du Ciel & de la Terre, & de toutes les choſes qui y ſont; Moyſe vient à la creation de l'homme, laquelle il décrit d'vne façon bien difference; Car lors qu'il parle de la creation des autres choſes il dit, que Dieu dit que telle choſe ſoit, & elle fut; Mais lors qu'il vient à la creation de l'homme; Il introduit Dieu comme faiſant vne maniere de conſultation auec les autres19 perſonnes de la ſainte Trinité, pour nous apprendre que l'homme eſt la plus excellente creature qui ait eſté faite & creée, l'abregé & le racourcy de l'vniuers; faiſons l'homme, dit Dieu au vingt-ſixiéme verſet du meſme chapitre, à noſtre Image, ſelon noſtre reſſemblance, & qu'il ait ſeigneurie ſur les poiſſons de la mer, & ſur les oyſeaux des Cieux, & ſur le beſtail, & ſur toute la terre, & ſur tout reptile ſe mouuant ſur la terre. Et aux verſets ſuiuans il ajouſte, que Dieu crea l'homme à ſon image, qu'il le crea à l'image de Dieu, maſſe & femelle, qu'il les benit & leur donna ſeigneurie ſur toutes choſes, comme il auoit propoſé au verſet precedent.
Au chapitre ſecond le Prophete nous apprend que Dieu planta vn jardin en Heden, qu'il y fit germer tout arbre deſirable à voir & bon à manger, & particulierement l'arbre de Vie, figure de noſtre Seigneur Ieſus20 Chriſt, pour renouueller l'homme en ſa caducité; Et l'arbre de Science de bien & de mal, figure de la Loy, qu'il y colloqua l'homme pour le cultiuer & pour le garder, qu'il luy permit de manger du fruit de tous les arbres du jardin, fors & excepté de l'arbre de Science de bien & de mal; duquel il luy defendit l'vſage ſur peine de mort, comme j'ay dit cy deuant: & au chapitre trois, il recite la cheute pitoyable d'Adam à la perſuaſion de ſa femme, qui auoit eſté ſeduite par le Diable ſous la forme du Serpent: & le jugement épouuentable que Dieu prononça contre tous ces criminels auec cette reſeruation en faueur de l'homme, qu'il le releueroit de ſa cheute, & qu'il le retireroit de ſa ruïne par le moyen d'vn Liberateur: Car c'eſt ce qui a eſté toûjours entendu par la promeſſe de la ſemence de la femme contenuë au chap. 3. de la Geneſe verſ. 15. De ſorte que des Liures21 de Moyſe, nous pouuons recueillir que Dieu eſt vne eſſence Eternelle; Spirituelle, Inuiſible & Incomprehenſible, toute-Puiſſante, toute-Sainte, toute-Sage, toute-Iuſte, & toute-Bonne, qu'en cette Eſſence il y a trois persōnes, Pere, Fils & S. Eſprit, qui ne ſont qu'vn ſeul & meſme Dieu, comme j'ay dit cy-deuant, lequel s'eſt manifeſté & s'eſt fait connoiſtre aux hommes, tant par la creation du monde en general qu'il a tiré du neant luy donnant vn eſtre ferme & durable, que par la creation d'vn nōbre innombrable de diuerſes creatures, auſquelles il a donné des proprietez & des vertus ſi excellentes qu'il eſt impoſſible de le comprendre, encore moins de le reciter, les conſeruant par la meſme puiſſance & ſageſſe auec laquelle il les a creées, & encore par la punition ſeuere qu'il fait des meſchans, & par la bonté & benignité dont il vſe continuellement22 & viſiblement enuers ceux qui luy ſont fideles & obeïſſans, ſuiuant la promeſſe qu'il leur en a faite en diuers endroits de ſa Parole, & particulierement au chap. 34 de l' Exode verſ. 6. & 7. qui portent en termes exprez, qu'il eſt Pitoyable, Miſericordieux, tardif à colere, abondant en gratuïté & verité, gardant gratuïté en mille generations, oſtant l'iniquité, le forfait & le peché.
Ce que vous venez de dire eſt veritable, & doit eſtre tenu pour conſtant; Mais ſi nous n'auions d'autres lumieres que celles que les liures de Moyſe nous apportent, la connoiſſance que nous aurions de Dieu par ſes eſcrits, nous donneroit plus de trouble que de conſolation. Car ſi d'vne part ils nous apprennent que Dieu eſt pitoyable, & miſericordieux: En meſme temps, au meſme chapitre23 & aux meſmes verſets que vous venez d'alleguer; Il ajoûte, que Dieu ne tient nullement le coulpable pour innocent, & qu'il punit ſeuerement les tranſgreſſeurs de ſes Loix, d'où s'enſuit que Dieu eſtant, comme il eſt, tout Puiſſant & tout-Iuſte, & nous pecheurs; Il faut neceſſairement que ſa Iuſtice ſoit ſatisfaite, & que la mort des pecheurs entreuienne: Car la juſtice de Dieu eſt vne volonté conſtante & eternelle de recompenſer les bons & punir les méchans qui luy eſt ſi naturelle, qu'elle eſt ce qu'il eſt, laquelle il ne peut par conſequent relaſcher, non plus que ceſſer d'eſtre ce qu'il eſt.
Les liures de Moyſe ne nous apprennent pas ſeulement, que Dieu24 eſt tout-Puiſſant & tout Iuſte; Mais auſſi qu'il eſt Pitoyable & Miſericordieux, qu'il oſte le forfait & l'iniquité, comme je viens de dire: Mais la doctrine Euangelique nous a apporté vne plus grande lumiere: Car elle nous fait voir, que la juſtice de Dieu a eſté pleinement ſatisfaite, que Dieu a puny l'homme, qu'il a exigé de luy vne ſatisfaction entiere, & neantmoins qu'il a exercé ſa miſericorde enuers les pauures pecheurs.
Comment cela peut-il auoir eſté fait, veu que punir & pardonner ſont choſes contraires?
Dieu a trouué en ſoy meſme par ſa Sageſſe infinie le moyen d'accorder ces contraires: Et de fait il les a accordez par des moyens admirables & incomprehenſibles à nos ſens: Mais il nous les a reuelez par la doctrine Euangelique. Car l'Euangile nous apprend que Dieu nous a tirez des abyſmes d'ombre de mort par25 l'homme qu'il auoit ordonné aupauant les ſiecles; Sçauoir par Ieſus Chriſt, lequel eſtant venu en chair au temps determiné par le Pere; s'eſt mis en noſtre place, s'eſt chargé de nos pechez, s'eſt exposé volontairement pour nous, s'eſt offert ſoy meſme en ſacrifice viuant ſur la Croix pour faire l'expiation de nos pechez: Et Dieu le conſiderant comme noſtre pleige & garand, l'a froiſſé, l'a mis en langueur, a déployé ſur luy le coup effroyable de ſon ire, qui deuoit tomber ſur nous: Et à nous, il nous impute ſon obeïſſance, le merite de ſon ſacrifice; & pour l'amour de luy nous a pardonné nos pechez: Et c'eſt en cette maniere qu'il a accordé ces contraires, puniſſant les pecheurs en la perſonne de celuy qui s'eſt fait homme pour ſauuer les hommes, toutesfois ſans participer à leur corruption; & nous imputant à nous le merite de ſon ſacrifice par lequel il26 nous a acquis vne redemption eternelle; Et voila la lumiere que vous demandez & la ſatisfaction pour nos pechez.
Comment ſe peut-il faire que nos pechez qui ſont grands & en grand nombre ayent eſté expiez par vn ſeul ſacrifice, & la Iuſtice de Dieu ſatisfaite, veu que pour produire vn tel effet, Dieu en auoit ordonné pluſieurs ſous l'Ancien Teſtament, & commandé de le reïterer, Exod. 29. verſ. 39. & 41.
CEla eſt tellement veritable que nous n'en deuons nullement douter, ſi nous ne voulons encourir le courroux de Dieu, & tomber derecher en ſon indignation. Et je m'en vais vous deduire le comment. Le grand Sacrificateur dont je vous parle eſt d'vne autre nature que27 ceux de l'ancienne Loy; d'autant qu'Aaron & ſes ſucceſſeurs eſtoient pris d'entre les hommes pour ſeruir au Tabernacle mondain; & leur repreſenter par leurs ſacrifices charnels le ſacrifice ſpirituel de noſtre grand Sacrificateur: Et comme ils eſtoient pecheurs & mortels, ils eſtoient obligez d'offrir, premierement pour eux, & apres pour le peuple, & de reïterer leurs ſacrifices; par ce qu'ils ne pouuoient purifier la conſcience de ceux pour leſquels ils eſtoient offerts: Car il eſt impoſſible que le ſang des taureaux & des boucs oſte les pechez. Mais cettuy-cy eſt le Saint des Saint, le Fils eternel de Dieu, ſeconde perſonne de la ſainte Trinité, noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, le grand Sacrificateur de la Nouuelle Alliance, qui eſt venu pour accomplir toutes les choſes qui auoient eſté predites de luy, & qui de fait les a accomplies par le ſacrifice de ſoy meſme: Car28 apres auoir eſté oinct du S. Eſprit, qui luy fut enuoyé du Ciel en forme viſible d'vne Colombe, comme S. Matthieu nous l'apprend au chapitre ſecond de ſon Euangile verſ. 16. il ſe preſenta pour nous chargé de nos pechez, s'offrit en ſacrifice viuant, & par le merité de ſon ſacrifice, qui eſt d'vn prix & d'vne valeur infinie, à cauſe de l'excellence de ſa perſonne, il a expié nos pechés, a fait propitiation pour les pecheurs ſuiuant la Prophetie de Daniel contenuë au chap. 3. de ſes Reuelations verſ. 24. a détruit le peché en ſa chair, & a mis fin à tout ce qui eſtoit figuré par le Tabernacle ancien, à tous les lauemens externes, & à tous les Sacrifices, a amené la Iuſtice des ſiecles, nous a reconciliez auec Dieu, & nous a deliuré de la tyrannie de tous nos ennemis: En telle ſorte que nous n'auons plus beſoin de Sacrificateur, ny de ſacrifice, d'autant que par le merite du ſien il nous29 a conſacrez pour toûjours. Hebr. 10. verſ. 14. & par ſa Iuſtice nous fait ſubſiſter deuant la face de ſon Pere: Et de fait S. Paul parlant de ces choſes en ſa 2. aux Cor. chap. 5. verſ. 21. dit, que Dieu a fait celuy qui n'a point connû peché, eſtre peché pour nous, afin que nous fuſſions Iuſtice de Dieu en luy, paſſage admirable & tres-excellent, puis qu'il comprend tout le Myſtere de noſtre Redemption.
Ie ne doute nullement de cette verité: Mais comme dans le chapitre de l'Exode que vous venez d'alleguer, il n'eſt fait aucune mention de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, ny de ſon ſacrifice, il faut de toute neceſſité qu'il y ait quelques paſſages qui nous apprennent deux choſes. L'vne que Dieu l'a appellé à la Sacrificature, & qu'il a approuué ſon Miniſtere; Et l'autre que de ſa part il a accepté volontairement la charge de Sacrificateur, & que par ſon ſacrifice il a ſatisfait30 la juſtice de Dieu, & nous a reconciliez auec luy: Car ſans cela on pourroit impugner cette doctrine, & la mettre en doute: Et d'autant plus qu'Aaron & ſes ſucceſſeurs qui exerçoiēt vne Sacrificature moins importante, furent eſtablis par le commandement de Dieu, Exode 28. obtinrent témoignage que leur Miniſtere luy eſtoit agreable; En ce que Dieu fit deſcendte le feu du Ciel ſur leurs Sacrifices pour les conſumer, manifeſtant ſa gloire au peuple en leur preſence. Leuitiq. 9.
Si noſtre Seigneur Ieſus Chriſt n'eſt point nommé dans les liures de Moyſe, il y eſt ſi bien deſigné, & ſon ſacrifice auſſi, qu'il eſt facile à le diſcerner:31 quoy qu'il en ſoit il appert par pluſieurs témoignages, que noſtre Souuerain Sacrificateur ne s'eſt point ingeré. Celuy qui luy auoit dit au Pſeau. 2. verſ. 7. C'eſt toy qui es mon Fils je t'ay aujourd'huy engendré, l'a appellé à la Sacrificature, lors qu'il luy a dit au Pſeau. 110. Le Seigneur a juré & ne s'en repentira point, Tu es Sacrificateur eternellement à la façon de Melchiſedec; Et ainſi vous voyez que c'eſt le Pere qui l'a appellé & eſtably, pour exercer la Sacrificature, non à la façon d'Aaron, parce que Aaron & ſes ſucceſſeurs eſtoient pris d'entre les fils de Leuy, & par conſequent pecheurs & mortels obligez d'offrir premierement pour eux, & apres pour le peuple, comme je viens de dire: Mais à la façon de Melchiſedec, la plus illuſtre figure de Ieſus Chriſt qui ait eſté miſe en auant ſous le premier Teſtament repreſenté d'vne façon admirable & extraordinaire32 en qualité de Roy, & de Sacrificateur, non ſeulement comme vn Roy ordinaire, mais extraordinaire; Sçauoir, Roy de Iuſtice & Roy de paix, Grand Sacrificateur, ſans pere, ſans mere, ſans genealogie, ſans commencement de vie & ſans fin de jours, & comme enuoyé de Dieu pour eſtre figure, & pour repreſenter l'Eternité, la Sainteté de noſtre grand Sacrificateur, Iuſte, Saint, Innocent, ſans macule, ſeparé des pecheurs, & qui par conſequent n'auoit nul beſoin d'offrir pour ſoy; ains ſeulement pour nous, pour faire noſtre paix, & nous reünir auec Dieu; ce qui ſe rapporte fort bien à la Prophetie de Daniel contenuë au 26. verſ. du chap. 9. cy-deuant allegué, que le Chriſt ſeroit retranché, non pour ſoy, donc pour nous qui croyons en luy. De ſa part il a accepté & accomply la charge de Sacrificateur; Et de fait lors que le S. Eſprit l'introduit33 venant au monde, il le fait parler en cette ſorte à ſon Pere au Pſeau. 40. rapporté & interpreté par S. Paul au chap. 10. de l'Epiſtre aux Hebreux verſ. 5.6.7. & 8. Tu n'as point voulu ſacrifice, ny offrande, ny holocauſte pour le peché, & n'y as point pris plaiſir; Mais tu m'as approprié vn corps, Me voicy, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté. Or la volonté de Dieu eſtoit de ſauuer les hommes pecheurs par vn homme ſans peché: pour cét effet il falloit former cét homme d'vne façon extraordinaire. Car comme tous les deſcendans d'Adam par la voye ordinaire ſont ſoüillez, à cauſe de la corruption generale qui a infecté toute la nature, ils ne pouuoient eſtre employez à ce grand Oeuure: C'eſt pourquoy auſſi Dieu à fait & formé cét Homme de la ſubſtance d'vne Vierge par l'operation du S. Eſprit ſuiuant la Parole adreſſée par le miniſtere de l'Ange à la Vierge34 Marie au chapiſtre premier de l'Euangile ſelon S. Luc Verſ. 35. Le ſaint Eſprit, dit l'Ange à la ſainte Vierge, ſuruiendra en toy, & la vertu du Souuerain t'enombrera, dont cela auſſi qui naiſtra de toi, ſaint, ſera appellé le Fils de Dieu. Le ſaint Eſprit eſt donc interuenu; Mais d'vne façō ſpirituelle conuenable à ſa nature Diuine, & a formé ce corps de la ſubſtance de la ſainte Vierge, apres l'auoir purifiée & ſantifiée, Et dans ce corps Dieu a logé vne ame toute ſainte qu'il a enrichie de tous les dons ſpirituels: De ſorte que cét Homme celeſte a eſté fait le Temple de la Diuinité; Car le Fils eternel de Dieu, la Sageſſe eternelle du Pere l'a vny à ſa nature Diuine, ſans aucune confuſion de ſubſtances; En telle ſorte que Dieu eſt demeuré Dieu, & l'homme eſt demeuré homme: Mais par cette vnion Dieu s'eſt fait homme, & l'homme eſt deuenu Dieu: Et de fait l'Apoſtre35 S. Paul au chap. premier de l'Epiſtre aux Coloſ. Verſ. 19 dit, Que le bon plaiſir du Pere a eſté que toute plenitude habitaſt en luy, plenitude d'humanité, plenitude de Diuinité; comme il ſ'en explique au chap. ſecond de la meſme Epiſtre verſ. 9. quand il dit, que toute plenitude de Duini té a habité en luy corporellement. Or cet homme ſaint a eſté offert a Dieu par le S. Eſprit, comme vne victime tres-ſainte, & lui meſme s'eſt preſenté volontairemēt pour nous, & en noſtre nō cōme noſtre frere aiſné, pour faire l'expiation de nos pechez par le ſacrifice de ſon Corps, qu'il a offert à Dieu ſon Pere ſur la Croix; Acauſe dequoy auſſi il a eſté dit au chap. 9 de l'Epiſtre aux Hebre. v. 14. Qu'il s'eſt offert ſoy meſme ſans aucune tache par l'Eſprit eternel. Et Dieu le conſiderant, non comme ſon Fils, ſaint & bien aymé, mais comme noſtre pleige & garand, chargé de nos pechez, l'a froiſſé, l'a36 mis en langueur ſuiuant la Prophetie d'Eſaye contenuë au 53 de ſes Reuelations verſ. 10 afin qu'apres auoir mis ſon ame en oblation pour le peché, il ſe viſt vne grande poſterité, vn grand nombre de r'achettez, cette belle aſſemblée d'Eſſeus dont l'Egliſe eſt compoſée, Et en ce combat penible & langoureux, la Diuinité n'a jamais abandonné l'humanité; Mais la toûjours ſoûtenuë comme il l'auoit promis au Pſeau 110. verſ. 5. Le Seigneur eſt à ta dextre il froiſſera tes ennemis au jour de ſa colere; Et de fait il a rompu les liens de la mort, s'eſt redreſſé ſoy meſme, a ſurmonté & deffait le Diable, le peché & la mort, les a menez en triomphe, & c'eſt en cette maniere & par le ſacrifice de ſon corps, qui eſt d'vn prix & d'vne valeur infinie comme j'ay dit qu'il a fait l'expiation de nos pechez, qu'il a pleinement ſatisfait la Iuſtice de Dieu, qu'il nous a deliurez tant de la malediction de37 la Loy, d'autāt qu'il l'a portée ſur ſoy, ſuiuant le paſſage du 3. des Galates verſ. 13. que de la tyrannie du Diable, du peché & de la mort, nous a ac quis vne Redemption eternelle, & nous a reconciliez auec Dieu; Car le bon plaiſir du Pere á eſté de reconcilier par luy toutes choſes à ſoy, ayant fait la paix par le ſang de la Croix d'iceluy Coloſs. 1. verſ. 19. & 20. Et Dieu a eu ſon obeïſſāce & ſon ſacrifice ſi agreables, qu'il l'a ſouuerainement exalté, l'a couronné de gloire & d'honneur, l'a éleué ſur ſon trône, l'a fait ſeoir à ſa dextre és lieux Celeſtes pardeſſus toute Principauté & puiſſance, vertu & ſeigneurie, & pardeſſus tout nom qui ſe nomme, non ſeulement en ce ſiecle, mais auſſi en celuy qui eſt à venir, a aſſujetty toutes choſes ſous ſes pieds, luy a donné toute puiſſance au Ciel & en Terre, & l'a conſtitué ou donné pour eſtre Chef de l'Egliſe Ephez. 1 verſ. 20.21. & 22: Et pour l'amour38 de luy nous a pardonné nos tranſgreſſions, & nous communique ſes graces, comme j'ay dit cy-deuant, & ainſi voyons-nous que le Pere a ordonné & eſtably ſon Fils bien-aimé auec ſerment pour eſtre le Sacrificateur de la nouuelle alliance, & que le Fils aimant & aimé, eſt interuenu volontairement entre Dieu & nous, qu'il s'eſt aneanty, qu'il a reſpādu ſon ſang ſur la Croix pour nous, qu'il nous a reconciliez à Dieu ſon Pere par le ſang de la Croix, & nous a ouuert le Paradis: De ſorte qu'au lieu que l'entrée des lieux ſaints eſtoit interdite au peuple qui viuoit ſous la Loy, & s'ils auoient veu quelque repreſentation extraordinaire de la Majeſté de Dieu ils en eſtoient effrayez & diſoient, comme Manoach au 13. des Iuges verſ. 22. Nous mourrons, car nous auons veu Dieu: Nous au contraire allons auec aſſeurance au trône de ſa grace, afin de trouuer grace,39 obtenir miſericorde, & pour eſtre aidez en temps opportun. Heb 4. v 16.
Moyſe n'auoit garde de nous parler de ces choſes; parce qu'elles eſtoiēt couuertes & enuelopées ſous les ombres & figures de la Loy: Mais quand noſtre Seigneur eſt venu en chair, il les nous a reuelées & manifeſtées par ſes Predications, par ſes Souffrances, par ſa Reſurrection, par ſon Aſcenſion au Ciel, & par le miniſtere de ſes ſeruiteurs, auſquels il a pour cét effet donné l'eſprit de Sapience & de reuelation: Et ainſi eſtant éclairé par ce meſme Eſprit, j'auouë que Ieſus Chriſt eſt noſtre grand Sacrificateur, qu'il a eſté legitimement eſtably, qu'il s'eſt offert volontairement pour nous, que par ſon Sacrifice il a ſatisfait la Iuſtice de ſon Pere, & que par ſa Reſurrection ſuiuie de ſon Aſcenſion au Ciel, il nous a aſſeurez de l'amour de ſon Pere, & nous a mis en main comme40 vne quittance generale de toutes nos dettes: De ſorte que nous pouuons dire auec S. Paul, que comme la mort eſt paruenuë ſur tous les hommes par la tranſgreſſion d'Adam, ſemblablement auſſi par l'obeïſſance tres-parfaite de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, tous hommes ſont viuifiez, 1. Corint. chap. 15. verſ. 21. & 22.
Il eſt vray que comme la Mort eſt par vn homme, auſſi la Reſurrection eſt par vn homme: Et que tout ainſi que tous hommes meurent en Adam, ſemblablement tous hommes ſont viuifiez en Ieſus Chriſt. Mais j'eſtime qu'il y a quelque diſtinction à faire ſur cette totalité; veu qu'il eſt euident que tous hommes ne ſont pas ſauuez, & qu'il y en a vn nombre infiny qui demeurent dans l'infidelité, leſquels par conſequent41 n'ont point de part au merite de la Mort & Paſſion de noſtre Seigneur, & ont leur portion auec les Diables. Cette totalité donc doit eſtre entenduë & rapportée à la totalité des Eleus, qui ont eſté, qui ſont & qui ſeront appellez de tout pays & de toute langue à la connoiſſance de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, qui luy obeïſſent, & qui l'embraſſent pour leur Sauueur: Car c'eſt de ceux là que l'Apoſtre parle en l'Epiſtre aux Epheſiens chap. 2. verſ. 5. & 6. quand il dit, que Dieu les a viuifiez enſemble auec Chriſt, qu'il les a reſſuſcitez enſemble, & les a fait ſeoir enſemble és lieux celeſtes en Ieſus Chriſt, & pour leſquels noſtre Seigneur a fait cette belle & excellente priere enregiſtrée au 17. de S. Iean, en laquelle il proteſte à ſon Pere, qu'il ne le prie point pour le monde, c'eſt à dire pour les infidelles, dont je viens de parler, pour les hommes du monde42 qui ne croyent point en luy: Mais pour ceux qu'il luy a donnez, ils eſtoient tiens luy dit-il au verſ. 6. & tu me les a donnez, & aux verſets 7. & 8. il leur rend ce teſmoignagne qu'ils l'ont connu, & qu'ils ont crû en luy, ils ont connu que tout ce que tu m'as donné eſt de toy, car je leur ay donné les paroles que tu m'as données, & ils les ont receuës, & ont vrayement connu que je ſuis yſſu de toy, & ont cru que tu m'as enuoyé, & au verſ. 9. Il ajouſte, je prie pour eux, je ne prie point pour le monde, lequel par conſequent eſt exclus & priué de la vie qu'il nous a meritée.
Ie l'entens ainſi. Paſſons outre, & entretenons nous ſur le ſujet de la nouuelle Alliance dont vous auez parlé en voſtre reſponſe precedente: Car ſans doute, le ſujet eſt riche & fructueux. Eſt ce l'Alliance que Dieu fit auec Noé apres le Deluge; car elle peut eſtre dite nouuelle43 ayant égard à celle qu'il auoit faite auec Adam dans le Paradis Terreſtre, ou bien eſt-ce celle qu'il fit auec les Iſraëlites apres qu'il les eut tirez de la captiuité d'Egypte, qui peut encor eſtre dite nouuelle au prix de celle qu'il auoit faite auec Noé.
Non, mon pere, ce n'eſt ny l'vne ny l'autre, c'eſt vne Alliance beaucoup plus excellente, d'autant qu'elle eſt purement ſpirituelle & nous communique les biens ſpirituels: Au lieu que les precedentes ne regardoient que les choſes temporelles; c'eſt pourquoy auſſi elles n'eſtoient fondées que ſur le ſang des boeufs & des boucs: Mais celle-cy eſt fōdée ſur le ſang de l'Agneau de Dieu.
Qu'elle-eſt donc cette Alliance, & quels ſont les biens qu'elle nous promet?
L'Alliance dont je parle, eſt l'Alliance de Grace, que le44 S. Eſprit auoit predite par la bouche des Saints Prophetes, & les biens qu'elle nous promet, ſont des biens ſpirituels; Voicy comment les Prophetes en ont parlé. Les jours viennent, diſoit Ieremie au nom de l'Eternel, que je traitteray vne Alliance nouuelle auec la maiſon d'Iſraël, & auec la maiſon de Iuda, non pas ſelon l'Alliance que je traittay auec leurs peres au jour que je les pris par la main pour les faire ſortir hors d'Egypte, laquelle ils ont enfrainte: Mais c'eſt icy l'Alliance que je traitteray auec la maiſon d'Iſraël; Apres ces jours-là, c'eſt à dire apres la manifeſtation du Meſſie je mettray ma Loy au dedans d'eux, & l'eſcriray en leur coeur, & ils me ſeront peuple, & je leur ſeray Dieu, vn chacun n'enſeignera plus ſon prochain, ny vn chacun ſon frere, diſant, connoiſſez l'Eternel: car ils me connoiſtront tous depuis le plus petit juſques au plus45 grand, d'autant que je pardonneray leurs pechez, & n'auray plus ſouuenance de leurs iniquitez, Ieremie 31. verſ. 31.32.33. & 34. & encore je ſauueray mon troupeau, tellement qu'il ne ſera plus en proye; je ſuſciteray ſur mes brebis vn Paſteur qui les paiſtra, aſſauoir mon ſeruiteur Dauid, il les paiſtra, & luy meſme ſera leur Paſteur; Mais moy l'Eternel je ſeray leur Dieu, & mon ſeruiteur Dauid ſera Prince entre icelles, & traitteray auec elles vne Alliance de paix, meſmes je les combleray de benedictiōs. Ezechiel 34. verſ. 22.23.24.25. & 26. Et au chap. 36. Dieu s'adreſſe luy meſme à ſes brebis, & leur fait vne deſcription ſommaire des biens qui ſuiuront ſa benediction, & qu'il vouloit leur communiquer en conſequence de cete Alliance de paix. Ie vous retireray d'entre les nations, & vous r'aſſembleray de tout païs, leur dit-il aux verſets 24.25.26. & 27. & reſpandray46 ſur vous des eaux nettes & vous ſerez nettoyez. Ie vous netto yeray de toutes vos ſoüillures, & de tous vos dieux de fiente, & vous donneray vn coeur nouueau, & mettray dedans vous vn eſprit nouueau, & j'oſteray le coeur de pierre hors de voſtre chair & vous donneray vn coeur de chair, & mettray mon eſprit au dedans de vous, & feray que vous cheminerez en mes ſtatuts, & que vous garderez mes Ordonnances, & les ferez: Voila, mon Pere, l'Alliance dont je parle, & les biens qui nous ont eſté promis par icelle.
Certes vous auez raiſon de dire, que cette Alliance eſt plus noble, & plus excellente que les precedentes, puis que par icelle nous obtenons les biens qui peuuent nous rendre eternellement heureux. Mais pourquoy dites-vous qu'elle eſt fondée ſur le ſang de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & qu'il en eſt le Sacrificateur?47 veu que les Prophetes qui l'ont predite, ne le propoſent pas pour Paſteur & pour Prince, & ne font aucune mention de Sacrifice, ny de Sacrificateur.
Combien que Ieremie ny Ezechiel ne faſſent aucune mention de ſacrifice ny de Sacrificateur, ſi eſt-ce que l'vn & l'autre doiuent eſtre ſousentendus: d'autant qu'il s'agit du pardon des pechez, & qu'il ne ſe fait point de remiſſion des pechez ſans effuſion de ſang Hebreux 9. v. 22. Car comme Dieu eſt juſte & ſaint, il ne pouuoit pardonner les pechez que ſa Iuſtice n'euſt eſté premierement ſatisfaite par les raiſons que j'ay deduites cy-deuant. Il falloit donc vne ſatisfaction precedente, & par conſequent vne victime. Vn Sacrificateur, Vn Moyenneur entre Dieu & les hommes pour reconcilier deux parties ſi contraires & eloignées d'vne diſtāce infinie par le peché de l'homme. 48Et d'autant que les hommes ny les Anges ne pouuoient combler cet abyſme, à cauſe que tous hommes ſont naturellement corrompus, & par conſequent ennemis de Dieu, & que les Anges quelques puiſſans qu'ils ſoient ne pouuoient produire vne ſatisfaction infinie, d'autant qu'ils ont eſté créez auſſi bien que nous: Ieſus Chriſt le bien aimé du Pere, par lequel & pour lequel ſōt toutes choſes, & ſur lequel s'eſt reposé l'eſprit de l'Eternel, l'eſprit de Sapience & d'intelligence, l'eſprit de cōſeil & de force, l'eſprit de Science & de la crainte de Dieu, comme Eſaye nous l'apprend au chap. 11. de ſa Prophetie, eſt interuenu pour nous. Et cela d'autant qu'il auoit eſté ordonné du Pere pour eſtre le Mediateur de la nouuelle Alliance, le Sacrificateur des biens à venir Hebreux 9. verſ. 11. & 15. Ce diuin Sacrificateur donc voyant que ſon ouurage auoit eſté ruïné par l'artifice du Diable; &49 que tous lës hommes auoient eſté precipitez dans vne ruïne etetnelle. Et d'ailleurs ſçachant que la volonté de ſon Pere eſtoit de les reſtablir, eſt venu au monde pour accomplir cette volonté. I'ay pris plaiſir, diſoit il à ſon Pere, à faire ta volonté Pſeaume 40. verſ. 9. Et d'autant qu'il falloit mourir ſuiuant l'arreſt irreuocable prononcé dans le Paradis Terreſtre; Il s'adreſſe derechef à ſon Pere, Tu n'as point voulu ſacrifice, ny offrande pour le peché, luy dit-il, mais tu m'as approprié vn corps: Me voicy, je viens, afin de faire, ô Dieu, ta volonté, Hebr. 10. verſ. 5. & 8. Il a donc pris & vny noſtre nature humaine à ſa nature diuine, comme j'ay dit cy-deuant, afin de pouuoir mourir, s'eſt chargé de nos pechez ſans en eſtre entaché, d'autant qu'il eſt le Saint des Saints, la Sainteté tres-ſainte: & finalement s'eſt offert ſoy-meſme à Dieu pour nous ſur la Croix en ſacrifice viuant,50 Et par le merite de ſon ſacrifice déja ordonné deuant la fondation du monde. 1. Epiſtre de S. Pierre chap. 1. verſ. 19. & 20. a fait noſtre paix, nous a lauez & nettoyez en ſon ſang de toutes nos ſoüillures par l'operation du S. Eſprit, figuré & repreſenté par ces eaux nettes, dont Ezechiel a parlé, nous a rendus agreables à Dieu, & nous a merité les biens ſpirituels qui nous ont eſté promis par cette diuine Alliance, & ainſi pouuons nous dire auec verité, qu'il en eſt le Mediateur, la Victime, & le Sacrificateur.
Il eſt vray; Mais nous pouuons ajoûter qu'il en eſt auſſi le Meſſager & le garand; le Meſſager, parce que c'eſt luy qui a parlé par la bouche des ſaints Prophetes qui nous l'ont denoncé, & qui nous a annoncé la paix. L'eſprit du Seigneur eſt ſur moy, diſoit-il, au chap. 4. de S. Luc verſets 18. & 19. d'autant qu'il m'a oint, il m'a enuoyé pour euangelizer, aux pauures,51 pour guerir ceux qui ont le coeur froiſſé, pour publier deliurance aux captifs, & aux aueugles le recouurement de la veuë: pour enuoyer à deliure ceux qui ſont foulez & publier l'an agreable du Seigneur; nous apprenant par ces paroles Euangeliques que c'eſt luy qui eſt le Roy de paix, qui eſt venu pour faire la paix entre Dieu & nous, & qui l'a faite en effet par le ſacrifice de ſon corps qu'il luy a offert ſur la Croix. Et le garand, premierement parce que Dieu l'auoit ordonné de tout temps pour propitiation par la foy au ſang d'iceluy, Rom. 3. verſ. 24: Et ſecondement, parce qu'il nous a luy-meſme promis de nous donner la vie eternelle, qui eſt le but & la fin de cette Alliance là; Car la promeſſe du Pere, dit S. lean au chap. ſecond de ſa premiere verſ. 15. eſt la vie eternelle; Et noſtre Seigneur Ieſus Chriſt nous aſſeure au chap. 6. de l'Euangile ſelon S. Iean52 verſ. 40. que la volonté de ſon Pere eſt, que quiconque croit en luy ait la vie eternelle; Et partant ajoûte-t-il, ſur la fin du meſme verſet, le reſſuſciteray-je au dernier jour. Or comme il eſt ſource de Vie & de Lumiere, le Tout-puiſſant & le Veritable, il accomplira ce qu'il nous a promis, & dés-à preſent il nous forme & façonne à cette fin par la Predication de l'Euangile, par ſes Sacremens qui ſont comme les ſeaux & les arres de ſa promeſſe, & par ſon S. Eſprit, qu'il met au dedans de nous, afin qu'il eſloigne du noſtre, les doutes que l'ennemy de noſtre ſalut taſche d'y fourrer, qu'il nous affermiſſe en l'amour de Dieu, & en l'aſſeurance que nous auons qu'il accomplira ce qu il nous a promis; Et ainſi pouuons-nous dire qu'il eſt luy-meſme le Fondement, le Moyenneur, la Victime, le Sacrificateur, le Meſſager, & le Garand de cette diuine Alliance; Et partant53 éjoüïſſons nous en luy, & chantons luy cantiques de loüanges & d'actions de graces. A toy donc qui nous as aymez, qui nous as lauez & rachetez par ton ſang, & nous as fait Roys & Sacrificateurs à Dieu ton Pere; A toy, diſ-je, qui as eſté mort, & qui es viuant aux ſiecles des ſiecles ſoit honneur & gloire à perpetuïté.
Or mon fils il me refte vne difficulté, ſur laquelle je deſire eſtre éclaircy. Sçauoir; Pourquoy eſt-ce que cette Alliance eſt dite nouuelle; Veu qu'elle fut contractée dans le Paradis Terreſtre dés le moment qu'Adam eut peché, renouuellée auec Abraham quatre cens trente ans auparauant celle de Moyſe, comme l'Apoſtre S. Paul nous l'apprend au chap. 3. de ſon Epiſtre aux Gal. verſ. 17. Et que d'ailleurs elle a produit ſon effet & ſa vertu enuers les Peres qui l'ont embraſſée, qui ont regardé au ſang de l'Agneau occis dés la fondation du monde,54 Apoc. 13. verſ. 6. Et de fait le S. Eſprit leur rend ce teſmoignage au chap. 11. de l'Epiſtre aux Hebreux, Que par foy ils ont obtenu teſmoignage d'auoir eſté agreables à Dieu, & que combien qu'ils n'ayent veu l'entier accompliſſement des promeſſes, ils les ont veuës de loin, creuës & ſaluées, & ſont treſpaſſez en la foy auec vn plain contentement d'eſprit de l'aſſeurance de leur ſalut.
Ie ſerois bien en peine de vous ſatisfaire; car je vois que le Prophete Ieremie la nomme nouuelle, & apres luy S. Paul, Vous eſtes venus, dit l'Apoſtre au 24. verſ. du 12. chap. de l'Epiſtre aux Hebreux, à Ieſus Mediateur de la nouuelle Alliance, & au ſang de l'aſperſion prononçant choſes meilleures que celuy d'Abel, & au 20. verſ. du chapitre 13. de la meſme Eſpiſtre, il la nomme eternelle; ce qui ſemble eſtre bien contraire: Veu qu'en l'Eternité il n'y peut auoir de55 nouueauté: Neantmoins comme c'eſt le S. Eſprit qui a parlé par la bouche de ces ſaints hommes, il faut tenir l'vn & l'autre pour conſtant, & concilier à mon opinion ces paſſages en cette ſorte: Que Dieu ayant determiné de toute eternité d'enuoyer ſon Fïls Ieſus Chriſt, l'Agneau ſans tâche & ſans macule, pour eſtre propitiation pour les Eleus: à cet eſgard elle peut eſtre dite eternelle, & par conſequent plus ancienne que celle de Moyſe: Mais elle peut auſſi eſtre dite nouuelle, ayant égard à la manifeſtation de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt en chair: Et de fait l'Apoſtre S. Pierre apres auoir dit aux verſets 19. & 20. du chapitre 1. de ſa premiere, que Ieſus Chriſt eſt l'Agneau ſans tâche & ſans macule déja ordonné deuant la fondation du mōde, ajoûte ſur la fin du 20. verſet, mais manifeſté és derniers temps pour vous: Car en effect elle n'a pas eſté pleinement56 manifeſtée, qu'apres la venuë de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & lors qu'il l'a luy-meſme publiée par ſes Predications & par le miniſtere de ſes ſaints Apoſtres apres ſon Aſcenſion au Ciel: & ainſi j'eſtime qu'il n'y a point de danger de dire, que cette Alliance eſt eternelle & nouuelle: Eternelle ayant égard au decret de Dieu & aux auantages qu'elle a apporté aux anciens Peres, & nouuelle ayant égard à la publication d'icelle par noſtre Seigneur Ieſus Chriſt & fes Apoſtres.
Ie le crois ainſi; toutesfois s'il eſt autrement, Dieu vueille nous le reueler par fon ſaint Eſprit, nous donner la vraye intelligence de ſa ſainte Parole, & nous rendre accomplis en toute bonne oeuure, faiſant en nous ce qui luy eſt agreable par Ieſus Chriſt, Hebr. 13. veſ. 21. Or mon fils puis qu'il a pleu à Dieu de traitter vne Alliance ſi auantageufe auec nous ſans exiger autre choſe de nous que57 l'obeïſſance: obeyſſons à ſa ſainte Parole, retenons ferme ſa diſcipline, perſeuerons conſtamment en la profeſſion de ſa verité, tenons nous fermes à Ieſus Chriſt, puis qu'il eſt noſtre tout, & prenez garde à ne vous pas éloigner, ou détourner de luy ſous quelque pretexte que ce foit: car ſi apres auoir receu cette grace, vous veniez à vous laiſſer ſeduire, & à vous ſouſtraire de luy, il n'y a point d'autre ſacrifice pour le peché, mais vne attente terrible du jugement de Dieu & vne ferueur de feu qui doit deuorer ſes aduerſaires, Heb. chap. 10. verſ. 26. & 27. Dieu par ſa ſainte grace qui a commencé cette bonne oeuure en nous, vueille la paracheuer, nous donner le don de perſeuerance, nous affermir & nous deliurer du malin, j'eſpere qu'il le fera, car il eſt fidele, Theſſal. 3. verſ. 3.
Au ſurplus vous auez mis en auant en parlant de la creation, vne propoſition58 à laquelle il eſt neceſſaire d'apporter quelque eſclairciſſement; car vous auez dit que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt eſt la Parole eternelle de Dieu, par laquelle toutes choſes ont eſté creées; Et toutesfois Moyſe qui nous a décrit la creation du monde ne s'en explique pas de la ſorte, il dit ſeulement aux deux premiers verſets du premier chapitre de la Geneſe, que Dieu crea au commencement les Cieux & la Terre, que la terre eſtoit ſans forme & vuide, que les tenebres eſtoient ſur le deſſus de l'abyſme, & que le S. Eſprit ſe mouuoit ſur le deſſus des eaux: Mais de la Parole eternelle de Dieu il n'en eſt fait aucune mention. Ie vois bien que Ieremie au 12. verſ. du 10. chapitre de ſes Reuelations dit, que Dieu a fait la terre par ſa vertu, qu'il a agencé le monde par ſa Sageſſe, & qu'il a eſtendu les Cieux par ſon intelligence; mais il ne parle point de Ieſus Chriſt,59 Dites moy donc comment eſt-ce que vous l'entendez, & appuyez voſtre dire de quelque paſſage de la Parole de Dieu?
La Sageſſe de Dieu dont Ieremie parle, eſt la ſouueraine Sapience que Salomon introduit au huictiéme des Prouerbes, s'écriant qu'elle a eſté engendrée deuant que les montagnes fuſſent aſſiſes, qu'elle eſtoit auec Dieu lors qu'il agençoit les Cieux, qu'il affermiſſoit les nuës, & qu'il mettoit ſon Ordonnance touchant la Mer, à ce que fes eaux n'outre paſſaſſent les bornes d'icelle, c'eſt Ieſus Chriſt, la Parole, la Sapience eternelle de Dieu, par lequel & pour lequel toutes choſe ont eſté creées; Et de fait S. Iean confirme cette verité; car au premier chapitre de ſon Euangile verſet 1. 2. & 3. Il parle en cette ſorte, Au commencement eſtoit la Parole, & la Parole eſtoit auec Dieu, & cette Parole eſtoit Dieu: toutes choſes60 ont eſté faites par icelle, & ſans icelle rien de ce qui a eſté fait, n'a eſté fait: au verſet 14. il ajoûte, que cette Parole a eſté faite chair, & qu'elle a habité entre nous; Au 17. il nōme cette meſme Parole Ieſus Chriſt, & au 34. il dit, que Ieſus Chriſt eſt Fils de Dieu. A pres luy S. Paul au premier des Hebr. verſ. 2. dit, que Dieu a parlé à nous en ce dernier temps par ſon Fils, que c'eſt par luy qu'il a fait les ſiecles: Au 3. verſet, que c'eſt le Fils qui ſoûtient toutes choſes; & au 10. verſet il rapporte à Ieſus Chriſt ce qui eſt dit au Pſeau 102. verſet 26. Toy Seigneur as fondé la Terre, & les Cieux ſont les oeuures de tes mains. Et voila comment la Parole par laquelle toutes choſes ont eſté faites, eſt Ieſus Chriſt, le Fils eternel de Dieu, ſeconde perſonne de la ſainte Trinité, qui a pris noſtre nature dans le ventre de la Vierge Marie par l'operation du S. Eſprit, afin d'accomplir les promeſſes61 faites aux Peres, & à leur poſterité.
Apres ces teſmoignages il ne faut nullement douter que Ieſus Chriſt ne ſoit la Parole, la Sapience eternelle de Dieu, par lequel & pour lequel toutes choſes ont eſté faites. Me pourriez vous montrer, commēt, en quel lieu, & en quel temps cette Parole a eſté faite chair?
LA Parole eternelle de Dieu fut faite chair au temps du Roy Herode ſous l'Empire d'Auguſte: car ce fut ſous le regne d'Herode que fut accomply la Prophetie du Patriarche Iacob contenuë au chap. 49. de la Geneſe verſ. 10. Ce Saint perſonnage declarant à ſes enfans ce qui leur deuoit arriuer apres ſa mort, predit auſſi le temps de la venuë de62 noſtre Seigneur Ieſus Chriſt en chair. Le Sceptre, leur dit-il, ne ſe de partira point de Iuda, ne le Legiſlateur d'entre ſes pieds juſqu'à ce que Silo vienne: Or par ce mot de Silo il entendoit le Meſſie, qui eſt le Chriſt; car Silo & Meſſie ſont vne meſme choſe. Silo, à ce que j'ay appris, eſt vn mot Hebreu qui ſignifie pacifique, & Meſſie en eſt vn autre, qui veut dire Oint; & ſont tous deux fort propres pour ſignifier la perſonne de noſtre Mediateur. Ieſus Chriſt donc naſquit ſuiuant les Euangeliſtes, au temps du Roy Herode, que les Romains auoiēt eſtably, apres auoir ſubjugué la ludée à l'excluſion d'Hircanus qui eſtoit priſonnier entre les Parthes: Ie dis à l'excluſion d'Hircanus; parce qu'eſtant, comme il eſtoit, ſucceſſeur des Maccabées, & par conſequent de la Tribu de Iuda, il eſtoit legitime ſucceſſeur de la Royauté. Herode au contraire eſtoit Iduméen; c'eſt pourquoy63 auſſi apprehendant d'eſtre depoſſedé par Hircanus apres ſon retour de ſa priſon prit ſa fille à femme; & par ce moyen appaiſa Hircanus; Mais luy ne pouuant s'aſſeurer fit tuër ſon beau-pere, & en ſuitte fit mourir ſa femme & les enfans iſſus de leur mariage. Ce qui donna ſujet à Auguſte de dire, qu'il aymeroit mieux eſtre le pourceau d'Herode que ſon fils: Finalement il fit maſſacrer les ſeptante Senateurs, qui compoſoient le Senat, ou Sanedrin, par l'auis deſquels les affaires du Royaume eſtoient conduites: de ſorte qu'il diſpoſa du Senat & de la Sacrificature à ſon plaiſir, y eſtabliſſant des Proſelites eſtrangers; & ainſi fut le Sceptre tranſporté hors de la famille de Iuda, le Legiſlateur fut oſté d'entre ſes pieds, & la Prophetie de Iacob fut accomplie; puis que Ieſus Chriſt naſquit au temps du Roy Herode ſuiuant les Euangeliſtes.
Quant au lieu de ſa naiſſance, Michée64 auoit predit au deuxiéme verſet du ſixiéme chapitre de ſa Prophetie, qu'il naiſtroit en Bethleem; Et toy Bethléem, petite entre les milliers de Iuda, de toy me ſortira le conducteur ou dominateur de mon peuple; & nul ne reuoque en doute que Ieſus Chriſt ne ſoit né en Bethléem.
Pour ce qui eſt de la maniere, elle ſe rapporte preciſement à ce qui en auoit eſté eſcrit par les Prophetes: car Ieremie en auoit parlé en cette ſorte au chap. 33. de ſa Prophetie verſ. 14. & 15. Voicy les jours viennent, dit le Prophete au nom de l'Eternel, que je mettray en effect la bonne Parole que j'ay prononcée: Or cette bonne Parole eſtoit la promeſſe de la ſemence de la femme faite à noſtre premier Pere, qui deuoit briſer la teſte du ſerpent, & en laquelle ſeroient benites toutes les familles de la terre, renouuellée à Abraham au chap. 22. de la Geneſe verſ. 18. & ratifiée à Iſaac chap. 6526. verſ. 4. Apres le meſme Prophete continuë ſon diſcours: En ce jour là, dit-il, je feray germer à Dauid la ſemence promiſe, le germe de Iuſtice qui exercera jugemēt & Iuſtice. Eſaye au chap. 4. de ſa Prophetie verſ. 2. dit que ce germe de Iuſtice eſt le germe de l'Eternel, & au 14. verſet du chap. 7. il parle plus expreſſement, Voicy, vne Vierge ſera enceinte, & elle enfantera vn fils, & on appellera ſon nom Emanuel, Dieu auec nous: Ce qui ne peut eſtre rapporté qu'à la Vierge Marie, qui eſtoit de la poſterité de Dauid, de la ſemence d Abraham, & à Ieſus Chriſt conceu du S. Eſprit; & partant Dieu & homme: A raiſon dequoy auſſi le meſme Prophete parlant de ſes deux natures au cinquiéme verſet du neuuiéme chap. dit, l'Enfant nous eſt né, le Fils nous a eſté donné, l'empire a eſté poſé ſur ſon eſpaule, & on appellera ſon nom, l'Admirable, le Conſeiller, le Dieu66 fort & puiſſant, le Pere d'Eternité, le Prince de Paix; ce qui ne peut non plus conuenir à aucun autre qu'à noſtre Ieſus Chriſt vray Dieu & vray homme, venu au temps & en la maniere preſcripte & deſignée par les Prophetes.
Il eſt vray que ces Propheties ne peuuent eſtre rapportées qu'à Ieſus Chriſt, & à la Vierge Marie; Et ainſi je tiens pour conſtant que Ieſus Chriſt eſt la ſemence promiſe, le germe de l'Eternel, vray Dieu & vray homme, le Prince de Paix, le Pere d'eternité, le Dieu fort & puiſſant; dont Eſaye auoit parlé. A preſent je voudrois entendre; Comment eſt-ce qu'il a briſé la teſte du ſerpent, & de quel ſerpēt, ſi c'eſt de celuy là meſme qui ſeduiſit Eve ou de quelque autre.
Pour ſatisfaire à voſtre demande, Ie ſuis obligé de vous dire encore en cet endroit, que ce fut le Diable qui ſeduiſit Eve ſous la forme du ſerpent;67 à raiſon dequoy auſſi il eſt appellé le grand dragon, le ſerpent ancien au chap. 12. de l'Apoc. verſ. 9. Et de fait lors que le Souuerain Iuge pro. nonça contre ces criminels, Il diſtingua le Diable d'auec le ſerpent: car au 14. verſ. du 3 chap de la Geneſe, Il ordonna vne peine corporelle au Serpent; Tu ſeras maudit, luy dit-il, ſur toutes les beſtes des champs; Tu chemineras ſur ton ventre & mangeras la poudre tous les jours de ta vie; Et c'eſt ce que nous voyons; car il va ſur ſon ventre & nous le conſiderons auec horreur comme l'inſtrument de noſtre ruïne. Mais à l'égard du Diable, il luy parla en cette ſorte au verſet ſuiuant; Ie mettray inimitié entre toy & la femme, qui eſt l'Egliſe, de laquelle Eve eſtoit figure, entre ta ſemence & la ſemence de la femme, c'eſt à ſçauoir entre les meſchans qui ſont proprement la ſemence du Diable. Matth. 13. verſ. 38. & 39. & Ieſus68 Chriſt qui eſt la ſemence de la femme & ſes rachetez. Icelle ſemence te briſera la teſte & tu luy briſeras le talon; De ſorte que voila vne guerre declarée entre le Diable & les meſchans d'vne part, Ieſus Chriſt & ſon Egliſe de l'autre, qui a continué depuis & continuera juſqu'à ce que celuy qui l'a declarée, la faſſe ceſſer & ſonne luy meſme la retraitte; car le Diable & les meſchans ont toûjours fait & feront la guerre à Ieſus Chriſt & à ſes Saints: Mais Ieſus Chriſt les a briſez, vaincus & défaits, les a precipitez du Ciel en terre en attendant qu'il vienne les enfermer dans le puits de l'abyſme ſuiuant ſa promeſſe contenuë au chap. 20. de l'Apoc. verſ. 10. & cependant il ſoûtient ſon Egliſe par ſa main puiſſante, l'aſſeure de la victoire en attendant qu'il l'a retire du combat, & qu'il l'intro duiſe en ſon Paradis pour la faire jouïr d'vn repos eternel; Et partant égayons nous69 & attendons en patience noſtre deliurance qui eſt certaine & aſſeurée.
Comment eſt-ce que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a pû vaincre ſes ennemis: Veu que les Euangeliſtes ne nous apprennent pas qu'il ait eu des armées, comme Ioſué liberateur de l'ancien peuple; Et au contraire lors que S. Pierre voulut ſe ſeruir de l'eſpée, pour le defendre, il luy commanda de la remettre en ſon lieu auec menace. Matth. 26. verſ. 51. & 52.
Comme les ennemis du peuple des luifs eſtoient charnels, Il falloit que leurs liberateurs fuſſent charnels, leurs armes & leurs combats correſpondans à leur nature, & à la nature de leurs ennemis: Mais les ennemis de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt & les noſtres, eſtans comme ils ſont ſpirituels, il a fallu que noſtre liberateur fuſt Dieu & homme, ſes armes donc & ſes combats ont eſté correſpondans à ſa nature, & à la nature de70 ſes ennemis; ſa Sainteté tres-parfaite, ſa Parole puiſſante, ſes Miracles diuins & extraordinaires, ſes Souffrances, ſa Mort, ſa Reſurrection & ſon Aſcenſion au Ciel, ſont les armes par leſquelles il les a vaincus, ſurmontez & menez en triomphe.
C'eſt vne choſe difficile à comprendre, que les ennemis de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ayent eu le pouuoir de le faire cloüer ſur vne Croix, de le faire mourir d'vne Mort maudite & ignominieuſe, & que de cet aneantiſſement il ait pû ſe redreſſer, les vaincre & les emmener en triomphe: Deduiſez donc ces choſes par ordre, afin qu'elles ſoient bien entenduës & bien compriſes: Car elles ſont grandement importantes.
I'Auouë que ces choſes ſont71 tres-importantes & difficiles à comprendre au ſens de la chair: Et toutesfois ceux qui ſont éclairez d'enhaut les comprennent facilement & les croyent fermement: Et d'autant plus que pour affermir noſtre foy, le S. Eſprit les auoit predites long-temps auparauant qu'elles ſoient arriuées; Car le Prophete Eſaye parlant de l'aneantiſſement de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt au chap. 53. de ſes Reuelations, auoit dit qu'il eſt le meſpriſé, le debouté d'entre les hommes, homme plein de douleurs, & ſçachant ce que c'eſt que langueur, qu'il a eſté mené à la tuërie comme vn agneau: Mais apres il ajouſte, qu'il a eſté enleué de la force de l'angoiſſe, & de la condamnation; Finalement il s'écrie, Hé qui racontera ſa durée? Car ſa vie eſt enleuée de la terre, pour nous apprendre que Ieſus Chriſt apres auoir ſouffert par les mains des iniques deuoit reſſuſciter, eſtre enleué en gloire72 pour y viure & regner eternellement. Et de fait le Prophete Roy parlant de ſa victoire & de ſon triomphe au Pſea. 68. verſ. 19. dit, tu es monté en haut, & as mené captiue grāde multitude de captifs, & as donné dons aux hommes. Or les Euangeliſtes & les Apoſtres nous apprennent que toutes ces choſes ont eſté accomplies en Ieſus Chriſt, & par Ieſus Chriſt; Saint Paul particulierement & fort expreſſement quand il dit au chapitre 2. de l'Epiſtre aux Philip. verſ. 6. & ſuiuans, que Ieſus Chriſt eſtant en forme de Dieu, égal à Dieu s'eſt aneanty ſoy meſme, ayant pris forme de ſeruiteur fait à la ſemblance des hommes, s'eſt abaiſſé ſoy meſme, & a eſté obeïſſant juſqu'à la mort de la Croix, pour laquelle cauſe ajoûte l'Apoſtre, Dieu l'a ſouuerainement éleué & luy a donné vn nom, afin qu'au nom de Ieſus tout genoüil ſe ploye, & que toute langue cōfeſſe que Ieſus Chriſt73 eſt le Seigneur, à la gloire de Dieu ſon Pere: Au moyen dequoy nous ne deuons pas douter de ſa Reſurrection glorieuſe, que Dieu ne l'ait couronné de gloire & d'honneur, & qu'il ne l'ait conſtitué par deſſus toute Principauté & Puiſſance, pour eſtre adoré des Anges & des hommes, à la honte & confuſion de ſes ennemis. Mais parce qu'il falloit commencer ce grand oeuure par ſon aneantiſſement, comme il nous l'a appris luy-meſme au 24. de S. Luc verſ. 16. quand il a dit, qu'il falloit que le Chriſt ſouffriſt ces choſes, & que par ſes ſouffrances il entraſt en ſa gloire; il s'eſt aneanty en telle ſorte, qu'il a voulu naiſtre dans vne eſtable, & eſtre couché dans vne creche, pour nous faire connoiſtre qu'il eſtoit le meſpriſé, le debouté d'entre les hommes, celuy dont le Prophete auoit parlé, & c'eſt là le premier acte de ſon aneantiſſement: Mais en cet eſtat abject74 & contemptible, il a mis la terreur, l'effroy & l'eſpouuantement dans l'efprit d'vn Tyran qui vouloit le faire perir, pour nous apprendre qu'il eſt auſſi le Dieu fort & puiſſant; Et c'eſt à mon opinion, le premier effet de ſa force contre ſes ennemis. Apres s'eſtant retiré pour vn temps en Egypte, afin d'accomplir la Prophetie d'Oſée, comme S. Matth. nous l'apprend au chap. 2. de ſon Euangile verſ. 15. à ſon retour. Il s'eſt aſſujetty volontairement à vne vocation baſſe & penible juſqu'à l'âge de trente ans, pour nous apprendre qu'il ſe rendoit pauure afin de nous enrichir, qu'il s'abaiſſoit pour nous éleuer. Pendant cet interualle, il a eſté dans vne Meditation continuelle des ſouffrances qu'il deuoit accomplir en Ieruſalem, comme le S. Eſprit nous l'apprend au Pſe. 88. car aux verſ. 5. & 16. Il introduit noſtre Seigneur parlant à ſon Pere en cette ſorte; On m'a mis au rang de75 ceux qui deſcendent dans la foſſe, Ie ſuis deuenu comme l'homme qui n'a point de vigueur, le ſuis affligé, & comme rendant l'eſprit: dés ma jeuneſſe j'ay ſouffert tes effrois & ne ſçais où j'en ſuis, qui ne fut pas vn petit combat dans ſon eſprit: car de voir vne mort cruelle & ineuitable deuāt ſes yeux, vne mort maudite & ignominieuſe, & demeurer ferme & conſtant, n'eſt pas vne petite eſpreuue: Neantmoins ayant ſurmonté tous les obſtacles, que la fragilité humaine luy pouuoit ſuggerer, il ſe diſpoſa d'aller en Ieruſalem, afin d'accomplir l'oeuure de noſtre redemption pour laquelle il auoit eſté appellé. Dés qu'il ſe preſente, & que par ſes Predications & par ſon exemple il condamne le vice, reprend les vicieux & appelle les hommes à la repentance & à la reformation, le voila enuironné d'ennemis, aſſailly de tous coſtez: le Diable l'attaque en ſa ſolitude au76 deſert, déploye ſes forces & toutes ſes ruſes, afin de le porter à la deffiance, à l'idolatrie, ou au deſeſpoir: mais le Seigneur demeura ferme & luy reſiſta en telle ſorte qu'il demeura victorieux, & par ſa Parole puiſſante & efficacieuſe le contraignit de s'enfuïr & ſe departir de luy: Mais quelque temps apres cet eſprit malin s'eſtant deguiſé & faiſant ſemblant de ſe vouloir inſinuer par la confeſſion de ſon nom, afin de rendre ſa doctrine ſuſpecte; Noſtre Seigneur reconnoiſſant ſa malice, rejetta ſon teſmoignage, luy impoſa ſilence, & le chaſſa des corps dont il s'eſtoit emparé. Luc 4. verſ. 34.35. & 40. Les Phariſiens & Saduceens de leur part l'attaquerent pluſieurs & diuerſes fois s'efforçans de le ſurprendre, & de l'enlacer en paroles: Mais noſtre Seigneur qui eſt la Sapience & la Sageſſe eternelle du Pere les rendit confus & leur ferma la bouche; en telle ſorte qu'ils n'oſerent77 plus l'attaquer. Matth. 22. verſ. 46. finalement le Diable faiſant ſes derniers efforts corrompit Iudas, luy mit au coeur de le trahir, incita les luifs de le mettre à mort: Et dautant qu'il eſtoit venu pour abolir le peché en ſa chair pour faire noſtre paix, & nous reconcilier auec ſon Pere par le ſacrifice de ſon corps, & que pour ce teffet il falloit que la condamnation à mort prononcée contre nous fuſt executée contre luy, comme j'ay dit cy-deuant, il abandonna ſon corps à ſes ennemis, & comme vn agneau ſouffrit & endura patiemment tous les outrages qu'ils luy voulurent faire: combien qu'il fuſt en ſon pouuoir de les renuerſer par vne ſeule parole, comme il le leur auoit donné à connoiſtre peu de temps auparauant, Iean. 18. verſ. 6. bref il a eſté affligé dés ſa jeuneſſe; En telle ſorte que le ſaint Eſprit l'a comparé à vne perſonne qui rend l'eſprit, qui ne ſçait plus78 où il en eſt à cauſe de ſon angoiſſe, Pſeaume 88. D'ailleurs le Prophete Eſaye auoit dit au 3. verſet du chapitre 53. cy-deuant allegué, qu'il eſtoit plein de douleurs, & ſçachāt que c'eſt que de langueur. Ces meſchans donc apres l'auoir foüetté & tourmenté en diuerſes ſortes le cloüerent ſur la Croix, & le reduiſirent en l'eſtat & en la condition des morts; & c'eſt là le plus grand combat qu'il ait ſoûtenu: car il falloit vaincre en mourant, & ſurmonter par ſon obeïſſance, non ſeulement le diable, le peché & la mort; mais Dieu meſme qui exigeoit de luy vn payement exact de toutes nos debtes: & certes il a bien fallu que la meſlée ait eſté rude & violente, puis que la terre en a tremblé, que les pierres ſe ſont fonduës, que le Soleil en a eſté comme effrayé, & qu'il a caché ſa face pour ne pas voir ce triſte ſpectacle, le Saint, le Iuſte, le Roy de gloire, ſon Createur79 attaché ſur vne Croix, & mis au rang des mal-faiteurs, que le voile du Temple s'eſt fendu depuis le haut juſqu'au bas, que les ſepulchres ſe ſont ouuerts, que noſtre Sanſon meſme a ſué ſang & eau, qu'il a eſté ſi fort angoiſſé, qu'il a auoüé que ſon ame eſtoit ſaiſie de triſteſſe iuſqu'à la mort; qu'il a fallu qu'vn Ange ſoit deſcendu du Ciel pour le fortifier, comme S. Luc nous l'apprend au chap. 22. de ſon Euangile verſ. 43 & que finallement il a fait cette plainte lamentable à ſon Pere, mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'as-tu abandonné? & cela d'autant que ſa Diuinité ſe tenoit comme ſuſpenduë ſans luy communiquer ſes conſolations: Mais apres que ſes ennemis eurent exercé toute leur rage contre luy, croyant l'auoir vaincu & alteré pour toûjours, & que par ſon obeïſſance, & par le ſacrifice de ſon corps, il eût pleinement ſatisfait la juſtice de ſon Pere; apres, dis-je,80 auoir effacé nos pechez par ſon ſang & accomply tout ce qui auoit eſté figuré par le bouc Hazaël, par le ſerpent d'airain éleué au deſert Nomb. 21. Et par toutes les autres figures de l'ancien Teſtament; Noſtre Sanſon reprit ſes forces, fit vn ſi grand effort qu'il n'en fut jamais de ſemblable au Ciel ny en terre: Car il rompit les liens de la mort; comme cela auoit eſté predit au Pſeau. 107. verſ. 16. ſe redreſſa ſoy-meſme par ſa puiſſance Diuine, reprit vne vie nouuelle tout à fait ſpirituelle; & par conſequent plus noble & plus excellente que celle qu'il auoit abandonnée à ſes ennemis, enleua non les portes d'vne ville comme Sanſon; mais toute la puiſſance des enfers, nous deliura de la main tyrannique de tous nos ennemis, & apres les auoir dépoüillez de leur puiſſance les mena en triomphe, fut couronné de gloire & d'honneur, receut ce pouuoir de ſon Pere de nous81 mettre en pleine liberté, & de nous faire participants de tous les fruits de ſa victoire; de ſorte que nos ennemis n'ont plus de domination ſur nous, & encore moins ſur luy: d'autant qu'il a eſté pleinement declaré Fils de Dieu en puiſſance par ſa Reſurrection d'entre les morts, Rom. 1. verſ. 4. Et pour nous aſſeurer de ſa victoire & de noſtre deliurance ſpirituelle, il conuerſa apres ſa Reſurrection quarante jours auec ſes Diſciples, parlant des choſes qui appartiennent au Royaume de Dieu. Actes 1. verſ. 3. leur apprenant qu'il alloit au Ciel, non ſeulement pour ſoy, mais auſſi pour eux & pour nous; & nous aſſeurant de ſon retour pour nous y introduire en corps & en ame. Iean 14. verſ. 2. & 3. Et peu de jours apres ſon Aſſenſion au Ciel, ſçauoir le jour de la Pentecoſte, il leur enuoya ſon S. Eſprit, comme nous le voyons au deuxiéme chapitre des Actes, accompliſſant82 par cette effuſion de ſa grace cet ancien Oracle contenu au Pſe. 68. rapporté par S. Paul au chap. 4. des Epheſ. verſ. 8. eſtant monté en haut il a mené captiue grande multitude de captifs & a donné dons aux hommes, verifiant la victoire pleine & entiere qu'il auoit obtenuë ſur tous ſes ennemis ſpirituels & corporels à la gloire du Pere, & pour la conſolation de ſes rachetez.
Ie ſuis ſatisfait mon fils de voſtre reſponſe, & rens graces à Dieu de tout mon coeur pour toutes les grandes merueilles qu'il a faites & accomplies par ſa grande puiſſance & ſageſſe incomprehenſible, & pour noſtre ſalut, à la honte & confuſion de ſes ennemis & des noſtres. Or apres ce petit témoignage de noſtre reconnoiſſance, diſons vn mot de cette figure ancienne; je veux dire du ſerpent d'airain; car pour ce qui eſt du bouc Hazael, c'eſt vne choſe83 connuë & entenduë d'vn chacun, qu'il eſtoit figure de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt; que tout ainſi que ce bouc emportoit les pechez de l'aſſemblée au deſert, où il eſtoit aſſommé ou deuoré par les beſtes farouches, noſtre Seigneur Ieſus Chriſt s'eſt chargé de nos pechez, les a emportez ſur la Croix, comme S. Pierre nous l'apprend au chap. 2. de ſa premiere verſ. 24. à la quelle il a eſté attaché & percé par des hommes plus cruels que des beſtes farouches, les a lauez & effacez en ſon ſang; En telle ſorte qu'ils ne ſeront plus trouuez. Il ſemble donc que la figure du ſerpent d'airain fut inſtituée, non ſeulement pour l'effect qu'elle produiſit en ce temps là, mais pour quelque autre ſujet.
S'il vous plaiſt de la bien conſiderer,84 vous trouuerez qu'elle fut inſtituée par vne ſageſſe admirable, non ſeulement pour guerir les Iſraëlires qui auoient eſté mordus au deſert par les ſerpens bruſlans; Mais auſſi pour nous amener à la connoiſſance de nous meſmes, & de noſtre diuin Sauueur repreſenté par cette figure; comme il nous l'a appris au 3. de S. Iean verſ. 14. & 15. Tout ainſi, diſoit il à Nicodeme, que le ſerpent d'airain fut éleué au deſert, il faut que le Fils de l'homme ſoit éleué, afin que quiconque croit en luy ne periſſe point, mais ait vie eternelle. Comme ainſi ſoit donc que nous fuſſions naturellement meſchans, ingrats, rebelles & deſobeïſſans, le peché qui eſt vn venin mortel, vne peſte tres-violente, dōt le Diable auoit infecté nos ames, nous euſt fait mourir d'vne mort cruelle & eternelle. Mais Dieu qui eſt pitoyable & bon, eſmeu de compaſſion enuers ſa pauure creature85 conſola noſtre premier pere & ſa poſterité, par la promeſſe de la ſemence de la femme qui deuoit briſer la teſte du ſerpent & les guerir de ce venin mortel. Et d'autant que cette promeſſe eſtoit obſcure, ſuffiſante neantmoins à ceux qui la receuoient auec foy, Dieu ajoûtoit de temps en temps quelque type ou figure pour eſclaircir cette verité. Pour exemple celle du ſerpent d'airain, afin qu'en le regardant ceux qui eſtoient mordus des ſerpens bruſlans fuſſent gueris: ce qui ſembloit eſtre du tout impoſſible à la raiſon humaine; Neantmoins ceux qui ajouſtoient foy à la promeſſe de Dieu qui éleuoient leurs coeurs au Ciel & les yeux vers cette figure eſtoient gueris de ce venin mortel. A plus forte raiſon donc ſerons nous gueris & ſauuez, ſi connoiſſans noſtre maladie mortelle nous auons recours auec confiance à Ieſus Chriſt éleué ſur la Croix, chargé86 de nos pechez, portāt nos langueurs, affligé pour nous, & ſouffrant pour nous. Eſaye 53. O mon Seigneur & mon Dieu qui as tant ſouffert pour nous, regarde nous du palais de ta gloire; car nous mettons toute noſtre eſperance en toy, comme en noſtre ſeul & parfait Sauueur.
Il eſt vray que le ſerpent d'airain eſtoit vne figure bien expreſſe de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt & de noſtre gueriſon ſpirituelle. Et je ne fais nulle doute & tiens cette verité pour conſtante, que ſi nous connoiſſons noſtre miſere, ſi nous ſommes déplaiſans d'auoir offenſé Dieu, ſi nous éleuons noſtre coeur & nos yeux à Ieſus Chriſt, mort pour nos pechez, reſſuſcité pour noſtre juſtification, intercedant pour nous, ſi87 nous mettons toute noſtre eſperance en luy comme en noſtre ſeul & parfait Sauueur, il nous donnera la vie eternelle ſuiuant ſa promeſſe contenuë au dernier verſet du chap. 3. de l'Euangile ſelon S. Iean: Et au contraire ſi nous luy deſobeïſſons, nous ne verrons point la vie, & l'yre de Dieu demeurera ſur nous, comme il l'a prononcé luy meſme ſur la fin du meſme verſet. Dieu par ſa ſainte grace vueille nous déliurer de toute incredulité & nous donner vne vraye foy, ouurante par repentance & par charité; afin que nous puiſſions paruenir à la vie eternelle. Or mon fils il me ſemble que pour nous confirmer d'autant plus en la foy, & en l'amour que nous portons à noſtre Seigneur, il eſt neceſſaire de ſçauoir s'il eſt venu volontairement, s'il a eſté connu en ſon aneantiſſement, & s'il s'eſt trouué quelqu'vn qui luy ait rendu teſmoignage.
Quant au premier poinct j'ay déja montré par deux paſſages, que Ieſus Chriſt eſt venu volontairement, l'vn du Pſeaume 40. par lequel le Prophete introduit Ieſus Chriſt venant au monde & parlant à ſon Pere en cette ſorte. Tu n'as point voulu d'holocauſte, ny d'oblation pour le peché, adonc j'ay dit, Me voicy venu, il eſt eſcrit de moy au rolle du liure; Mon Dieu j'ay pris plaiſir à faire ta volonté; Et l'autre du chapitre ſecond de l'Epiſtre aux Philippiens où l'Apoſtre dit, qu'il s'eſt aneanty ſoymeſme ayant pris forme de ſeruiteur fait à la ſemblance des hommes, qu'il s'eſt abaiſſé ſoy-meſme, & a eſté obeïſſant juſqu'à la mort, voire la mort de la Croix: d'où s'enſuit que nous ne pouuons reuoquer en doute,89 que Ieſus Chriſt ne ſoit venu volontairement, & qu'il a pris plaiſir de faire la volonté de ſon Pere, & de fait il l'a ſi bien accomplie, qu'il a preferé le ſalut de ſes eleus à ſa propre vie, & pour l'amour de nous a meſpriſé la honte & l'ignominie, s'eſt expoſé aux miſeres de cette vie, aux injures, aux outrages, à la perſecution des meſchants; Et finalement à la mort maudite & ignominieuſe de la Croix. Et lors que S. Pierre voulut le détourner, ne ſçachant ce qu'il faiſoit, il le repouſſa rudement l'appellant Satan, Matth. 16. verſ. 22.23. parce qu'en effet c'eſtoit vn conſeil de la chair: que ſi pendant ſes angoiſſes il a prié ſon Pere de tranſporter cette coupe arriere de luy, il s'eſt reſigné à ſa volonté: toutesfois que ma volonté ne ſoit point faite mais la tienne. Luc 22. verſ. 42.
Pour ce qui eſt de l'autre point, pluſieurs teſmoins me fourniſſent la90 reſponſe: les Anges luy rendirent teſmoignage apres ſa naiſſance. Les Sages venus d'Orient pour l'adorer, Simeon & Anne la Propheteſſe luy rendirent auſſi teſmoignage lors qu'il fut porté au Temple pour eſtre circōcis. Mais S. Iean Baptiſte ſon Ambaſſadeur plus expreſſement vn peu auparauant ſon Bapteſme: Voicy, dit-il, au chap. 1. de l'Euangile ſelon S. Iean verſ. 29. montrant Ieſus Chriſt au doigt, l'Agneau de Dieu qui oſte les pechez du monde, rapportant à Ieſus Chriſt l'Agneau qui fut immolé en Egypte par le commandement de Dieu; afin que par le ſang d'iceluy les premiers nés des Iſraëlites fuſſent garentis & deliurez de la main de l'Ange qui deſtruiſoit les premiers nés d'Egypte; Et nous apprenant par ces paroles Euangeliques, que Ieſus Chriſt eſt le vray Agneau de Dieu qui oſte les pechez du monde, par le ſang duquel nous ſommes deliurez91 de la main tyrannique du Pharao ſpirituel, qui eſt le Diable: le Pere luy rendit auſſi teſmoignage du Palais de ſa gloire lors qu'il fut baptiſé, enuoyant ſon ſaint Eſprit qui repoſa ſur luy en forme viſible d'vne Colombe, & encore lors de la Transfiguration. D'abondant la Mer, le Vent, & la Terre luy ont rendu teſmoignage; le Vent & la Mer en ce qu'ils luy ont obey lors qu'il leur a commandé de ſe tenir coys; & la Terre en ce qu'elle luy a rendu ſes morts; Et en vn mot toutes les oeuures diuines & miraculeuſes qu'il a faites ont teſmoigné de luy; Et s'il vous plaiſt me le permettre, Ie vous deduiray par ordre les choſes principales qu'il a faites & accomplies à la gloire de Dieu, & pour noſtre ſalut.
Nous ne ſçaurions mieux employer le temps: mais deuant que paſſer outre, il m'a ſemblé que je deuois vous auertir, que ſi en liſant ce92 Dialogue cette penſée vous vient en l'eſprit, que nous n'auons pas ſuiuy l'ordre des choſes; En ce que nous auons parlé de la mort de noſtre Seigneur deuant que de parler de ſa naiſſance, vous faſſiez reflexion ſur les doctrines, que nous auons traittées qui nous ont obligé d'en vſer de la ſorte: afin de montrer que par ſa mort nous auons eſté rachetez de la ruyne en laquelle nous ſommes tombez par la tranſgreſſion d'Adam; mais à preſent que les meſmes doctrines nous ramenent à ſon berceau, nous deuons ſuiure l'hiſtoire de ſa Conception, de ſa Naiſſance, de ſa Mort, de ſa Reſurrection, & de ſon Aſcenſion à la dextre de ſon Pere, comme elle nous eſt deſcrite par les ſaints Euangeliſtes, du moins les choſes plus importantes, qui peuuent nous conduire à noſtre but. Commencez donc, mon fils, & voyons la naiſſance du monde nouueau & du grand Roy93 qui l'a renouuellé.
Tout ainſi que Moyſe nous a deſcrit l'hiſtoire de la naiſſance du monde & de l'homme ancien, les ſaints Euangeliſtes nous ont auſſi décrit l'hiſtoire de la naiſſance de Ieſus Chriſt qui eſt le nouuel homme, & du nouueau monde qui eſt l'Egliſe Chreſtienne, prefigurée par Eve noſtre premiere mere; & nous font voir que comme celle-là fut tirée du coſté d'Adam, celle-cy auſſia eſté tirée du coſté de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ſon eſpoux & ſon Sauueur. Et comme il eſt important de bien connoiſtre celuy que nous deuons receuoir pour chef & Sauueur, ces hommes ſaints nous ont appris par la deſcription qu'ils ont faite de la generation charnelle & ſpirituelle de noſtre Seigneur94 Ieſus Chriſt, qu'il eſt vray Dieu & vray homme; homme pour mourir, & Dieu pour vaincre la mort & tous ſes autres ennemis. Et d'autant que S. Luc a eſté le plus exact, ſi je ne m'abuſe, à nous deduire l'hiſtoire de ſa Conception, de ſa Naiſſance, de ſa Vie, de ſa Mort, de ſa Reſurrection & de ſon Aſcenſion à la dextre de ſon Pere, je le prendray pour guide en la narration que je m'en vais faire; aux paroles duquel je m'attacheray, & lors que le teſmoignage des autres Euangeliſtes ou des Prophetes me ſera neceſſaire, je les appelleray à mon ſecours.
SAint Luc commence ſon Euangile par vne deſcription de la Conception & de la Naiſſance miraculeuſe de S. Iean Baptiſte predite95 par Malachie chap. 4. la Prophetie duquel eſt rapportée par S. Luc au 7. verſet du premier chapitre de ſon Euangile, où il eſt dit que S. Iean Baptiſte ira deuant Ieſus Chriſt en l'eſprit & vertu d'Elie, afin qu'il luy prepare vn peuple bien ordōné; & apres auoir ainſi parlé de l'Ambaſſadeur, il commence l'hiſtoire du grand Roy en cette ſorte.
Or au ſixiéme mois dit l'Euangeliſte au meſme chapitre, l'Ange Gabriel fut enuoyé de Dieu en vne ville de Galilée, nommé Nazareth, vers vne Vierge nommée Marie, fiancée à vn homme qui eſtoit de la maiſon de Dauid, qui auoit nom Ioſeph, à laquelle apres l'auoir ſaluée, il annonça la Conception de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt en cette ſorte. Voicy, dit l'Ange à la Vierge aux 31. 32. & 33. verſets du chapitre premier de ſon Euangile, Tu conceuras en ton ventre & enfanteras vn Fils & appelleras ſon96 nom, Ieſus, car il ſauuera ſon peuple de ſes pechez, ajoûte S. Matthieu au chap. 1. de ſon Euangile verſ. 21. iceluy ſera grand & ſera appellé Fils du Souuerain, & le Seigneur luy donnera le throſne de Dauid ſon Pere, il regnera ſur la maiſon de Iacob eternellement, & n'y aura nulle fin en ſon regne; Et ſur la difficulté que la Vierge Marie luy propoſa, à cauſe qu'elle ne connoiſſoit, ou ne connoiſtroit point d'homme, l'Ange luy apprit vn Myſtere auparauant inconnu. Le S. Eſprit, luy dit-il au verſ. 35. ſuruiendra en toy & la vertu du Souuerain t'enombrera; dont cela auſſi qui naiſtra de toy Saint, ſera appellé le Fils de Dieu: le tout afin que fuſt accomply ce dont auoit eſté parlé par Eſaye le Prophete; Voicy, vne Vierge ſera enceinte & enfantera vn fils & appelleront ſon nom Emanuel, qui vaut autant à dire, que Dieu auec nous; Matth. 1. verſ. 21.22. & 23. ô Diuin97 Sauueur appren nous à comprendre & à receuoir auec obeïſſance de foy cette diuine merueille, ce grand ſecret de pieté, Dieu manifeſté en chair, juſtifié en eſprit, veu des Anges, preſché aux Gentils, creu au monde & enleué en gloire; puis que ſuiuant ta Parole, c'eſt le moyen d'eſtre bien-heureux: Car j'eſtime que ce qui fut dit par la mere de S. Iean Baptiſte à la Vierge Marie, peut eſtre rapporté & adapté à tous les croyans; Bien-heureux ſont ceux qui ont creu, car les promeſſes qui leur ont eſté faites auront leur accompliſſement, Luc 1. verſ. 25.
Saint Luc continuant le fil de ſon hiſtoire parle de la naiſſance de Ieſus Chriſt en Bethléem ſuiuant la Prophetie de Michée: Et au ſeptiéme verſet du ſecond chapitre de ſon Euangile il dit, que la Vierge Marie enfanta ſon Fils premier né, qu'elle l'emmaillota & le coucha dans vne98 creche à cauſe qu'il n'y auoit point de place pour eux en l'hoſtellerie; pour nous apprendre qu'il eſtoit le meſpriſé entre les hommes. Mais pour releuer noſtre eſperance & éclairer noſtre foy, il ajoûte aux verſets 10.11. & 12. que l'Ange de Dieu annonça ſa naiſſance aux Bergers: Aujourd'huy, leur dit l'Ange, vous eſt né le Sauueur qui eſt Chriſt le Seigneur, & pour enſeigne vous le trouuerez dans vne creche enueloppé de bandelettes; Et au 13. verſet qu'auec l'Ange il y eut vne multitude d'armées celeſtes chantans & loüans Dieu; Au verſet 14. il recite le Cantique des Anges que je veux chanter auſſi en cet endroit pour teſmoigner ma Communion aux eux. Gloire ſoit à Dieu és lieux tres-hauts, en terre paix enuers les hommes bonne volonté, ou aux hommes de bonne volonté ou de bon plaiſir; Au 21. il dit que les huit jours pour circoncir l'enfant99 eſtant accomplis, il fut nommé Ieſus, comme l'Ange en auoit parlé auparauant ſa conception; Au 22. & aux ſuiuans juſqu'au 25. il fait mention du voyage de la Vierge Marie en Ieruſalem, pour le preſenter à Dieu ſuiuant ce qui auoit eſté eſcrit en la Loy, que tout maſle ouurant la matrice ſeroit appellé faint au Seigneur, & pour offrir l'oblation ſçauoir vne paire de tourterelles ou deux pigeonneaux: Aux 28.29.30.31. & 32. il recire la reception que Simeon pouſſé & éclairé par le S. Eſprit luy fit dans le Temple & le teſmoignage qu'il luy rendit, lequel compoſa cet excellent Cantique que l'Egliſe chante ſouuent, & que je veux reciter en cet endroit, pour teſmoigner ma joye & faire voir ma Communion auec les fideles qui ont creu & croyent en Ieſus Chriſt. Seigneur laiſſe maintenant aller ton ſeruiteur en paix, puis que mes yeux ont veu ton Salut, Salut100 que tu as preparé pour eſtre mis deuant tous peuples, pour eſtre lumiere des Gentils, & la Gloire d'Iſraël. Saint Matthieu ajoûté au chap. 2. de ſon Euangile qu'il vint des Sages d'Orient pour luy faire hommage, guidez & conduits par vne eſtoile que la Sageſſe de Dieu auoit formée pour cet effet, & qu'apres l'auoir adoré ils luy preſenterent des dons, ſçauoir de l'Or, de l'Encens & de la Myrrhe, comme ſi la prouidence de Dieu les euſt conduits pour apporter à Ioſeph dequoy ſe ſubuenir pendant le voyage qu'il eſtoit obligé de faire en Egypte; afin que la Prophetie d'Oſée fut accomplie chap. 11. verſ. 1. Et au chap. 3. Saint Luc parle du Bapteſme de Ieſus Chriſt, & aux verſets 21. & 22. il dit, qu'ayant eſté baptizé & priant, le Ciel s'ouurit, & que le S. Eſprit deſcendit ſur luy en forme d'vne Colombe, & qu'il y eut vne voix du Ciel, diſant, Tu es mon Fils bien aymé, j'ay101 pris en toy mon bon plaiſir: Ce qui fait voir fort clairement, que ce Fils né de Marie conceu du S. Eſprit, dont la naiſſance auoit eſté annoncée par les Anges, ſur lequel l'Eſprit eſtoit deſcendu, & auquel Simeon & Anne auoient rendu teſmoignage, eſt cet enfant admirable dont auoit eſté parlé par Eſaye chap. 9. verſ. 5. & encore ce rejetton qui deuoit ſortir du tronc d'Eſaye ſur lequel l'Eſprit de l'Eterternel deuoit repoſer. Eſaye 11. verſ. 1. & 2. Et de fait S. Luc nous apprend que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt en la premiere Predication qu'il fit en la ville de Nazareth s'appliqua la Prophetie d'Eſaye contenuë au chap. 61. de ſes Reuelations, l'Eſprit du Seigneur eſt ſur moy, d'autant qu'il m'a oinct, il m'a enuoyé pour euangeliſer aux pauures, pour guerir ceux qui ont le coeur froiſſé, pour publier deliurance aux captifs & aux aueugles le recouurement de la veuë, pour deliurer102 ceux qui ſont foulez, & publier l'an agreable du Seigneur, & qu'il dit à ſes auditeurs: Aujourd'huy cette Eſcriture eſt accomplie vous l'oyans. Luc 4. verſ. 18.19. & 21. Et lors que S. Iean Baptiſte luy enuoya demander de la priſon où il eſtoit detenu par Herode, s'il eſtoit celuy qui deuoit venir, ou s'il falloit en attendre vn autre, Il dit à ſes Diſciples, Allez & rapportez à Iean les choſes que vous voyez & oyez. Les aueugles recouurent la veuë, les boiteux cheminent, les lepreux ſont nettoyez, les ſourds oyent, les morts ſont reſſuſcitez, l'Euangile eſt annoncée aux pauures, & bien-heureux eſt celuy qui ne ſera point ſcandalizé en moy. Matth. 11. verſ. 2.3.4.5. & 6. Il ne leur dit pas abſolument, comme à la Samaritaine qu'il eſtoit celuy qui deuoit venir; Mais il le leur donna à entendre par les miracles qu'il fit en leur preſence. Pour moy je ne doute nullement que103 S. Iean ne fut à meſme temps perſuadé & reſolu qu'il n'en falloit point attendre d'autre; & lors que je conſidere que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a non ſeulement fait ces merueilles, mais qu'il a donné pouuoir à ſes Diſciples de faire pareilles & ſemblables choſes, qu'il a commandé aux vents, à la mer, aux poiſſons, à l'enfer & à la mort, & que toutes choſes luy ont obeï: je crois de coeur & confeſſe de bouche auec tous les fideles, qu'il eſt la ſemence promiſe qui a briſé la teſte du ſerpent en laquelle ſont benites toutes les families de la terre, le germe de l'Eternel, le Dieu fort & puiſſant, le Pere d'eternité, le Prince de Paix, dont Eſaye auoit parlé au chap. 9. de ſa Prophetie verſ. 5. Bref cet enfant admirable qui eſt la perfection du Ciel & de la Terre, duquel le Pere nous a dit, Cettuy-cy eſt mon Fils bien aymé auquel j'ay pris mon bon plaiſir, Eſcoutez-le. Matt. 17. verſ. 5.
104Au ſurplus les Euangeliſtes conuiennent de ſa vie ſainte, religieuſe & innocente, & par le recit qu'ils ont fait des choſes qu'il a faites & accomplies de ſa doctrine, de ſes miracles, & de ſes deliurances qu'il a données à tous ceux qui ont eu recours à ſa bonté; ils nous font connoiſtre ſa Puiſſance diuine, ſa Sageſſe eternelle, ſa debonnaireté & l'amour ardente qu'il nous porte; C'eſt pourquoy il me ſemble qu'il n'eſt pas neceſſaire de les reciter en cet endroit puis que chacun les peut voir dans les liures des ſaints Euangeliſtes. Ie viendray donc à ſes ſouffrances, & montreray comment il s'eſt diſpoſé à la mort, apres je parleray des choſes qui luy ſont arriuées pendant ſes angoiſſes, & de ce qu'il a fait apres ſa reſurrection juſqu'au jour qu'il eſt monté en haut pour prendre ſa place dans le Ciel au trône de ſa gloire
Vous faites bien d'abreger en cet endroit l'hiſtoire de la vie de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, puis que les ſaints Euangeliſtes l'ont recueillie & deſcrite auec tant de ſoin & de lumiere qu'il eſt impoſſible de plus. Ainſi en ont vſé ceux qui ont compoſé le Symbole des Apoſtres; Car de la naiſſance de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ils ſont venus à ſes ſouffrances. Venons donc à ſa mort, puis que nous y trouuons noſtre vie: mais auparauant vuidons quelques difficultez qui ſe preſentent ſur ce qu'aucuns mettent en auant qu'il ſemble que c'eſt choſe mal-ſeante & mal conuenable à la juſtice du Pere, d'auoir liuré à la mort ſon Fils bien-aymé,106 Saint, Innocent & Iuſte pour des miſerables pecheurs; veu qu'entre les hommes il n'y a point de Iuge ſi injuſte, qui à ſon eſcient vouluſt faire ſouffrir à vn innocent la peine de mort qu'vn ou pluſieurs meſchans auroient meritée, qu'en dites vous?
Bien loin certes d'y auoir quelque choſe de mal conuenable au tranſport que noſtre bon Seigneur a fait de la peine que nous auions meritée à cauſe de nos pechez ſur la perſonne de ſon Fils; qu'au contraire par cette diſpenſation il nous a manifeſté & fait connoiſtre ſa Puiſſance, ſa Sageſſe, ſa Iuſtice, ſa Miſericorde & l'amour qu'il nous porte: car il falloit de toute neceſſité, ou que les hommes demeuraſſent en la mort eternelle107 ou que le Fils de Dieu l'a ſouffrit pour eux; Veu qu'il n'y auoit point d'autre moyen au Ciel ny en la Terre pour les deliurer. Le Pere donc par ſa Sageſſe admirable a tranſporté la peine que nous auions meritée par nos rebellions, ſur ſon bien aymé, & à nous, il nous impute ſon Obeïſſance, le Merite de ſa Mort & Paſſion. Le Fils de ſa part s'eſt chargé de nos pechez, s'eſt offert volontairement à la mort pour nous, & par ſa mort nous a déliurez de la mort; Et comme il eſt le Prince de Vie, il a rompu les liens de la mort, a repris ſa Vie, nous a reſſuſcitez auec luy, & par ſa puiſſance diuine nous renouuelle & ſanctifie; & de meſchans que nous eſtions, il nous rend juſtes & ſaints: De ſorte que ſi dans vne ville il ſe trouuoit quelqu'vn qui euſt le pouuoir de porter la peine d'autruy, de ſurmonter la mort, de ſe reſſuſciter ſoy-meſme, de changer & renouueller les autres108 & de méchans les rendre bons, juſtes & equitables; ce ſeroit vn acte de juſtice de tranſporter la peine que les meſchans auroient meritée ſur celuy qui ſeroit doüé d'vne telle vertu; parce qu'il en reuiendroit vn grand bien au public & au particulier.
Ce que vous dites eſt veritable, & j'auouë que nous auons grand ſujet d'admirer & d'adorer la Puiſſance, la Sageſſe & la Bonté de Dieu pour la grace qu'il nous a faite de tranſporter la peine que nous auions meritée, ſur ſon bien-aymé; puis que par ſa mort il a pû nous deliurer de la mort, & nous meriter la vie, & apres ſe reſſuſſciter ſoy meſme, nous reſſuſciter auec luy, & de meſchans que nous eſtions nous rendre ſaints, innocens109 & juſtes. A Dieu donc Pere, Fils & S. Eſprit, ſoit honneur & gloire és ſiecles des ſiecles. Mais il y en a encore d'autres, autant ou plus extrauagants que ces premiers, leſquels faiſant ſemblant d'exalter le merite de la Mort & Paſſion de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, ſouſtiennent que par vne ſeule goutte de ſon ſang, il pouuoit nous racheter & nous tirer de la ruïne en laquelle nous eſtions; Ce que je ne ſçaurois croire, parce que ſi cela eſtoit, il ſembleroit que Dieu ſeroit injuſte d'auoir liuré ſon Fils à la mort cruelle, maudite & ignominieuſe de la Croix; ſi ſa juſtice euſt pû eſtre ſatisfaite par le ſang qui ſortit de ſon corps, lors qu'il fut circoncis, ou par les grumeaux de ſang qui decoulerent de ſon corps à terre, pendant qu'il eſtoit en Agonie au mont des Oliuiers. Luc 22. verſ. 44.
Comme nous deuons tenir pour bien fait tout ce que Dieu fait, Il me ſuffiroit d'employer & d'oppoſer à ceux qui mettent en auant cette propoſition, la reponſe que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt fit aux Saducéens qui vouloiēt mettre en doute la Doctrine de la Reſurrection Matt. 22. Vous errez ne ſçachās pas les Eſcritures, ny le droit de Dieu: neantmoins pour noſtre ſatisfaction, & à leur conuiction je prendray les choſes à leur ſource. Les ſaintes Eſcritures nous apprennent, & j'en ay déja parlé cy-deuant, que Dieu donna ſa Loy à noſtre premier Pere dans le Paradis Terreſtre, & qu'il luy deffendit de manger du fruict de l'Arbre de ſcience de bien & de mal ſur peine de mort; Car des le jour que tu en mangeras, luy dit-il au 17. verſ. du 2. chap. de la Geneſe tu mourras de mort, Et111 que du depuis ayant donné ſa Loy au peuple d'Iſraël par le miniſtere de Moyſe, Il prononça vn ſecond arreſt de condamnation à mort contre les tranſgreſſeurs: Maudit eſt, dit-il, au 26. verſ. du 27. chap du Deuteronome, quiconque n'eſt permanent en toutes les choſes qui ſont eſcrites au liure de la Loy pour les faire. Comme ainſi ſoit donc que nous ſoyons tous enfans d'Adam & tranſgreſſeurs dés le ventre, nous ſommes naturellement ſous malediction & en la mort, tant à cauſe de la tranſgreſſion de noſtre premier Pere, qui nous eſt imputée, que pour les noſtres propres: Il falloit donc que cét arreſt fuſt executé, & que nous demeuraſſiōs en la mort, ou que quelqu'vn qui euſt le pouuoir de la ſurmonter, l'a ſouffriſt pour nous. Or comme noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ſeul auoit pouuoir de laiſſer ſa vie, & de l'a reprendre, comme il nous l'apprend luy112 meſme au 10. de S. Iean verſ. 18. Il a fallu qu'il ait porté noſtre malediction, & qu'il ait ſouffert la mort que nous auions metitée, non ſeulement vne mort cōmune & ordinaire, mais vne mort maudite & ignominieuſe. Et dautant qu'il n'y auoit point de mort maudite que celle de la Croix, Ieſus Chriſt a voulu eſtre cloüé ſur la Croix, & mourir ſur la Croix pour porter noſtre malediction. Car maudit eſt quiconque pend au bois: Galat. 3. verſ. 13. Il a fallu, diſ-je, qu'il ait eſté rompu, & qu'il ſoit mort ſur la Croix pour nous tirer de la mort, & nous meriter la Vie; & c'eſt ce que le S. Eſprit auoit predit par le Prophete Eſaye au 53. de ſes Reuelations: Car au 5. verſ. le Prophete dit, que le Chriſt ſera navré pour nos forfaits & froiſſé pour nos iniquitez, & que par ſa meurtriſſure nous auons gueriſon: Et au 7. verſet il ajoûte, qu'il a eſté mené à la tuërie comme vn agneau, & au113 verſ. 8. qu'il a eſté retranché de la terre des viuās, & que la playe luy eſt auenuë pour les forfaits du peuple. Conſiderez donc, je vous prie la force de ces paroles Prophetiques, qu'il a eſté navré pour nos forfaits & froiſſé pour nos iniquitez, que par ſa meurtriſſure nous auons gueriſon, qu'il a eſté mené à la tuërie comme vn agneau, qu'il a eſté retranché de la terre des viuans, & que la playe luy eſt auenuë pour nos forfaits, & concluons auec le Prophete qu'il n'y auoit point de gueriſon pour nous, ſi Ieſus Chriſt n'euſt fait autre choſe, que reſpandre quelques gouttes de ſon ſang; & qu'il falloit qu'il fut rompu ſur la Croix, que ſon ſang fut entierement eſpandu, & que par ſes ſouffrances il entraſt en ſa gloire. Ceux-là donc qui veulent que par vne ſeule goute de ſon ſang, il ait accomply ce grand Myſtere, ſont dépourueus de ſens & tardifs de114 coeur à croire aux choſes qui ont eſté predites. De ma part je rejette cette propoſition comme extrauagante & contraire aux eſcrits des Prophetes, & à la Sageſſe eternelle de Dieu qui a tout bien fait.
I'acquieſce tres-volontiers au dire du Prophete, & crois de coeur & confeſſe de bouche, qu'il falloit que Ieſus Chriſt ſouffriſt la mort pour nous, & non ſeulement vne mort commune & ordinaire, mais vne mort maudite; puis qu'il auoit pris ſur ſoy noſtre malediction: Et ſans doute ceux qui ſont tant ſoit peu verſez à la lecture de l'Ancien Teſtament ſeront de noſtre opinion: parce qu'ils ſçauent que les victimes qui eſtoient offertes pour l'expiation des pechez eſtoient égorgées & leur ſang épandu. Or comme ces ſacrifices ſe115 rapportoient à Ieſus Chriſt, & que la verité doit reſpondre aux figures, il a fallu que Ieſus Chriſt ait eſté rompu ſur la Croix, & ſon ſang répandu pour l'expiation de nos pechez, & ſans cela il n'y euſt point eu de redemption pour nous: & partant je rejette conjointement auec tous les fidelles cette propoſition bourruë, qu'vne ſeule goutte du ſang de Ieſus Chriſt ſuffiſoit pour nous racheter, comme contraire à la juſtice de Dieu; & à ſa Sageſſe eternelle. Et comme il ne me reſte aucune difficulté à propoſer ſur le ſujet de cette mort, reprenons noſtre diſcours, & voyons comme il s'y eſt diſpoſé.
Apres que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt eut accomply ſa charge116 de Prophete, & que par ſes Predications il euſt declaré & enſeigné aux hommes toute la volōté de ſon Pere, il ſe diſpoſa pour aller en Ieruſalem à la feſte de Paſque afin d'accomplir ſa charge de Sacrificateur & faire le ſacrifice tant deſiré. Et comme il eſtoit preſſé & enſerré juſqu'à ce que ce grand oeuure euſt eſté parfait & accomply, Luc 12. verſ. 40. il s'y en alla. Et d'autant, dit le meſme Euangeliſte au chap. 22. verſ. 2. & ſuiuans, que les principaux Sacrificateurs & les Scribes ne ſçauoient comment ils pourroient le mettre à mort, parce qu'ils craignoient le peuple, Satan entra en Iudas, & Iudas les alla trouuer, pour deliberer auec eux comment il le leur liureroit, leſquels en furent joyeux, & conuinrent auec luy de luy bailler argent; Moyennant quoy ce malheureux parricide cherchoit le temps propre pour le liurer ſuiuant ce qui auoit eſté predit117 au Pſe. 41. verſ. 10. & par Ieſus Chriſt meſme au 13. chap. de S. Iean verſ. 18. celuy qui mange le pain auec moy, a leué ſon talon contre moy. Apres donc que Iudas euſt fait ce pernicieux complot, & qu'il euſt receu trente pieces d'argent il le liura à ſes ennemis, qui le condamnerent à mort, ce que Iudas ayant appris, il fut ſaiſi d'horreur & rongé par le ver qui ne meurt point, rapporta les trente pieces d'argent, les jetta dans le Temple, s'en alla & s'eſtrangla. Matt. 27.
Mais les Sacrificateurs faiſans les ſcrupuleux, comme c'eſt la couſtume des hypocrites, ne voulurent pas les mettre dans le treſor; par ce diſoient-ils que c'eſtoit prix de ſang; ains ils les employerent en l'achet du champ d'vn potier pour la ſepulture des eſtrangers: Et par ce moyen dit S. Matth. au chap. 27. de ſon Euangile, la Prophetie de Zacharie fut accomplie,118 ils ont pris trente pieces d'argent de celuy qu'ils ont apprecié, & les ont baillées pour acheter le champ d'vn potier. Saint Luc au chap. 23. de ſon Euangile verſ. 9. & 10. dit que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt eſtant accuſé deuant Herode auec grande vehemence par les principaux Sacrificateurs & les Scribes; & d'ailleurs interrogé par diuers propos, ne voulut pas répondre; pour nous apprendre qu'il n'eſtoit pas là pour ſe juſtifier, mais pour ſouffrir ſuiuant ce qui auoit eſté predit par Eſaye cha. 53. verſ. 7. Il eſt affligé, & n'a point ouuert ſa bouche & a eſté mené à la tuerie comme vn Agneau. Saint Mat. au 35. verſ. du meſme chap. 27. dit, qu'apres qu'ils l'eurent crucifié, ils partagerent ſes veſtemens, & jetterent le ſort ſur ſon ſaye, afin que fuſt accomply ce qui auoit eſté predit par le Prophete Roy au Pſeaume 22. verſ. 19. Saint Marc ajoûte au chap. 15. de ſon119 Euangile verſ. 27. & 28. qu'il fut crucifié entre deux brigands, Et que la Prophetie d'Eſaye fut accomplie & il a eſté mis au rang des malfaiteurs, & encore au 36. verſ. du meſme chap. que les gendarmes luy donnerent du vin-aigre, ſuiuant ce qui auoit eſté predit au Pſeau. 69. verſ. 22. Saint Iean au chap. 19. de ſon Euangile verſ. 34. dit, que l'vn des gendarmes luy perça le coſté auec vne lance, & qu'il en ſortit du ſang & de l'eau; & aux verſets 36. & 37. Il ajoûte, que ces choſes ſont auenuës, afin que ce qui auoit eſté écrit de luy par le Prophete Zacharie chap. 12. verſ. 10. fuſt accomply, ils verront celuy qu'ils ont percé; Et encore au verſ. 38. & ſuiuans, que Ioſeph d'Arimathée & Nicodeme embaumerent ſon corps, apres que Ioſeph d'Arimathée l'eut demandé à Pilate, & qu'ils le mirent en vn ſepulcre neuf, Suiuant ce qui auoit eſté predit par Eſaye chap. 53.120 verſ. 9. & on auoit ordonné ſon ſepulcre auec les meſchās, mais il a eſté mis auec le riche en ſa mort, car il n'auoit point cōmis d'outrage; pour noꝰ apprendre que Ieſus Chriſt eſt non ſeulement la fin & l'accompliſſement des figures anciennes; mais auſſi des Propheties, ſuiuant ce qui auoit eſté predit par Daniel chap. 9. verſ. 24. il y a ſeptante ſemaines determinées ſur ton peuple & ſur ta ſainte ville, diſoit l'Ange à Daniel, pour mettre fin à la deſloyauté, conſumer ou deſtruire le peché, & faire propitiation pour l'iniquité, & amener la Iuſtice des ſiecles, & pour clorre la viſion & la Prophetie & oindre le Saint des Saints.
Les Euangeliſtes conuiennent auſſi de ſa Reſurrection. Saint Luc au dernier chapitre de ſon Euangile verſ. 46. dit, qu'il falloit que le Chriſt ſouffriſt, & qu'il reſſuſcitaſt des morts au troiſiéme jour, & qu'on preſchaſt en ſon121 nom repentance & remiſſion des pechez par toutes nations: Et S. Paul en ſa premiere aux Cor. cha. 15. verſ. 4. qu'il eſt reſſuſcité ſelon les Eſcritures, c'eſt à dire au troiſiéme jour; & c'eſt en ce point là que la figure de Ionas fut accomplie: Car tout ainſi que Ionas fut trois jours dans le ventre de la baleine, Ieſus Chriſt fut trois jours dans le ſepulcre, & au troiſiéme jour il reſſuſcita, comme il l'auoit predit au 12. de S. Matth. verſ. 4. Saint Marc ajoûte qu'il donna mandement à ſes Diſciples de preſcher l'Euāgile, Allez vous en par tout le monde, preſchez l'Euangile à toute creature auec cette promeſſe, qui aura crû & aura eſté baptizé ſera ſauué chap. 16. verſ. 15. & 16. Et derechef S. Luc au dernier chap. verſ. 50. & 51. qu'il mena ſes Diſciples en Bethanie, & qu'en priant & les beniſſant il fut éleué au Ciel; & comme ils auoient les yeux fichez vers le Ciel, ajouſte le meſme auteur au premier122 chapitre des Actes verſ. 10. & 11. deux hommes veſtus de blanc ſe preſenterent deuant eux qui leur dirent hōmes Galiléens, comme s'ils euſſent dit hōmes groſſiers, pourquoy vous arreſtez-vous regardans vers le Ciel. Ce Ieſus qui a eſté éleué d'auec vous au Ciel, viendra ainſi que vous l'auez contemplé en allant. O noſtre diuin Sauueur qui es maintenant en ta gloire, communique nous ta diuine lumiere, diſſipe les tenebres d'erreur & d'ignorance, dont nos entendemens ſont enueloppez; appren nous à comprendre le Myſtere de ton incarnation, de tes ſouffrances, de ta Reſurrectiō, & de ton eleuation, embraſe nos coeurs d'vn ſaint amour, & d'vne ſainte reconnoiſſance; fay nous la grace de marcher en ta preſence en foy, en charité auec humilité.
Ainſi ſoit-il, mon fils, il le fera ſans doute pourueu que vous perſeueriez en la foy & en charité auec humilité: car il eſt trop bon pour y manquer. Ce n'eſt pas en vain qu'il nous appelle à ſoy. Matt. 11. verſ. 18. Il eſt monté au Ciel non ſeulement pour ſoy, mais auſſi pour nous, comme nous auons dit cy-deuant, & nous le verrons deſcendre comme il eſt monté pour nous receuoir à ſoy, & nous introduire en la place qu'il nous y a preparée, cependant il nous conduit par ſa Parole & par ſon S. Eſprit. Or voudrois-je entendre de vous; Pourquoy eſt-ce que vous ajoûtez le nom de Chriſt à celuy de Ieſus, lors que vous parlez de noſtre Seigneur; veu que les Euangeliſtes ne nous apprennent pas, que l'Ange luy ait ordonné ce nom là, ains ſeulement celuy de Ieſus, qui ſignifie Sauueur.
Le nom de Chriſt ne vient pas de mon inuention ny de l'inuention d'aucun homme; le meſme Ange qui luy a ordonné le nom de Ieſus, luy auoit donné le nom de Chriſt long temps auparauant, Daniel chap. 9. verſ. 25. & 26. Et cela auec grande raiſon, parce que comme Chriſt veut dire Oinct, ce nom de Chriſt deſigne ſes charges de Roy, de Prophete & de Sacrificateur. Et tout ainſi que les Roys, les Prophetes & les Sacrificateurs eſtoiēt Oincts, ces trois charges eſtans, cōme elles ſont en noſtre Seigneur, il a deu eſtre Oinct, non pas d'vne huile materielle, comme eux, mais du ſaint Eſprit, comme cela auoit eſté predit par le Prophete Eſaye chap. 61. verſet premier, l'Eſprit du Seigneur eternel eſt ſur moy pourtant125 m'a oinct l'Eternel pour euangeliſer aux debonnaires: & de fait lors qu'il fut baptiſé, le ſaint Eſprit deſcendit ſur luy en forme viſible d'vne Colombe & en meſme temps il commença d'exercer ſa charge de Prophete, en telle ſorte qu'il nous a enſeigné toute la volonté de ſon Pere: & quand je dirois qu'il l'a exercée dés le commencement du monde, je ne croirois pas faillir: puis que ſaint Pierre nous apprend en ſa ſeconde chap. premier verſ. 21. que c'eſt luy qui a inſpiré les ſaints hommes qui ont parlé, & qui a de tout temps inſtruit & enſeigné ſes ſeruiteurs en diuerſes manieres.
Pour ce qui eſt de la Sacrificature, il eſt Sacrificateur eternel à la façon de Melchiſedec, comme je l'ay montré cy deuant, & partant a-t-il exercé cette charge, non ſeulement lors qu'il s'eſt offert ſur la Croix, mais auparauant que le monde fuſt; auſſi126 eſt-il l'Agneau ſans macule, immolé ou occis deuant la fondation du monde, Apoc. 13. verſ. 6. Car Dieu eſtoit en Chriſt reconciliant le monde à ſoy, en ne leur imputant point leurs pechez, 2. Corint. chap. 5. verſ. 19. & à preſent il intercede pour ceux qu'il a rachetez par le merite de ſon Sacrifice toûjours frais & viuant, leur obtient la remiſſion, ou le pardon de leurs pechez, enſemble les dons & les graces du S. Eſprit, accompliſſant par ce moyen le ſecond acte de ſon Sacerdoce, qui eſt d'interceder pour les pecheurs, & leur rendre Dieu propice & fauorable.
Quant à ſa Royauté il l'a toûjours exercée & l'exercera juſqu'à ce qu'il ait ſurmonté tous ſes ennemis & les noſtres; car alors il la remettra à Dieu ſon Pere. Tant y a qu'il eſt le chef des armées de l'Eternel, Ioſué 5. verſ. 14. le Roy dont le S. Eſprit a parlé par la bouche de Dauid au127 Pſeau. 24. verſ. 7.8.9. & 10. Bref c'eſt l'Eternel des armées, c'eſt le Roy de gloire.
I'auouë que c'eſt auec grande raiſon & tres ſagement que le nom de Chriſt a eſté conjoint à celuy de Ieſus; puis que noſtre Seigneur eſt ce grand Prophete dont Moyſe auoit parlé au 18. du Deuteronome verſ. 18. le grand Roy & le grand Sacrificateur de l'Egliſe, dont Dauid a parlé au Pſeau. 2. & 24. que vous venez d'alleguer, & encore au 110. Reſte maintenant de ſçauoir ſi ſa venuë en chair peut & doit eſtre attribuée en tout, ou en partie à quelques bonnes oeuures, que nous euſſions faites, ou que nous deuſſions faire, par la preuiſion, deſquelles Dieu a eſte comme obligé d'enuoyer ſon Fils pour128 nous, & le Fils de venir pour accōplir la volonté du Pere; car pluſieurs ſont dans ce ſentiment, qu'en croyezvous?
I'eſtime qu'il eſt facile de vuider la difficulté, & de faire voir que ceux qui ſont dans ce ſentimēt s'éloignent grandement de la verité. Nous auons montré que l'homme s'eſtant reuolté contre Dieu, le Diable s'eſt emparé de luy, s'eſt logé dans ſon coeur, en telle ſorte que dés ſa naiſſance il eſt dans la corruption, eſclaue des enfers, ennemy de Dieu en ſon entendement & en mauuaiſes oeuures, & par conſequent en la mort eternelle. Examinons ſa conduite, & voyons s'il s'eſt humilié, s'il s'eſt mis en deuoir de reparer ſa faute pour rentrer en la bonne grace de ſon125 Createur. Apres donc qu'Adam ſe fut reuolté contre Dieu, Dieu vint à luy pour l'amener à la reconnoiſſance de ſa faute: Mais au lieu de s'humilier deuant ſa Majeſté, de luy demander pardon, & la grace de mieux viure à l'auenir, bouffy d'arrogance, il s'efforça de luy perſuader qu'il eſtoit auteur de ſa rebellion. La femme, luy dit il, que tu m'as donnée en eſt cauſe, comme s'il euſt dit, ſi tu ne m'euſſe donné la femme ce malheur ne me fuſt pas arriué; & ainſi c'eſt toy qui es l'autheur de ma ruïne; crime horrible & deteſtable, & toutesfois commun à tous les deſcendans d'Adam: C'eſt pourquoy auſſi l'Eſcriture ſainte dit, que le coeur de l'homme eſt deſeſperement malin. Or comme vn arbre pourry ne peut produire bon fruict, ny vne ſource gaſtée & corrompuë pouſſer vne eau claire & nette; Adam n'a peu engendrer qu'vn homme ſemblable à luy, c'eſt à ſçauoir126 Caïn, lequel tua ſon frere Abel, & ſes deſcendans qui attirerent le deluge vniuerſel par leurs meſchans actes, & ceux que Dieu garentit des eaux du deluge par le moyen de l'Arche ne furent gueres meilleurs. Noé s'enyura, Caïn ſon fils ſe moqua de luy & deſcouurit ſa vergongne, & à cauſe de cela fut maudit par ſon pere, les deſcendans de Sem & de Iaphet s'abandonnerent à toute ſorte de diſſolutions & d'idolatries. Et combien que Dieu euſt tiré Abraham, qui eſtoit de la race de Sem, de cette corruption generale, & qu'il euſt traitté alliāce auec luy & auec ſa poſterité; ſi eſt ce qu'elle s'eſt portée à toute ſorte de diſſolutions & d'idolatries. Et finalement à vne rage ſi deſeſperée, qu'elle a condamné & crucifié le Fils de Dieu, & l'a mis au rang des iniques; combien qu'il ſoit le Saint des Saints, la Sainteté tres-ſainte, & qu'il fuſt venu pour les ſauuer. Et nous qui127 ſommes des deſcendans de Iaphet, & qui auons eſté attirez auec douceur aux Tabernacles de Sem, ſuiuant la Prophetie de Noé, Geneſ. 9. verſ. 27. luy rendons nous la reconnoiſſance, l'honneur & l'obeïſſance que nous luy deuons. Pour moy je ſçais bien que je ſuis tout a fait eſloigné de cette pureté; Carle peché eſt enraciné en moy, & j'interpelle la conſcience de tout homme raiſonnable, afin qu'il me die s'il a fuy le mal defendu, & pourchaſſé le bien commandé de tout ſon pouuoir, s'il n'a jamais eu aucune mauuaiſe penſée, s'il a aymé Dieu de tout ſon coeur, & ſon prochain comme ſoy meſme; qui ſont les deux poincts, eſquels ſe reduiſent la Loy & les Prophetes. Mais je n'eſtime pas qu'il y ait homme ſi déreglé, qui vueille eſtre ſi injuſte de s'attribuer vne telle juſtice qui n'appartient qu'à Ieſus Chriſt ſeul: Veu que ſes penſées, ſes paroles126〈1 page duplicate〉127〈1 page duplicate〉126〈1 page duplicate〉127〈1 page duplicate〉128& ſes actions luy rendent vn teſmoignage contraire: Et les plus ſaints hommes qui nous ont precedé, ont reconnu ingenuément leur miſere par le reſſentiment de leurs pechez auec cris & larmes. Si donc il ne ſe trouue aucun homme, qui faſſe bien, non pas vn ſeul, comme le S. Eſprit nous l'apprend au Pſeaume 14. il faut conclure & tenir pour conſtant que tous hommes ſont naturellemēt ſous malediction & en la mort; Car maudit eſt quiconque n'eſt permanent en toutes les choſes qui ſont eſcrites au liure de la Loy pour les faire. Gal. chap. 3. verſ. 10.
L'homme eſtant donc tel; Comment peut-il auoir obligé Dieu à vſer de gratuité enuers luy? Certes la ſeconde faute d'Adam eſtoit auſſi grande que la premiere, il n'auoit pas crû à la Parole de Dieu, qui luy auoit deffendu de manger du fruict de l'arbre de Science de bien & de mal, & qui129 luy auoit dit dés le jour que tu en mangeras, tu mourras de mort: Au contraire auoit donné lieu à la menterie & à la ſeduction du Diable ſon ennemy: Et lors que Dieu vient à luy pour luy faire reconnoiſtre ſa faute, Il s'en prend à luy, l'accuſe d'eſtre auteur de ſon peché. Et comme nous ſommes tous enfans d'Adam, nous ſuiuons les traces de noſtre pere, nous imitons ſa rebellion, les vns d'vne façon & les autres d'vne autre; & en quelque maniere que ce ſoit, nous ſommes tous naturellement ſous malediction & en la mort; & par conſequent la proye des Demons, eſclaues de l'enfer: Et neantmoins, ô homme miſerable, tu oſeras te perſuader que tu merite quelque choſe enuers Dieu, & que la preuiſion de tes pretenduës bonnes oeuures a obligé le Pere d'enuoyer ſon Fils, & le Fils de venir & de ſouffrir pour toy. Eſcoute la Parole de Dieu qui t'apprend d'vne130 part que nous eſtions inſenſez, rebelles, abuſez, ſeruans à diuerſes conuoitiſes & voluptez, viuans en malice & enuie, dignes d'eſtre haïs & haïſſans l'vn l'autre, Tite 3. verſ. 3. Et de l'autre, que Dieu a tant aymé le monde qu'il a donné ſon Fils, afin que quiconque croit en luy ne periſſe point, mais qu'il ait vie eternelle, Iean 3. verſ. 16. & reconnois que c'eſt l'amour du Pere & la charité du Fils qui ſont la ſeule cauſe de ton ſalut, & non tes oeuures. Car c'eſt Dieu qui nous a aymez; non point, dit S. Iean en ſa premiere chap. 4. verſ. 9. & 10. que nous l'euſſions aymé; mais il nous a aymez & a enuoyé ſon Fils pour eſtre propitiation pour nos pechez: Et ainſi voyons nous, que ſi nous aymons Dieu, c'eſt parce qu'il nous a premierement aymez, comme le meſme Apoſtre nous l'apprend au 14. verſ. du meſme chap. 4. Et de vray comment l'euſſions nous aymé, nous131 qui eſtiōs inſenſez & rebelles ſeruans à diuerſes conuoitiſes & voluptez? viuans en malice & enuie, dignes d'eſtre haïs & haïſſans l'vn l'autre, comme S. Paul nous l'a appris au chap. 3. de ſon Epiſtre à Tite. Mais quand la benignité & l'amour de Dieu noſtre Sauueur eſt clairement apparuë, ajoûte le meſme Apoſtre aux verſets 4.5. 6. & 7. il nous a ſauuez non point par oeuures de Iuſtice que nous euſſions faites; mais ſelon ſa miſericorde, par le lauement de la regeneration & par le renouuellement du S. Eſprit, lequel il a eſpandu abondamment en nous par Ieſus Chriſt noſtre Sauueur, afin qu'eſtans juſtifiez par la grace d'iceluy, nous ſoyons heritiers ſelon l'eſperance de la vie eternelle.
Quant à moy je me tiens ferme ſur cette verité qu'il n'y a rien à l'homme qui puiſſe ſe rendre recommandable enuers Dieu: que Dieu eſtant comme il eſt pitoyable & miſericordieux,132 nous a regardé en ſes compaſſions eternelles, a donné ſon Fils afin qu'il nous retiraſt de la miſere en laquelle nous eſtions, que le Fils charitable & bon a voulu s'abaiſſer & deſcendre du Ciel en terre pour prendre noſtre nature, & en cette nature porter nos langueurs, ſouffrir la peine que nous auions meritée, mourir d'vne mort maudite & ignominieuſe, & cela pour nous deliurer de la mort eternelle, & nous meriter la vie; & ainſi il n'y a rien du noſtre, le tout eſt de Dieu, qui nous auoit predeſtinez pour nous adopter à ſoy par Ieſus Chriſt, Epheſ. 1. verſ. 5. & qui en l'accōpliſſement des temps nous a engendrez de ſon propre vouloir par la Parole de verité. Jaq. 1. verſ. 18. & par la vertu efficacieuſe du S. Eſprit, lequel il a eſpandu abondamment en nous ſuiuant le paſſage du 3. chap. de l'Epiſtre à Tite que je viens d'alleguer.
Ceux donques qui ſe perſuadēt que par leurs pretenduës bonnes oeuures ils ont pû meriter l'enuoy de noſtre Seigneur, ſe deçoiuēt eux mémes, & Sacrileges qu'ils ſont s'efforcent de rauir à Dieu la gloire qui luy eſt deuë pour la grace qu'il leur a faite. Prenez donc garde mon fils, à ne vous pas laiſſer ſeduire par quelque homme que ce ſoit, & demeurez ferme en cette doctrine, que noſtre ſalut vient de Dieu, nullement de nous, ny par le merite d'aucune creature, comme vous venez de le montrer: & c'eſt cela meſme que S. Paul nous apprend encores au chap. 2. de ſon Epiſtre aux Epheſ. quand il dit aux verſets 4. 5. & 6. que Dieu qui eſt riche en miſericorde par ſa grande charité de laquelle il nous a aymé du temps meſme que nous eſtions morts en nos fautes, obſeruez ces paroles Euangeliques, Au temps meſmes que nous134 eſtions morts en nos fautes, nous a viuifiez enſemble auec Chriſt par la grace duquel nous ſommez ſauuez, qu'il nous a reſſuſcitez, & nous a fait ſeoir enſemble auec luy és lieux celeſtes: Et aux verſets 8. & 9. que nous ſommes ſauuez par grace par la foy, & cela non point de nous, c'eſt le don de Dieu, non point par oeuures afin que nul ne ſe glorifie: c'eſt donc l'amour du Pere, & la charité du Fils, qui ſont cauſe de noſtre ſalut, & non aucun merite qui fuſt en nous: Et de vray qu'eſt-ce que nos entendemens enuelopez de tenebres, corrompus & alienez de Dieu euſſent pû produire? Certes nous eſtions rebelles, inſenſez, & l'incenſé dit en ſon coeur qu'il n'y a point de Dieu, Pſeau. 14. Bien loin donc de luy rendre ce qui luy eſt deu, & de l'obliger à nous faire du bien; puis que nous abuſons malicieuſement du peu de raiſon qui nous eſt reſtée apres noſtre cheute,135 & que nous l'employons à luy faire la guerre, & combatre, en tant qu'en nous eſt, ſa Prouidence. Et partant reconnoiſſons noſtre miſere, rendons graces à Dieu, de ce qu'au temps que nous eſtions ſes ennemis morts en nos fautes & pechez, il nous a viuifiez & nous a amenez à la connoiſſance de ſon Fils Ieſus Chriſt; & prions-le qu'il nous donne l'eſprit de Sapience & de reuelation, qu'il illumine nos entendemens afin que nous cōnoiſſions l'excellence de cette grace, & la grandeur de ſa puiſſan. ce enuers nous qui croyons, Epheſ. 1. verſ. 17.18. & 19. Or mon fils puis que le S. Apoſtre nous a conduits, comme par la main, à cette perſonne diuine, entretenons nous ſur le ſujet d'icelle, car juſqu'à preſent nous n'en auons parle que comme par occaſion, & faites moy entendre ce que vous croyez du S. Eſprit.
IE crois que le S. Eſprit eſt la puiſſance & efficace de Dieu procedant de toute eternité du Pere & du Fils, & par conſequent la troiſiéme perſonne de la ſainte Trinité, qui eſt comparée par les Prophetes, & par Ieſus Chriſt meſme au ch. 7. de l'Euangile ſelon S. Iean verſ. 38. à des fleuues d'eau viue; parce que cōme l'eau eſt le principe de la generatiō naturelle, le S. Eſprit eſt le principe de la generation ſpirituelle, c'eſt à dire de la regeneration. Ce n'eſt pas qu'il ne contribuë, & qu'il ne communique la vertu productiue à la terre; car ſans luy elle fuſt demeurée ſterile & infruſtueuſe, & c'eſt ce que Moyſe nous apprend au chap. 1. de la Geneſ. car apres auoir dit que Dieu crea les Cieux & la Terre, que la terre eſtoit ſans forme & vuide, & que les tenebres eſtoient ſur le deſſus des eaux, il137 ajoûte ſur la fin du 2. verſ. que l'Eſprit de Dieu ſe mouuoit ſur les eaux, comme pour les eſchauffer, & faire eſclorre cette matiere confuſe, & ſans forme, & en tirer tant de belles, & excellentes creatures que nous voyons & touchons. Mais comme la productiō des vertus ſpirituelles eſt plus noble, la Parole Dieu le deſigne le plus ſouuent par ſes fonctions ſpirituelles. Et de fait Eſaye le nomme au chap. 11. de ſes Reuelations verſ. 2. Eſprit de ſapience & d'intelligence, Eſprit de conſeil & de force, Eſprit de ſcience & de crainte de Dieu; Et S. Paul au chap. 8. de l'Epiſtre aux Rom. verſ. 2. le nomme Eſprit de vie; pour nous apprendre que comme il eſt le principe de vie & d'immortalité, il forme en nous vn eſtre nouueau, vne vie ſpirituelle par la foy au ſang de la Croix de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & qu'il nous enrichit des vertus ſpirituelles. Bref c'eſt l'Eſprit dont le Prophete138 Ezechiel auoit parlé au chap. 36. de ſes Reuelatious verſ. 24. & 27. par la vertu duquel Dieu a tiré nos Peres & nous d'entre les nations, du plus profond abyſme de l'idolatie, de la Babylon des erreurs & des vices, pour en compoſer l'Egliſe Chreſtienne, la Ieruſalem celeſte: C'eſt ce diuin conducteur dont noſtre Seigneur Ieſus Chriſt parle au chap. 16. de l'Euangile ſelon S. Iean verſ. 13. quand il dit parlant à ſes Diſciples; Mais quand cettuy-là ſera venu, ſçauoir l'Eſprit de verité, il vous conduira en toute verité. Et de fait l'Apoſtre S. Paul nous apprend en la ſeconde aux Theſſal. chap. 3. verſ. 5. que c'eſt luy qui adreſſe, qui conduit nos coeurs à l'amour de Dieu, & à l'attente de Chriſt.
Il eſt vray que le ſaint Eſprit eſt la troiſiéme perſonne de la ſainte Trinité, qui procede du Pere & du Fils: C'eſt pourquoy auſſi la Parole139 de Dieu le nomme par excellence le ſaint Eſprit, l'Eſprit de Dieu, l'Eſprit de Chriſt, & luy attribuë la conduite de l'Egliſe en general, & de chaque fidelle en particulier, la production de toutes les vertus chreſtiennes. Quand le Conſolateur ſera venu, diſoit noſtre Souuerain Docteur à ſes Diſciples aux chap. 15. & 16. de l'Euangile ſelon ſaint Iean verſ. 26. & 13. ſçauoir l'eſprit de Verité qui procede de mon Pere, lequel ie vous enuoyeray de par mon Pere, il vous conduira en toute verité; car il ne parlera point de par ſoy-meſme; mais il dira tout ce qu'il aura oüy, & vous annoncera les choſes à venir; Et apres luy S. Paul en ſon Epiſtre aux Rom. chap. 8. parlant aux fidelles, leur dit au verſet 8. que ceux qui ſont en la chair ne peuuent plaire à Dieu, & apres il ajoûte aux verſ. 9. 11. & 14. or n'eſtes-vous point en la chair, mais en l'eſprit, voire ſi l'Eſprit de Dieu habite en vous;140 mais ſi quelqu'vn n'a point l Eſprit de Chriſt, cettuy-là n'eſt point à luy: mais ſi l'Eſprit de celuy qui a reſſuſcité Ieſus des morts habite en vous; celuy qui a reſſuſcité Chriſt des morts viuifiera vos corps mortels, à cauſe de ſon Eſprit habitāt en vous; car tous ceux qui ſont conduits par l'Eſprit de Dieu ſont enfans de Dieu: Et ainſi voyons-nous premierement que le ſaint Eſprit eſt vne perſonne diuine qui procede du Pere & du Fils de toute eternité, & c'eſt cela meſme à mon opinion que S. Iean nous veut inſinuër par ce fleuue myſterieux dont il parle au 22. de l'Apoc. verſ. 1. procedant du Trône de Dieu & de l'Agneau. Secondement, que comme il eſt l'Eſprit de Dieu, l'Eſprit de Chriſt, le Pere & le Fils l'enuoyent, le mettent en nos coeurs, le Pere immediatement de par ſoy-meſme ſuiuant la Prophetie d'Ezechiel chap. 36. verſ. 26. & 27. & le Fils de par ſon141 Pere ſuiuant le paſſage du 15. de ſaint Iean cy-deſſus rapporté, faiſant decouler ſur nous cette onction ſpirituelle; tout ainſi que l'onction qui eſtoit miſe ſur la teſte d'Aaron decouloit, non ſeulement ſur ſa barbe & ſur ſes veſtemens, mais auſſi ſur les autres parties de ſon corps. Tiercement, que cette onction eſtant comme elle eſt l'Eſprit de verité, nous conduit en toute verité ſuiuant cet autre paſſage du 16. du meſme Euangile auſſi rapporté; car il engraue l'Euangile en nos coeurs, forme la foy en nous, empeſche par conſequent que l'ennemy de noſtre ſalut ne le rauiſſe, & nous conduit aux voyes de Dieu: Mais il me ſemble que j'entens les Iuifs impugner l'explication que vous faites de la Prophetie d'Ezechiel à l'auentage de l'Egliſe Chreſtienne, d'autant diront-ils que le Prophete parloit aux enfans d'Iſraël, qui eſtoient captifs en Babilone, &142 non à des peuples étrangers, & éloignez de la connoiſſance de Dieu.
Pour juger de mon application, il faut examiner la Prophetie d'Ezechiel, la joindre auec celle de Ieremie, d'autant qu'ils ont tous deux prophetiſé ſur vn meſme ſujet auec tant de conformité, & vn tel rapport, qu'il ſemble qu'ils euſſent conferé enſemble auparauant rediger leurs Propheties par eſcrit. Et toutesfois Ezechiel eſtoit en Babylone, où il auoit eſté tranſporté par Nebucadnetzar, & Ieremie auoit eſté laiſſé en Iudée, Ezechiel donc prophetiſoit en Babylone en cette ſorte. Comme le Paſteur, diſoit-il, au nom de l'Eternel ſe trouuant parmy ſon troupeau recherche ſes brebis eſparſes; ainſi rechercheray-je mes brebis, & les déliureray de tous les lieux143 auſquels elles auront eſté diſperſées, & les retireray d'entre les peuples, & les r'aſſembleray hors du pays, & les r'ameneray en leur terre, chap. 34. verſ. 12. & 13. Et peu apres, je ſauueray mon troupeau, tellement qu'il ne ſera plus en proye, & diſcerneray entre brebis & brebis. Ie ſuſciteray ſur icelles vn Paſteur qui les paiſtra à ſçauoir mon ſeruiteur Dauid, il les paiſtra, & luy-meſme ſera leur Paſteur: Mais moy l'Eternel ſeray leur Dieu, & mon ſeruiteur Dauid ſera Prince entre icelles, & traitteray auec elles vne alliance de paix. Et au chap. 36. il s'adreſſe à ſes brebis, & leur fait entendre les auantages que cette alliance de paix leur apporteroit, qui ſont en ſubſtance, qu'il les retirera du Paganiſme, qu'il leur pardonnera leurs rebellions, & qu'il leur donnera ſon S. Eſprit pour les conduire en ſes voyes. Ie mettray mon Eſprit au dedans de vous, leur144 dit-il au verſ. 27. & feray que vous cheminerez en mes ſtatuts, & que vous garderez mes Ordonnances, & les ferez. Et Ieremie prophetiſant en Iudée, diſoit auſſi au nom de l'Eternel au chap. 30. de ſes Reuelations verſ. 8. & 9. Ie briſeray le joug de deſſus ton col & rompray tes liens; tellement que les eſtrangers ne t'aſſeruiront plus, ains ils ſeruiront à l'Eternel leur Dieu, & à Dauid leur Roy que je leur ſuſciteray: Et au chap. 31. verſ. 8. Voicy je m'en vais les faire venir du païs d'Aquilon, & les raſſembleray du fin fond de la terre; Et entre iceux ſeront l'aueugle & le boiteux, la femme enceinte & celle qui enfante, grāde congregation retournera icy & je metttay ma Loy au dedans d'eux, & l'eſcriray en leur coeur, & leur ſeray Dieu, Et ils me ſeront peuple verſ. 33. Or eſt-il facile de juger que ces Propheties auoient vn double ſens; myſtique, & litteral: Le ſens litteral regardoit145 la deliurance temporelle des Iuifs de la captiuité de Babylone, & leur retour en Iudée pour y rebaſtir la ville de Ieruſalem & le Temple, ſuiuant la Prophetie de Daniel contenuë au chap. 9. verſ. 25. qu'on s'en retourne, & qu'on rebaſtiſſe Ieruſalem: Et de fait ils furent renuoyez en Iudée par le Roy Cyrus, & ils rebaſtirent la ville & le Temple. Quant au ſens myſtique, il ne leur conuient nullement: mais il conuiēt fort bien à ces pauures aueugles & boiteux dōt mention eſt faite au 8. verſ. du chap. 31. de Ieremie, que Dieu a fait venir d'Aquilon, qu'il a raſſemblez d'Orient, & d'Occident par la Predication de l'Euangile; ſur leſquels il a eſtably pour Paſteur & pour Roy ſon Dauid ſpirituel qui les conduit & amene en ſon Royaume celeſte par ſa Parole & par ſon S. Eſprit; ſuiuant ſa promeſſe contenuë au chap. 10. de l'Euangile ſelon S. Iean verſ. 16. I'ay146 encore d'autres brebis, diſoit-il aux luifs, qui ne ſont point de cette bergerie, il me les faut auſſi amener, & elles orront ma voix, & il y aura vn ſeul troupeau & vn ſeul berger; Et c'eſt cela meſme, ſi je ne m'abuſe, qu'il noꝰ a voulu inſinuer par la Parabole contenuë au chap. 14. de S. Luc, en laquelle il nous propoſe vn Pere de famille, que S. Matthieu qualifie Roy au chap. 22. de ſon Euangile verſet premier, qui fit vn grand ſouper & y conuia beaucoup de gens, leſquels ayans eſté appellez, pour l'heure s'excuſerent ſur diuers pretextes: de ſorte que le Pere de famille juſtement irrité à cauſe de ce meſpris, proteſta que nul de ces conuiez ne gouſteroit de ſon ſouper, & commanda à ſes ſeruiteurs d'aller par les places & par les ruës de la ville, & d'amener les pauures, impotens, aueugles & boiteux, afin d'occuper les places qui auoient eſté deſtinées pour les conuiez. 147Car par cette Parabole, il nous deſcouure le ſecret admirable de la vocation des Gentils, & la rejection des Iuifs: par les premiers conuiez, il nous repreſente les Iuifs; & par ces pauures aueugles & boiteux, les Gentils. En faueur deſquels il auoit dit au 4. chap. du meſme Euangile verſets 18. & 19. que Dieu l'a Oinct & enuoyé pour euangelizer aux pauures pour guerir ceux qui ont le coeur froiſſé, pour publier deliurance aux captifs, & aux aueugles le recouurement de la veuë; de ſorte que ces Paroles Euangliques nous apprennent, que de cette grande congregation de pauures, d'aueugles, & de boiteux, que Dieu a retirez de la Babylone, des erreurs & des vices, il en a compoſé l'Egliſe Chreſtienne, la Ieruſalem d'enhaut, qu'il a fondée, non ſur la montagne de Sion, comme le Dauid charnel; Mais ſur ſon Fils bien-aimé, qui eſt le rocher des ſiecles, ſon148 Dauid ſpirituel, qui les conduit & gouuerne, comme je viens de dire, par le ſceptre de ſa Parole & par ſon S. Eſprit. Eux de leur part s'éjouïſſent en luy, l'aiment, l'honorent, & le ſeruent fort agreablement, comme leur Roy & Sauueur; taſchans de faire les choſes qu'il leur commande, d'éuiter celles qu'il leur deffend, & mettent toute leur eſperance en luy, comme en celuy duquel depend tout leur ſalut. C'eſt pourquoy auſſi ils ſont nommez eſſeus & fideles, Apoc. 17. verſ. 14. Les Iuifs au contraire l'ont renié, perſecuté & tourmenté pendant qu'il conuerſoit entr'eux, & qu'il les pourſuiuoit par ſes bienfaits, & finalement l'ont crucifié entre deux brigands. Or comme ces choſes ſont connuës d'vn chacun, il n'eſt pas neceſſaire d'y inſiſter d'auantage; mais conclurre que mon application eſt bonne, & qu'elle doit ſubſiſter; puis que les Iuifs ſont conduits,149 non par l'eſprit de Dieu, dont Ezechiel a parlé, mais par vn eſprit meurtrier, par vn eſprit d'erreur & de menſonge, par vn eſprit d'eſtourdiſſement, qui les pouſſe d'abyſme en abyſme, & qui finalement les precipitera dans l'eſtang ardent de ſouffre & de feu s'ils ne ſe conuertiſſent.
Vous euſſiez peu joindre la Prophetie d'Oſée qui a auſſi predit la vocation des Gentils: Car au chap. 2. verſ. 23. le Prophete parle ainſi, j'appelleray mon peuple, celuy qui n'eſtoit point mon peuple, & la bien-aymée celle qui n'eſtoit point aymée, & auiendra qu'en lieu qu'il leur a eſté dit, Vous n'eſtes point mon peuple, ils ſeront appellez les enfans du Dieu viuant; Tant y a que les Propheties d'Ezechiel, & de Ieremie regardoient à la lettre les Iuifs, qui150 eſtoient captifs en Babylone, comme l'euenement nous l'a appris: Car ils furent renuoyez en Iudée par le Roy Cyrus: pour rebaſtir Ieruſalem & le Temple, Eſdras 1. & ſuiuans. Mais le S. Eſprit qui parloit par la bouche des ſaints Prophetes, regardoit bien plus loin: Car ſous cette Prophetie de la deliurance temporelle des Iuifs, de l'Iſraël charnel, il prediſoit la vocation des Gentils, de l'Iſraël ſpirituel deſigné par cette multitude d'hommes & de femmes, d'aueugles & de boiteux mentionnez en la Prophetie de Ieremie, auec leſquels Dieu vouloit traitter l'alliance de Grace, dont nous auons parlé; & les honorer des dons & graces de ſon S. Eſprit, ſuiuant la Prophetie d'Ezechiel contenuë au chapitre 36. verſ. 26. & 27. Et ainſi j'acquieſce à voſtre concluſion. Mais lors que je conſidere l'eſtat miſerable de cete malheureuſe nation, & que je fais reflexion ſur nos151 rebellions, je fremis d'horreur, & tremble d'apprehenſion: & d'autant plus que je ſçais que naturellement nous n'eſtions pas meilleurs qu'eux; & au contraire que nous eſtions ſans Dieu au monde, & qu'ils eſtoient le peuple chery & aymé de Dieu, à cauſe de l'Alliance que Dieu auoit traittée auec leurs Peres.
Nous aurions grand ſujet d'apprehender, ſi nous n'eſtions aſſeurez que nous ſommes ſous vne meilleure alliance: Car il eſt vray que nous eſtions eſtrangers des alliances; dénuez de toute Iuſtice, & par conſequent ſous malediction & en la mort: mais il eſt vray auſſi que celuy qui deſtourne de Iacob les infidelitez, eſt venu à nous, s'eſt fait connoiſtre à nous: & au lieu que nous eſtions152 errans, deſtituez de tout ſecours, il nous a dit, Me voicy, nous a tendu la main, nous a donné vn Roy & Sauueur, ſçauoir Ieſus Chriſt, qui nous a deliurez par ſon Sacrifice, de la captiuité en laquelle nous eſtions detenus, qui nous conduit & gouuerne par ſa Parole, & par ſon S. Eſprit qui nous donne les diſpoſitions neceſſaires pour le ſuiure agreablement, & qui nous fait viure en aſſeurance ſous ſa protection. Mais les Iuifs incredules & rebelles, enflez d'orgueil & de preſomption, non contens de l'auoir fait mourir meſchamment ſur la Croix entre deux brigāds le preſecutent encore en ſon honneur & en ſa doctrine; s'efforcent de ternir ſa gloire tant celebrée au Ciel & en terre; C'eſt pourquoy auſſi Dieu executant ce qui auoit eſté predit par le Prophete Exechiel au chap. 34. verſets 20. & 22. a diſtingué & mis à part ces brebis graſſes, fieres & outrageuſes, les a153 rejettées comme indignes de ſes bien-faits, a ſubſtitué en leur place les langoureuſes, nous pauures errans, aueugles & boiteux, & nous a donné pour Paſteur ſon ſeruiteur Dauid, qui nous conduit & gouuerne par ſa Parole, & par ſon ſaint Eſprit; comme je viens de dire: Et partant éjouïſſons nous & chantons luy cantiques de loüanges & d'actions de graces. A toy donc Pere, Fils & S. Eſprit, ſoit honneur & gloire és ſiecles des ſiecles. Amen.
Certes l'Apoſtre S. Paul auoit grand ſujet de s'écrier traittant cette merueille, de la rejection des Iuifs, & de la vocation des Gentils au chap. 11. de l'Epiſtre aux Romains. O profondeur des richeſſes, & de la Sapience & de la connoiſſance de Dieu, diſoitil, que ſes Iugemens ſont incomprehenſibles, & ſes voyes impoſſibles à trouuer? Nous deuons donc adorer ce myſtere & prier Dieu qu'il nous154 faſſe la grace d'admirer ſa benignité, & ſa ſeuerité; Sa ſeuerité ſur ceux qui ſont treſbuchez, & ſa benignité enuers nous. O noſtre bon Seigneur donne nous de demeurer fermes en la foy, de nous humilier en to preſence, de prendre garde à nous: afin qu'il ne nous auienne comme à ces pauures inſenſez. Mais ont-ils eſté retranchez pour toûjours?
Saint Paul me fournit la reſponſe au chap. 11. de l'Epiſtre aux Rom. verſ. 11. quand il dit, qu'il eſt auenu endurciſſement en Iſraël, en partie juſqu'à ce que la plenitude des Gentils ſoit entrée; & aux verſ. 30.31. & 32. il s'adreſſe aux Gentils, & leur parle en cette ſorte. Comme vous auez eſté rebelles à Dieu, & maintenant vous auez obtenu miſericorde par la rebellion des Iuifs: Semblablement auſſi les Iuifs ont eſté rebelles, afin qu'eux auſſi obtiennēt miſericorde: Car Dieu a enclos tout ſous rebellion,155 afin qu'il fiſt miſericorde à tous; Et aux verſets 28. & 29. il leur auoit dit que les Iuifs ſont ennemis quant à l'Euangile; mais qu'ils ſont bien aimez quant à l'Election à cauſe des Peres; Et que les dons & la vocation de Dieu ſont ſans repentance. Ie conclus donc auec S. Paul au verſ. 26. du meſme chapitre, que tout Iſraël ſera ſauué: Car il eſt écrit, que celuy qui fait deliurance, viendra de Sion, & détournera de Iacob ces infidelitez; De ſorte que s'ils ne perſeuerent en leur infidelité, Ils ſeront entez derechef, Rom. 11. verſ. 23. Mais il eſt prealable que cette grande moiſſon de la vocation des Gentils predite par Eſaye au chap 49. verſ. 6. ſoit accomplie, & que la plenitude des Gentils ſoit entrée; Car c'eſt peu de choſe, diſoit le Prophete parlant à Ieſus Chriſt au nom de l'Eternel; que tu me ſois ſeruiteur pour reſtablir les tributs de Iacob, & pour reſtaurer les156 deſolations d'Iſraël; Et partant je t'ay donné pour lumiere aux nations, afin que tu me ſois en ſalut juſqu au bout de la terre.
Voyons à preſent, comment, & en quel temps les promeſſes concernans l'enuoy du S. Eſprit, & la vocation des Gentils ont eſte accomplies.
LA promeſſe de l'enuoy du ſaint Eſprit fut accomplie peu de jours apres l'Aſcenſion de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt au Ciel, ſçauoir le jour de la Pentecoſte; car ce fut ce jour là qu'il enuoya ſon S. Eſprit à ſes Apoſtres; & en ſuitte à ceux qui furent conuertis par leur157 predication: mais de vous dire comment ce grand oeuure s'accomplit, il m'eſt entierement impoſſible: dautant qu'il ne nous a pas eſté reuelé. Nous voyons bien au chap. 3. de ſaint Matthieu verſ. 16. que lors que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt fut baptizé, les Cieux luy furent ouuerts; que le ſaint Eſprit deſcendit ſur luy, comme vne Colombe: & au deuxiéme des Actes verſ. 1.2.3. & 4. que le jour de la Pentecoſte il ſe fit vn ſon du Ciel, comme d'vn vent qui ſouffle en vehemence, lequel remplit la maiſon, en laquelle les Apoſtres eſtoient aſſemblez, qu'il leur apparut des lāgues departies comme de feu qui ſe poſerent ſur vn chacun d'eux, & qu'ils furent tous remplis du Saint Eſprit: Mais pour ce qui eſt des autres fidelles, nous n'en auons ny exemple, ny enſeignement que je ſçache; car les Prophetes, les Euangeliſtes & les Apoſtres ne nous diſent autre choſe ſur ce158 ſujet; ſi ce n'eſt que Dieu donnera, qu'il mettra ſon Eſprit au dedans de nous, qu'il enuoya, qu'il donna ſon ſaint Eſprit aux premiers Diſciples, & qu'il le donnera à ceux qui croiront en luy, & qui feront profeſſion de ſa verité, & qu'il a eſpandu ſon ſaint Eſprit en nous: Et S. Iean nous apprend au chap. 3. de ſon Euangile, que Ieſus Chriſt voulant inſtruire Nicodeme ſur le ſujet de la regeneration, luy propoſa vne renaiſſance, c'eſt à dire vne naiſſance ſpirituelle: ſinon que quelqu'vn ſoit né derechef, luy diſoit-il, il ne peut voir le Royaume de Dieu. Et voyant que Nicodeme ne pouuoit comprendre ce myſtere & qu'il deſiroit vne plus ample inſtruction, comme ſes reſponſes le font connoiſtre, il luy propoſa l'exemple du vent, ſa vertu & ſa maniere d'agir. Le vent, luy dit-il, ſouffle où il veut, tu ois le ſon d'iceluy: Mais tu ne ſçais d'où il vient, ne où il159 va; ainſi en prend-il de tout homme qui eſt né de l'Eſprit, comme s'il luy euſt dit, la renaiſſance que je te propoſe eſt vne naiſſance ſpirituelle, vn eſtre nouueau que Dieu donne à ſes Eſleus par ſa Puiſſance diuine, & par l'enuoi de ſon S. Eſprit en leurs coeurs. Et tout ainſi que tu ne peux voir le mouuement de l'air, ny comprendre l'agitation du vent, ſa force & ſa vertu, que par ſes effets; Auſſi ne peux tu comprendre la maniere de l'enuoy du S. Eſprit au coeur des fidelles, ſa force & ſa vertu que par les effets qu'il y produit; parce que comme il eſt Eſprit, ſes mouuemens & ſes operations ſont ſpirituelles, & imperceptibles; Et neantmoins ſi certains & efficacieux qu'il change & renouuelle ceux, auſquels il a eſté donné: Et au lieu de la nature corrompuë & vicieuſe qu'ils ont portée dés le ventre de leurs meres, il leur donne vn eſtre nouueau & ſpirituel: En telle ſorte160 que d'hommes terreſtres & charnels, il les change en hommes celeſtes, & par maniere de dire les tranſplante de la terre dans le Ciel; car il illumine leurs entendemens, les remplit de la connoiſſance de Dieu, purifie leurs coeurs, forme la foy en eux, change leur volonté, leur donne de bonnes & ſaintes affections, leſquelles ils manifeſtent par leurs paroles, par leurs actions, & par vne ſainte conuerſation: Et ainſi pouuons-nous conclurre que combien que nous ne voyions & ne puiſſions aperceuoir ny cōprendre la façō ou maniere de l'enuoy du S. Eſprit au coeur des fideles, la choſe eſt pourtāt certaine & veritable, j'en rapporteray quelques exemples, celuy des Apoſtres, dont j'ay parlé au commencement de cette réponſe, doit à mon opinion tenir le premier rang: Mais parce que de cet exemple on pourroit former vne objection & dire, que les autres fideles161 n'auoient & n'ont point eu de part en la promeſſe, puis que le S. Eſprit ne fut enuoyé qu'aux Apoſtres, il eſt neceſſaire d'obſeruer, que les Apoſtre meſmes, ou S. Pierre parlant pour tous, a deſtruit cette objection: Car au premier Sermon qu'il fit (apres auoir receu le S. Eſprit) à ceux qui eſtoient accourus au bruit de ce miracle, il leur fit entendre que Dieu auoit accomply en leur preſence la Prophetie de Ioël par l'enuoy du S. Eſprit, les exhorta de s'amender, de ſe faire baptizer au nom de Ieſus Chriſt, & les aſſeura qu'ils en reſſentiroient les effects, & qu'ils receuroient auſſi le S. Eſprit; Car à vous, & à vos enfans, leur dit-il, eſt faite la promeſſe, & à tous ceux qui ſont loin, autant que le Seigneur noſtre Dieu en appellera, Actes 2. verſ. 39. De ſorte que par ces paroles Euangeliques, il nous aſſeure que la promeſſe de l'enuoy du S. Eſprit n'auoit pas eſté faite ſeulement à162 luy, & à ſes compagnons; Mais à tous ceux que Dieu appelleroit à ſa connoiſſance par leur miniſtere d'entre les luifs & d'entre les Gentils. Et de fait ceux qui d'entre les Samaritains crurent à la parole de Philippes, & furent baptiſez, receurent le S. Eſprit à la priere de Pierre, & de Iean, Actes 8. verſ. 17. Corneille de meſme, enſemble ſes parens & amis, combien qu'ils fuſſent Gentils, Actes 10. verſ. 44. Les douze Diſciples que S. Paul trouua en Epheze, receurent auſſi le S. Eſprit, apres auoir eſté baptiſez, Actes 19. verſ. 6. Et S. Paul par l'Epiſtre qu'il a eſcrite aux Galates confirme la doctrime des autres Apoſtres par l'enſeignement general, qu'il donne à tous les fideles, qui eſt, que Dieu a enuoyé ſon Fils, afin qu'il rachetaſt ceux qui ſont ſous la Loy, & que nous receuſſions tous l'adoption des enfans, qui eſt le S. Eſprit, comme il l'explique au 8. des Romains163 verſ. 15. Et pourtant que vous eſtes enfans, Dieu a enuoye l'Eſprit de ſon Fils en vos coeurs, criant abba Pere, Gal. 4. verſ. 4.5. & 6. Vous voyez donc mon pere, que cette promeſſe commune à tous les fideles, Iuifs & Gentils a eſté & ſera parfaitement accomplie, & la conuerſion de tant de peuples éloignez de la connoiſſance de Dieu eſt l'ouurage du S. Eſprit. Car les hommes & les Anges auroient beau preſcher, tout cela nous ſeroit inutil ſi le S. Eſprit n'interuenoit, s'il ne débouchoit les oreilles de nos entendemēs, s'il n'amolliſſoit nos coeurs, qui ſont plus durs que pierre, s'il n'y engrauoit l'Euangile, & s'il ne nous amenoit luy meſme à Ieſus Chriſt.
QVant à la Prophetie de la vocation des Gentils, elle a eſté auſſi accomplie; car apres que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt eût accomply le164 myſtere de noſtre redemption, il donna mandement à ſes Apoſtres de preſcher l'Euangile, & d'endoctriner toutes nations; Allez-vous en par tout le monde, leur dit il, & preſchez l'Euangile à toute creature, & auiendra que qui aura cru & aura eſté baptiſé ſera ſauué, Marc 16. verſ. 15. & 16. Et apres qu'il eut pris ſa place dans le Ciel, il donna mandement à S. Pierre d'aller vers Corneille Payen, pour le conuertir à la foy, luy & les ſiens, qui furent comme les premices de cette grande moiſſon, Actes 10. Apres il choiſit S. Paul pour porter ſon nom entre les Gentils, ouurir leurs yeux afin qu'ils fuſſent conuertis des tenebres à la lumiere de la puiſſance de Satan à Dieu; & pour receuoir remiſſion des pechez; & part entre ceux qui ſont ſanctifiez par la foy en Ieſus Chriſt; comme l' Apoſtre nous l'apprend luy meſme au 26. des Actes. Or ce ſaint homme ne fut pas deſobeïſſant à la vocation165 celeſte, comme Ionas; mais il executa ſi ſoigneuſement, & auec tant d'ardeur ſa commiſſion; nonobſtant les troubles & empeſchemens qui luy furent donnez, qu'vn nombre infiny de Gentils fut conuerty au Seigneur, & de cela ſes Epiſtres en teſmoignent, l'experience des ſiecles paſſez, & du preſent nous l'apprend; D'ailleurs les Apoſtre qui eſtoient en Ieruſalem s'acquitterent ſi bien du commandement qui leur auoit eſté fait au 19. verſet du dernier chapitre de S. Matthieu, que d'entre les Iuifs meſmes qui auoient crucifié noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, trois mille furent conuertis à luy à la premiere Predication de S. Pierre, Actes 2. verſ. 41. cinq mille peu de jours apres; Actes 4. verſ. 4. Outre cela le Seigneur gaignoit de jour en jour à l'Egliſe gens pour eſtre ſauuez, Actes 2. verſ. 47. Et de plus en plus s'augmentoit la multitude de ceux qui croyoient au Seigneur,166 Actes 5. verſ. 14. De ſorte que vous voyez ce peuple creé de nouueau, illuminé, renouuellé & conduit par la Predication de l'Euangile & par la vertu ſecrette du S. Eſprit, venir de toutes parts comme de grandes vollées d'oyſeaux, pour adorer noſtre Roy Dauid; noſtre Crucifie; pendant que les Iuifs le perſecutent de tout leur pouuoir en ſa doctrine & en ſes membres. C'eſt donc auec ce peuple nouueau, que Dieu a fait l'alliance nouuelle dont nous auōs parlé, & c'eſt pour ce peuple là que ſon Fils bien-aymé s'eſt donné en ſacrifice viuant qu'il a reſpandu ſon ſang ſur la Croix, comme il l'a dit luy-meſme au 26. de S. Matthieu verſ. 28. Cecy eſt mon ſang, le ſang de la nouuelle alliance qui eſt reſpandu pour pluſieurs en remiſſion des pechez: A raiſon dequoy auſſi nous nous eſtudions de luy eſtre agreables, comme j'ay dit cy-deuant, & taſchons de cheminer deuant167 ſa face en foy, en charité auec humilité ſuiuant le commandement de S. Paul contenu au chap. 5. de ſa 2. aux Corinth. verſ. 17. & ſuiuans: Si quelqu'vn eſt en Chriſt, dit l'Apoſtre, qu'il ſoit nouuelle creature, les choſes vieilles ſont paſſées, voicy toutes choſes ſont faites nouuelles: Or le tout eſt de par Dieu qui nous a reconciliez à ſoy par Ieſus Chriſt; Car Dieu eſtoit en Chriſt reconciliant le monde à ſoy en ne leur imputant point leurs forfaits, & a mis en nous la parole de reconciliation: Nous ſommes donc Ambaſſadeurs pour Chriſt, comme ſi Dieu exhortoit par nous, voire nous ſupplions pour Chriſt, que vous ſoyez reconciliez à Dieu: Car il fait celuy qui n'a point connû peché, eſtre peché pour nous, afin que nous fuſſions faits juſtice de Dieu en luy, c'eſt à dire afin que nous fuſſions rendus juſtes & agreables à Dieu par la ſeule juſtice de Ieſus168 Chriſt. Au moyen de quoy la promeſſe de la vocation des Gentils, l'eſtabliſſement de l'Egliſe Chreſtienne a eſté, eſt & ſera pleinement accomplie.
Puis que Dieu ne nous a pas reuelé la maniere de l'enuoy du S. Eſprit, il faut croire que ce n'eſt pas choſe qui nous ſoit neceſſaire, & ainſi il ne faut pas s'en informer, mais tenir pour conſtant, que Dieu a accomply & accomplira cy apres par ſa puiſſance diuine & d'vne façon imperceptible ſa promeſſe de l'enuoy du S. Eſprit; Et de vray cette grande moiſſon, la conuerſion de tant de peuples, que le Prince de la puiſſance de l'air, tenoit liez & enchaiſnez eſt l'ouurage169 du S. Eſprit. Admirons donc la puiſſance infinie de Dieu qui ſe manifeſte au mouuement de l'air, en l'agitation des vents, mais principalement au changement & renouuellement qu'il fait en nous par ſon S. Eſprit; Combien que ſa maniere d'agir en l'vn & en l'autre nous ſoit inconnuë, & que nous n'en puiſſions voir que les effets, remercions-le pour la grace qu'il nous a faite, de nous reueler le ſecret de ſa volonté par ſa Parole, & par ſon S. Eſprit; Car ſans cette reuelation nous n'euſſions jamais dit, vien Seigneur Ieſus, vien; Au contraire nous euſſions crié comme les Iuifs rebelles & meurtriers, oſte, oſte, crucifie-le. A Dieu donc Pere, Fils & S. Eſprit ſoit honneur & gloire au ſiccle des ſiecles. Or, mon fils, puis que nul ne peut paruenir à la droite connoiſſance de Dieu, ny par le liure de la nature, ny par la lecture de ſa Parole, ny par les inſtructions de ſes Miniſtres170 & Ambaſſadeurs ſans l'interuention du S. Eſprit; Comment eſt-ce que les ſaints hommes qui ont veſcu deuant & ſous la Loy ſont paruenus à cette connoiſſance; veu que le ſaint Eſprit n'a eſté donné qu'apres la Reſurrection de noſtre Seigneur, & apres ſon Aſcenſion au Ciel, comme ſaint Iean nous l'apprend au chap. 7. de ſon Euangile: Car apres auoir introduit noſtre Seigneur parlant aux Iuifs en cette ſorte au verſ. 38. Qui croit en moy il decoulera des fleuues d'eau viuante de ſon ventre, il ajoûte au verſet ſuiuant: Or diſoit-il cela de l'Eſprit que deuoient receuoir ceux qui croyroient en luy, car le S. Eſprit n'eſtoit point encore donné, parce que Ieſus n'eſtoit point encore glorifié.
Combien que la promeſſe de l'enuoy du ſaint Eſprit, n'ait eſté accomplie qu'apres l'Aſcenſion de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt au Ciel, Dieu ne s'eſt pas laiſſé ſans témoignage aux ſiecles precedens: Car il s'eſt manifeſté aux Peres qui ont veſcu ſous la Loy de nature, leur ayant communiqué quelques rayons de ſa diuine lumiere, par leſquels ils ont reconnû la miſere en laquelle ils eſtoiēt tombez par la tranſgreſſion d'Adam, ont embraſſé la promeſſe de Dieu, ont eu recours à ſa bonté, ſe ſont efforcez de cheminer deuant ſa face en ſainteté & juſtice: En telle ſorte qu'Abel qui a le premier ſenty la mort, que le peché a introduit au monde, & qui a le premier repreſenté le ſacrifice de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, Enoc, Noé & pluſieurs autres, ont obtenu témoignage d'auoir eſté agreables à Dieu par foy. Par foy,172 dit l'Apoſtre ſaint Paul au chap. 11. de l'Epiſtre aux Hebreux, Abel offrit à Dieu plus excellent ſacrifice que Caïn, par foy Enoc fut tranſporté de la terre au Ciel afin qu'il ne viſt point la mort; par foy Noé ayant eſté diuinement auerty des choſes qui ne ſe voyoient encore, craignit & baſtit l'Arche: par laquelle il condamna le monde, fut garenty luy & ſa famille de la ruïne generale que les eaux du Deluge y firent, & fut fait l'heritier de la juſtice qui eſt par la foy. Or comme la foy eſt vne vertu que le ſaint Eſprit forme en nos coeurs, il faut conclurre neceſſairement qu'Abel, Enoc, Noé & les autres Patriarches, qui ont veſcu ſous la Loy de nature, auoient receu des rayons de lumiere, par leſquels ils ont veu celuy qui eſt inuiſible aux yeux du corps, ont crû à ſes promeſſes, ont embraſſé le Liberateur promis, ont regardé au ſang de l'Agneau déja173 occis deuant la fondation du monde par lequel ils ont eſté ſauuez.
ABel, Enoc, Noé & les autres Patriarches qui ont veſcu ſous laLoy de nature auoiēt ſans doute receu quelques rayons de lumiere qui les ont eſclairez & conduits: en telle ſorte qu'il ont obtenu teſmoignage d'auoir eſté agreables à Dieu. Mais nous ne pouuons pas dire le meſme des autres hommes qui ont veſcu de leur temps: puis que Dieu enuoya les eaux du Deluge ſur eux pour les effacer de deſſus la terre: Continuez voſtre diſcours.
Quant aux Peres qui ont veſcu depuis le Deluge, ils ont à mon opinion receu vne plus grande lumiere que les precedens, comme Abraham, Moyſe & pluſieurs autres. Et de fait outre le teſmoignage excellent que la Parole de Dieu rend à la foy d'Abraham,174 nous voyons que Moyſe meſme qui auoit veu celuy qui eſt inuiſible aux yeux du corps, pendant qu'il eſtoit en la Cour de Pharao ſuiuant le teſmoignage de S. Paul, Heb. 11. verſ. 24.25. & 26. & qui auoit preferé l'opprobre de Chriſt à la grandeur & aux richeſſes d'Egypte, parce que Dieu luy auoit fait gouſter les richeſſes ineſtimables qu'il donne à ceux qui l'honorent & ſeruent, receut vne plus grande lumiere apres qu'il eut quitté l'Egypte, & pendant qu'il eſtoit berger au Païs de Madian: premierement lors que Dieu ſe manifeſta à luy, du buiſſon en Oreb, & ſe fit connoiſtre à luy par ſon nom d'Eternel; Secondement lors qu'il luy bailla à faire les oeuures admirables qu'il fit en Egypte, pour la deliurance de ſon peuple, pour le retirer de captiuité; & pour le conduire au deſert; Tiercement lors qu'il fut auec Dieu en la montagne de Sinaï, & qu'il175 receut les diuines Paroles & ſes Ordonnances pour regler le ſeruice Religieux, qu'il vouloit luy eſtre rendu en ce temps là; Et encore lors que Dieu communiquoit familierement auec luy, & parloit à luy face à face, comme vn amy parle auec ſon amy; Et de vray comment euſt-il pû ordonner tant de ceremonies, eſtablir tant d'ordres en l'Egliſe, conſtruire le Tabernacle auec ſes dependances? s'il n'en euſt veu le modele, le patron intellectuel en la montagne. D'autre part auſſi les Sacrificateurs, ny les Leuites n'euſſent jamais pû comprendre; & encore moins enſeigner au peuple l'vſage & la fin des ceremonies legales, eſquelles ils s'occupoiēt, s'ils n'euſſent receu quelque rayon de cette lumiere ſpirituelle, par leſquels ils penetroient au trauers de ces ombres, & regardoient au Sacrifice tres-parfait qui leur eſtoit repreſenté par leurs Sacrifices reïterez & imparfaits.
CEux-cy auſſi auoient receu quelque rayon de lumiere, qui les eſclairoit parmy les ombres & figures de la Loy ſous laquelle ils viuoient: Mais ce n'eſtoit pas l'eſprit de Chriſt, c'eſtoit vn eſprit de ſeruitude; comme S. Paul nous l'apprend au chap. 8. de l'Epiſtre aux Romains verſ. 15. quand il dit aux fideles d'entre les Iuifs, qui auoient embraſſé la profeſſion de l'Euangile, pour leur faire voir la difference qu'il y auoit entre leur condition preſente & celle en laquelle ils eſtoient auparauant; Vous n'auez pas receu vn eſprit de ſeruitude, pour eſtre derechef en crainte; Mais vous auez receu l'Eſprit d'adoption, par lequel nous crions abba Pere. Or l'Apoſtre nomme ainſi l'eſprit de la Loy; parce que comme la Loy eſtoit foible, elle ne pouuoit conferer à ceux qui viuoient177 ſous ſa pedagogie la grace d'accomplir ſes preceptes? & ainſi elle les tenoit en crainte ſous la rigueur de ſes menaces; Au lieu que l'Eſprit de Chriſt aſſeure les fideles, & les fait crier abba Pere. Continuez.
Pour ce qui eſt des Prophetes que Dieu enuoyoit extraordinairement afin de reformer l'Egliſe, & les conducteurs d'icelle, & corriger les abus & les vices que le Diable & les faux Docteurs y auoient introduits; Ie ne fais pas difficulté de dire qu'ils auoient auſſi receu de grandes lumieres: puis que S. Pierre nous apprend en ſa premiere chap. 1. verſ. 11. qu'ils eſtoient conduits par l'Eſprit Prophetique de Chriſt qui eſtoit en eux: Et de vray, comment euſſent-ils peu predire les choſes à venir, & en parler auec autant de certitude que ſi elles leur euſſent eſté preſentes, ſans la lumiere du S. Eſprit? Et comment euſſent-ils peu parler de l'excellence178 de la perſonne du Seigneur, du temps de ſa venuë en chair, de ſa conception miraculeuſe de la ſubſtance d'vne Vierge par l'operation du S. Eſprit, de ſes Souffrances, de ſa Mort, de ſa Sepulture auec le riche, de ſa Reſurrection, de ſon Aſcenſion au Ciel, & des gloires qui deuoient s'en enſuiure, ſi celuy qui eſt l'autheur de toutes ces merueilles ne les leur euſt reuelées, & ſi Ieſus Chriſt luy-meſme ne leur euſt fait voir ſa gloire: Car j'eſtime que ce qu'il dit du Prophete Eſaye au chap. 12. de l'Euangile ſelon ſaint Iean verſ. 41. qu'il auoit veu ſa gloire quand il parla de ces choſes, peut eſtre rapporté & adapté aux autres Prophetes qui ont parlé de luy. Et de fait noſtre Seigneur Ieſus Chriſt teſmoigne luy meſme au chap. 8. du meſme Euangile verſ. 56. qu'Abraham auoit veu ſa journée, qu'il auoit treſſailly de joye, & s'en eſtoit éjouy: tant y a que quelques-vns d'entr'eux,179 & particulierement Dauid & Eſaye l'ont ſi bien veu & connu, qu'ils nous en ont laiſſé vn pourtrait au vif, & l'ont ſi bien repreſenté qu il n'eſt pas difficile de le reconnoiſtre lors que nous le voyons naiſſant, viuant, mourant, reſſuſcitant & triomphant de ſes ennemis & des noſtres.
Neantmoins la lumiere qui a éclairé ces Saints perſonnages a eſté en quelque ſorte ſemblable à celle d'vne chandelle qui nous éclaire en vn lieu obſcur: Mais celle qui a éclairé les Apoſtres, & Euangeliſtes a eſté belle, claire & éclatante, comme le Soleil en plein midy: parce que Ieſus Chriſt luy-meſme le Soleil de Iuſtice s'eſt manifeſté à eux, leur a fait connoiſtre l'excellence de ſa perſonne, & leur a appris & fait voir, qu'il eſtoit la fin & l'accompliſſement des Propheties, & de toutes les figures antiennes, leur a reuelé les ſecrets de ſon Royaume & leur a donné fon S.180 Eſprit, qui les a toûjours accompagnez & conduits pendant le cours de leur vie: Eux de leur part nous les ont enſeignez de viue voix & par écrit. Ce qui eſtoit dés le commencement, ont ils dit, ce que nous auons ouy, ce que nous auons veu de nos propres yeux, ce que nos propres mains ont touché de la Parole de vie, nous le vous annonçons; ſçauoir, que Dieu eſt ſource de vie & de lumiere, qu'en luy n'y a tenebres quelconques, que ſi nous cheminons en ſa lumiere, nous auons communion auec luy, & le ſang de ſon Fils Ieſus Chriſt nous purifie de tout peché, 1. Iean chap. 1. que Ieſus Chriſt eſt auſſi vray Dieu & la vie eternelle, chap. 5. verſ. 20. Et encore que Dieu eſt charité, & qu'il a manifeſté ſa charité enuers nous, en ce qu'il a enuoyé ſon Fils vnique au monde afin que nous viuions par luy, chap. 4. verſ. 8. & 9. que le Fils de Dieu eſt venu aſin qu'il defit les oeuures181 du Diable, & pour oſter nos pechez, qu'à cet effect il a mis ſa vie pour nous, chap. 3. verſ. 5.8. &. 16. Et S. Paul ajouſte en ſa 2. à Tim. chap. 1. verſ. 10. qu'il a mis en lumiere la vie & l'immortalité par l'Euangile. Et derechef S. Iean en la meſme Epiſtre chap. 2. verſ. 1. & 2. que Ieſus Chriſt eſt noſtre Aduocat, la propitiation pour nos pechez, lequel par conſequent plaide noſtre cauſe, & de mauuaiſe qu'elle eſtoit, l'a renduë bonne, ce qui luy eſt bien facile, quis qu'il a payé pour nous: Et pour confirmer cette verité, l'Apoſtre ajoûte au chap. 5. verſ. 11. & 12. que Dieu nous a donné la vie eternelle, que cette vie eſt en ſon Fils, que celuy qui a le Fils de Dieu a la vie, qui n'a point le Fils, n'a point la vie. Et pour d'autant plus éclairer noſtre eſprit, & nous faire connoiſtre, ſi nous ſommes en la vie, & ſi nous auons le Fils, il nous donne des marques par leſquelles182 nous pouuons le juger, ſçauoir la confiance, l'obeïſſance, la charité & l'inuocation: Car aux quatre derniers verſets du Chapitre 3. de la meſme Epiſtre, il parle en cette ſorte. Bien aymez ſi noſtre coeur ne nous condamne point nous auons aſſeurance enuers Dieu, & quoy que nous demandions nous le receuons de luy: car nous gardons ſes Commandemens, & faiſons les choſes qui luy ſont agreables; Et c'eſt icy ſon commandement que nous croyons en Ieſus Chriſt, & que nous nous aymions l'vn l'autre, comme il nous en a donné le commandement, & celuy qui garde ſes commandemens demeure en Dieu, & Dieu en luy: Et par cecy connoiſſons nous que Dieu demeure en nous, à ſçauoir par l'eſprit qu'il nous a donné; De ſorte que ſi nous croyons en Ieſus Chriſt, ſi nous luy obeïſſons, ſi nous aymons nos prochains, ſi nous l'inuoquons en nos183 neceſſitez nous pouuons cheminer en aſſeurance: Car celuy qui fait la volonté de Dieu, dit le meſme Apoſtre au chap. 2. de la meſme Epiſtre verſ. 17. demeure eternellement: Et Ieſus Chriſt meſme du Palais de ſa gloire engraue & ſeelle cette doctrine en nos coeurs par ſon ſaint Eſprit; Car c'eſt le ſaint Eſprit qui rend témoignage auec noſtre eſprit que nous ſommes enfans de Dieu, & qui nous fait crier abba Pere, Rom. 8. verſ. 15. & 16.
Vous voyez donc, mon pere, que ces Saints perſonnages qui ont veſcu ſous la Loy de nature, & ſous la Loy de Moyſe, auoient receu des rayons de cette lumiere celeſte, dont nous parlons; les vns plus, les autres moins, ſuiuant la diſpenſation & ſage conduite de celuy qui gouuerne toutes choſes à ſon plaiſir; par leſquels ils ont veu, mais de loin l'accompliſſement des promeſſes de Dieu, &184 que par ſa grace nous ſommes plus auancez en la connoiſſance des myſteres de noſtre ſalut; puis que nous voyons des yeux de la foy, Ieſus Chriſt mort pour nos pechez, reſſuſcité pour noſtre juſtification, intercedant pour nous, nous tendant les bras du Palais de ſa gloire, & que par le merite de ſon Sacrifice nous allons auec aſſeurance au trône de Grace.
Loüé ſoit Dieu qui nous a fait naiſtre ſous la lumiere de l'Euangile. Me direz-vous, pourquoy eſt ce que Dieu a vſé de cette diſpenſation enuers ſon Egliſe, qu'il l'a conduite au commencement par des figures & repreſentations obſcures, qui couuroient le myſtere de ſon ſalut; & nous, il nous conduit par Vrim & Tummim, lumieres & veritez.
Ie crois que c'eſt à cauſe de ſes diuers âges; car l'Egliſe (comme vn chacun de nous) a eu ſon enfance & ſon âge parfait: pendant ſon enfance Dieu a vſé enuers elle, à peu prés d'vne pareille & ſemblable conduite, dont les hommes vſent enuers leurs enfans: Car tout ainſi que pendant leur enfance, les peres & les meres les nourriſſent de lait, & begayent auec eux, à cauſe que leur foibleſſe les rend incapables de viande ferme, & d'vn raiſonnement ſolide: pendant l'enfance de l'Egliſe, Dieu a comme beguayé auec elle, luy a donné du lait à boire, l'a conduite par des choſes temporelles & charnelles qui luy repreſentoient, à la verité les biens celeſtes. Pour exemple la Canaan terreſtre luy repreſentoit le Paradis; l'Agneau Paſchal & tous les autres ſacrifices luy repreſentoient186 Ieſus Chriſt, l'Agneau ſans tâche & ſans macule déja ordonné deuant la fondation du monde, les lauemens exterieurs, l'onction des Sacrificateurs, le feu du Ciel, & le ſel de l'Alliance, luy repreſentoient les dons & les graces du S. Eſprit. Mais lors qu'elle eſt paruenuë à vn âge parfait, Dieu a fait leuer ſur elle le Soleil de juſtice qui a diſſipé ces nuages, a mis en euidence l'Euangile, qui auoit eſté caché ſous ces ombres & figures, a fait le grand & parfait ſacrifice de ſon Corps ſur la Croix, par la vertu & merite duquel, il a racheté ſon Egliſe de la mort eternelle, & luy a acquis & merité le Paradis, comme j'ay dit cy-deuant; luy a enſeigné cette belle & excellente leçon, que Dieu eſt Eſprit, & qu'il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en eſprit & verité; & que par conſequent elle luy doit preſenter des coeurs contrits & humiliez, des ſacrifices de loüanges & d'actions de187 graces, & apres ſon Aſcenſion au Ciel, il luy a donné ſon ſaint Eſprit pour la ſanctifier, & pour la conduire aux voyes de Dieu.
Cette diſpenſation du Pere des eſprits eſt admirable, & nous auons grand ſujet de luy rendre graces de ſes dons inenarrables, & de le prier qu'il nous donne ſon ſaint Eſprit, afin qu'il nous cōduiſe en toute bōne oeuure, & c'eſt ce à quoy je vous exhorte.
Ie le feray, mon pere, & dés maintenant je prie Dieu qu'il luy plaiſe me donner ſon ſaint Eſprit ſuiuant ſa promeſſe. Et toy diuin Conſolateur vien demeurer auec moy, embraſe mon coeur du feu de ton amour, & y engraue les promeſſes de grace.
AInſi ſoit-il, mon fils; Et comme c'eſt vne choſe que je ſouhaitte auec paſſion. Ie joints188 mes prieres aux voſtres, à ce qu'il plaiſe à Dieu vous exaucer. Mais quelles ſont ces promeſſes de grace?
Les premiers Docteurs de l'Egliſe Chreſtienne, les ont reduites aux trois poincts contenus au ſymbole des Apoſtres, dont le premier eſt la remiſſion ou le pardon des pechez, le deuxiéme la reſurrection de la chair, & le troiſiéme, la vie eternelle.
Pourriez-vous eſtablir ces promeſſes par la Parole de Dieu, & me montrer en quel endroit elles ſon contenuës.
Facilement: Mais deuant que parler des promeſſes, il faut voir & connoiſtre l'eſtat de ceux auſquels elles ont eſté faites, & foüiller encore vne fois le cloaque de nos ordures. Adam, auons nous dit, s'eſtoit precipité par ſa reuolte contre Dieu, dans les abyſmes d'ombre de mort: Et dautant qu'il eſtoit la ſource du genre humain, il auoit attiré ſa poſterité189 quant & ſoy: de ſorte que nous eſtiōs tous damnez, & les Diables euſſent eſté les bourreaux, qui nous euſſent tourmentez eternellement. Mais comme Dieu n'auoit pas creé l'homme pour eſtre la proye des Demons, eſtant eſmû de compaſſion, il vint à Adam pour le conſoler en ſon malheur, & luy promit à luy & à ſa poſterité de les retirer de cette ruïne par le moyen d'vn Liberateur, qui eſt Chriſt: Car c'eſt ce qui eſtoit entendu par la promeſſe de la ſemence de la femme. Or comme cette promeſſe eſt la baſe & le fondement de noſtre ſalut, celles qui nous ont eſté faites du depuis, aboutiſſent toutes à celles-là comme les lignes à leur centre; car autant qu'il y a de promeſſes de Dieu, dit S. Paul au chap. 1. de la 2. aux Cor. verſ. 20. Elles ſont ouy en Ieſus Chriſt, & ſont Amen en luy. Conſiderons à preſent les promeſſes chacunes en particulier.
190Saint Marc nous apprend au chap. 16. de ſon Euangile verſ. 15. que Ieſus Chriſt deuant que monter au Ciel, commanda à ſes Diſciples d'aller par tout le monde preſcher l'Euangile à toute creature, c'eſt à dire d'annoncer à tous ceux qui auec vne vraye repentance embraſſeroient le merite de ſon ſacrifice, le pardon de leurs pechez, & leur reconciliation auec Dieu; Et de fait S. Luc s'en explique de la ſorte, quand il dit au cha. 24. de ſon Euangile verſ. 47. qu'il falloit qu'on preſchaſt en ſon nom repentance & remiſſion des pechez par toutes nations; Les Apoſtres de leur part ont ſoigneuſement executé le commandement de leur maiſtre, nonobſtant les empeſchemens qui leur ont eſté donnez. Et lors que les Sacrificateurs & le conſeil des Iuifs leur firent defenſes de publier cette doctrine, ils reſpondirent hautement, que Dieu auoit éleué Ieſus Chriſt par191 ſa dextre, pour Prince & Sauueur, & pour donner repentance & remiſſion des pechez à Iſraël, Actes 5. verſ. 30. & 32. Et S. Paul eſcriuant aux Epheſiens & en leurs perſonnes à tous fidelles, nous aſſeure, que Dieu nous auoit predeſtinez pour nous adopter à ſoy par Ieſus Chriſt, en qui nous auons redemption par ſon ſang, ſçauoir remiſſion des pechez ſuiuant les richeſſes de ſa grace, Eph. 1. v. 5. & 7.
Quant à la reſurrection de la chair, le meſme Apoſtre en ſa 1. aux Cor. chap. 15. verſ. 42. en parle en cette ſorte que nos corps ſont ſemez en corruption, & qu'ils reſſuſciteront en incorruption, qu'ils ſont ſemez en deshonneur, & qu'ils reſſuſciteront en gloire: Et aux v. 52. & 53. que la trompette ſonnera, & que les morts reſſuſciteront incorruptibles, & qu'il faut que ce mortel reueſte l'immortalité.
Pour ce qui eſt de la vie eternelle, il s'enſuit de toute neceſſité, que les192 promeſſes du pardon des pechez, & de la reſurrection de la chair, ne nous ont pas eſté faites en vain, & qu'elles ſeront ſuiuies de la vie eternelle. Car a qu'elle fin le pardon des pechez, & la reſurrection de la chair, s'il n'y auoit vne meilleure vie? elles ſeroient inutiles, Ieſus Chriſt ſeroit mort en vain, & Dieu ſeroit le Dieu des morts & non des viuans. Arriere de mon eſprit, penſées infernales, Dieu a tant aymé le monde qu'il a donné ſon Fils afin que quiconque croit en luy, ne periſſe point, mais ait vie eternelle, Iean 3. verſ. 16. le Fils eſt venu, qui nous a aſſeurez de l'amour du Pere: Apres luy ſes Apoſtres nous ont declaré que la promeſſe du Pere eſt la vie eternelle, 1. Jean chap. 2. verſ. 25. Saint Paul de meſme, Rom. 6. verſ. 22. eſtans affranchis du peché & faits ſerfs à Dieu, vous auez voſtre fruit en ſanctification, & pour fin vie eternelle, & au verſet ſuiuant, il ajoûte193 que le gage du peché c'eſt la mort, & que le don de Dieu c'eſt la vie eternelle par Ieſus Chriſt. Ieſus Chriſt meſme parlant à ſon Pere au 17. de S. Iean verſ. 2. luy dit, qu'il luy a donné puiſſance ſur toute chair, afin qu'il donne la vie eternelle à tous ceux qu'il luy a donnez, & aux verſ. 12. & 23. il ajoûte, & moy auſſi je leur ay donné la gloire que tu m'as donnée, afin qu'ils ſoient vn, comme nous ſommes vn, Ie ſuis en eux, & toy en moy, afin qu'ils ſoient conſommez en vn. Pere ajoûte-il au verſ. 24. mon deſir eſt touchant ceux que tu m'as donnez, que là où je ſuis, ils ſoient auſſi auec moy, afin qu'ils contemplent ma gloire, c'eſt à dire afin qu'ils regnent auec moy, comme S. Paul l'explique au chap. 5. de ſon Epiſtre aux Rom. Si par l'offenſe d'vn ſeul dit l'Apoſtre, la mort a regné, par vn ſeul beaucoup pluſtoſt ceux qui reçoiuent l'abondance de grace & le don194 de Iuſtice, regneront en vie par vn ſeul aſſauoir par Ieſus Chriſt, Rom. 5. verſ. 17. Voila donc les promeſſes, le but & la fin d'icelles, qui eſt la reünion de l'homme auec Dieu par Ieſus Chriſt.
Auez-vous part à ces promeſſes?
Ouy par la grace de Dieu.
Comment?
Par la foy; car je crois aux promeſſes de Dieu, j'embraſſe Ieſus Chriſt, en qui elles ont leur accompliſſement, je mets toute mon eſperance en luy, comme en mon ſeul & parfait Sauueur; & par cet acte de la foy, je ſuis vny auec luy comme, il nous l'apprend luy meſme au 17. de S. Iean, car apres auoir dit à ſon Pere au verſ. 8. Ie leur ay donné les paroles que tu m'as données, parlant de ſes Diſciples, & ils les ont receuës, & ont vrayement connu que je ſuis yſſu de toy, & ont crû que tu m'as enuoyé,195 Il ajoûte au verſ. 11. Pere ſaint garde les en ton nom, afin qu'ils ſoient vn ainſi que nous. Et d'autant qu'on euſt pû dire, que l'vnion dont il parle en ce verſet, ne regarde que l'vnion des fideles entr'eux: pour faire ceſſer la difficulté, & montrer qu'il parle auſſi de l'vnion des fideles auec luy, il ajoûte aux verſets 20. & 21. Or ne prie-je point ſeulement pour eux; mais auſſi pour ceux qui croiront en moy par leur parole, afin que tous ſoient vn, ainſi que toy Pere es en moy, & moy en toy, afin qu'eux auſſi ſoient vn en nous; Et aux verſets 22. & 23. & moy auſſi je leur ay donné la gloire que tu m'as donnée, afin qu'ils ſoient vn, comme nous ſommes vn. Ie ſuis en eux & toy en moy, afin qu'ils ſoient conſommez en vn; Et au dernier verſet, & je leur ay fait connoiſtre ton nom, & le leur feray connoiſtre, afin que l'amour duquel tu m'as aymé ſoit en eux, & moy en eux. Vous196 voyez donc, mon pere, que par la foy nous ſommes vnis auec Ieſus Chriſt, & que par cette vnion nous ſommes faits enfans de Dieu. Vous eſtes tous enfans de Dieu par la foy en Ieſus Chriſt, diſoit l'Apoſtre S. Paul aux Galates chap. 3. verſ. 26. & en leurs perſonnes à tous les fidelles, & comme enfans nous participons aux biens de noſtre Pere celeſte. Car puis qu'il eſt le Saint, le Veritable, le Tout puiſſant, il accomplira ſes promeſſes & nous rendra jouyſſans des choſes promiſes; Et d'autant plus que nous auons ſon Bien aymé pour Interceſſeur. Pere, diſoit-il au 24. verſ. de la meſme priere; Mon deſir eſt touchant ceux leſquels tu m'as donnez, que là où je ſuis, ils ſoient auſſi auec moy, afin qu'ils contemplent ma gloire, laquelle tu m'as donnée; d'autant que tu m'as aymé deuant la fondation du monde.
PVis que par la foy nous ſommes vnis auec Ieſus Chriſt & faits enfans de Dieu; il eſt important de ſçauoir, ſi la foy eſt vne vertu naturelle, ou ſi elle nous eſt donnée; par qui, & comment?
La foy juſtifiante, dont nous parlons, eſt vne vertu Chreſtienne & Euangelique, qui n'eſt point de tous ny en tous, comme l'Apoſtre S. Paul nous l'apprend en la 2. aux Theſſ. cha. 3. verſ. 2. Mais Dieu la donne à ſes eſſeus: car c'eſt Dieu qui nous a donné à connoiſtre le ſecret de ſa volonté. Epheſ. 1. verſ. 9. Et au chap. 2. verſ. 8. Le ſaint Apoſtre dit, vous eſtes ſauuez de grace par la foy, & cela non point de vous, c'eſt le don de Dieu. Vous voyez donc, mon Pere, que la198 foy eſt vn don de Dieu, & non vn effet de nos forces naturelles, & Dieu forme cette vertu Euangelique en nos coeurs par la Predication de l'Euangile, & par l'operation du S. Eſprit: Et c'eſt ce que S. Iacques nous apprend au chap. 1. de ſon Epiſtre Catholique verſ. 18. quand il dit, que Dieu nous a engendrez de ſon propre vouloir par la Parole de ſa verité: Car à meſure qu'il nous fait annoncer l'Euangile par ſes ſeruiteurs, il l'engraue en nos coeurs par l'operation du S. Eſprit, qui nous adreſſe à l'amour de Dieu, & à l'attente de Chriſt. 2. Theſſ. chap. 3. verſ. 5. qui forme en nous vne perſuaſion certaine & aſſeurée des promeſſes de noſtre Salut qui nous y ſont faites en Ieſus Chriſt & par Ieſus Chriſt. Et comme nous ſçauons que celuy qui promet eſt Tout-puiſſant, & la verité meſme qui ne manque jamais d'accomplir fes promeſſes, nous les acceptons auec aſſeurance, & c'eſt199 cette perſuaſion & certitude que nous nommons foy par laquelle nous voyons & jouyſſons en eſperance des choſes promiſes qui nous eſtoient auparauant inconnuës: Car la foy eſt vne ſubſiſtance des choſes qu'on eſpere & demonſtrance des choſes qu'on ne voint point, Hebr. 11. verſ. 1. Et ainſi pouuons-nous dire auec verité, que la foy eſt vn don de Dieu, qu'elle eſt comme l'oeil de noſtre ame, auec lequel nous voyons Ieſus Chriſt ſouffrant, mourant, reſſuſcitant & intercedant pour nous; les pieds auec leſquels nous allons à luy; la main auec laquelle nous l'embraſſons; la bouche auec laquelle nous le mangeons; bref le canal par lequel Ieſus Chriſt fait decouler ſur nous la vie & l'immortalité. A raiſon dequoy auſſi, il eſt dit fort à propos, que le Iuſte vit de foy. Habac. 2. verſ. 4. & que quiconque inuoquera le nom du Seigneur ſera ſauué, Rom. 10. verſ. 20013. Or apres ces témoignages de l'Eſprit de Dieu qui a parlé par la bouche de ſes ſeruiteurs, nous pouuons & deuons conclurre, que la foy eſt vn don de Dieu, & non vn effet de nos forces naturelles.
I'adhere à voſtre concluſion; & tiens pour conſtant que la foy eſt vn don de Dieu. Et pour d'autant plus confirmer cette verité, je rapporteray vn paſſage excellēt du chap. 1. de l'Epiſtre aux Philip. verſ. 29. qu'il nous a eſté gratuitement donné pour Chriſt: non ſeulement de croire en luy, mais auſſi de ſouffrir pour luy. Obſeruez ces paroles Euangeliques, qu'il nous a eſté gratuitement donné pour Chriſt, de croire en luy, dautant qu'elles nous apprennent que de nous meſmes, nous ne ſommes pas ſuffiſans de croire en Ieſus Chriſt. Où201 en ſerions-nous donc ſi Dieu ne nous auoit donné ce don precieux? nous ſerions du rang des incredules & des reprouuez. Mais loüé ſoit Dieu qui nous a fait cette grace, de ſe faire connoiſtre à nous, de nous attirer à ſon ſeruice par vne ſainte vocation, lors que nous eſtions eſloignez de luy d'vne diſtance infinie; Car c'eſt luy qui produit en nous le vouloir & le parfaire ſelon ſon bon plaiſir. Philip. 2. verſ. 13. Si donc nous croyons en l'Euangile; ſi nous embraſſons Ieſus Chriſt pour noſtre ſeul Sauueur; ſi nous mettons toute noſtre eſperance en luy, concluons que ce n'eſt nullement l'oeuure des hommes, mais l'oeuure de Dieu; Et de fait noſtre ſouuerain Docteur nous l'a appris en termes precis & formels: Car apres que S. Pierre euſt fait cette belle & excellente confeſſion enregiſtrée au 16. de S. Matt. verſ. 16. Tu és le Chriſt le Fils de Dieu, il luy dit au verſet202 ſuiuant, Tu es bien-heureux Simon fils de Iona: Car la chair & le ſang ne te l'a pas reuelé, mais mon Pere qui eſt és Cieux. Or mon fils puis que par la grace de Dieu, nous auons receu le don precieux de la foy, témoignons luy en noſtre reconnoiſſance par vn ſeruice religieux & reſpectueux, je dis par vn ſeruice religieux & reſpectueux; parce qu'il ſemble que vous vueilliez reduire tout le ſeruice de Dieu à la ſeule inuocation, ſous pretexte du paſſage du 2. chap. de l'Epiſtre aux Rom. que vous venez d'alleguer, qui ſemble s'accorder à cela.
Ie ſuis bien eſloigné de cette penſée, & je ſçais fort bien par la grace de Dieu, que ce n'eſtoit nullement l'intention du S. Apoſtre, comme il l'a fait connoiſtre par toutes ſes Epiſtres. Mais ſous le mot d'inuocation dont il a vſé en ce paſſage, il comprend tout le ſeruice de Dieu; parce qu'il ſçauoit bien qu'il nous eſt impoſſible203 de l'inuoquer ſi nous ne le connoiſſons, ſi nous ne croyons en luy, & ſi nous n'auons eſperance en luy. Et de fait il prioit & demandoit à Dieu pour les Colloſſiens, qu'ils fuſſent remplis de la connoiſſance de ſa volonté en toute ſapience & intelligence ſpirituelle; afin qu'ils cheminaſſent dignement, comme il eſt ſeant ſelon le Seigneur, en luy plaiſant entierement, fructifians en toute bonne oeuure, eſtans fortifiez en toute force felon la volonté de ſa gloire, en toute ſouffrance & eſprit patient auec joye; rendans graces au Pere qui nous a rendus capables de participer à l'heritage des Saints en la lumiere, lequel nous a deliurez de la puiſſance des tenebres, & nous a tranſportez au Royaume de ſon Fils bien aymé, en qui nous auons deliurance par ſon ſang, à ſçauoir la remiſſion des pechez, Colloſſ. 1. verſ. 9.10.11.12.13. & 14. Et ainſi vous voyez204 par ce paſſage, que l'Apoſtre conjoint la connoiſſance auec la confiance, la confiance auec l'obeïſſance, l'obeïſſance auec l'inuocation, & l'inuocation auec la reconnoiſſance, qui compoſent enſemble le ſeruice de Dieu. Ie veux donc ſuiure voſtre exhortation, imiter les Colloſſiens, & rendre à Dieu l'honneur, le ſeruice & l'obeïſſance que je luy dois; Et je le ſupplie de tout mon coeur qu'il me faſſe croiſtre en connoiſſance, & en tous les dons ſpirituels deſignez en la priere de ſon Apoſtre, & au ſurplus j'exhorte tous les fidelles de cheminer dignement, comme il eſt ſeant ſelon le Seigneur, en luy plaiſant entierement fructifians en toute bonne oeuure.
IL ſemble que ſous l'autorité de ſaint Paul vous vouliez205 deſtruire cette verité que vous auez cy-deuant eſtablie, que le S. Eſprit eſt l'auteur de toute bonne oeuure? & attribuer cette vertu aux forces naturelles de l'homme: Car ſi nous pouuons cheminer dignement, comme il eſt ſeant ſelon le Seigneur, & fructifier en toute bonne oeuure, comme vous venez de dire, voila les forces naturelles de l'homme eſtablies, & en ce cas l'interuention du S. Eſprit n'eſt nullement neceſſaire: D'autre part auſſi ſi le S. Eſprit eſt l'auteur des bonnes oeuures, comme il l'eſt ſans difficulté, il ſemble que cette production ne puiſſe ny ne doiue eſtre attribuée à da foy: Eſclairciſſez moy ſur cette difficulté.
Mon intention n'eſt pas d'attribuer206 aucune vertu pour les choſes ſpirituelles aux forces naturelles de l'homme, ny meſmes de confondre les operations du S. Eſprit, auec les productions de la foy. Ie taſcheray donc de rendre les choſes que j'ay dites plus intelligibles. Et pour cet effect je parleray en premier lieu des operations du S. Eſprit, apres des productions de la foy; Et finalement des forces naturelles de l'homme.
Noſtre Seigneur Ieſus Chriſt voulant conſoler ſes Diſciples affligez à cauſe de ſon prochain depart de ce monde, leur promit de leur enuoyer le S. Eſprit, qu'il nomme Conſolateur, Eſprit de verité; Ie prieray le Pere, leur diſoit-il au chap. 14. de l'Euangile ſelon S. Iean verſ. 16. & 17. Et il vous donnera vn autre Conſolateur, pour demeurer auec vous eternellement, à ſçauoir l'Eſprit de verité; apres luy S. Paul le nomme Eſprit d'adoption, Eſprit de vie, Eſprit de207 Priere, Rom. 8. verſ. 2.13. & 25. Et au chap. 1. de l'Epiſtre aux Epheſ. verſ. 17 & 18. il le nomme Eſprit de lumiere, de ſapience & de reuelation, & encor Eſprit de ſanctification, Rom. 1. verſ. 4. Et en la 2. aux Cor. chap. 4. verſ. 13. il le nomme Eſprit de foy. Or puis que ſuiuant la doctrine de S. Paul contenuë au chap. 3. de l'Epiſtre à Tite ve. 5. & 6. Dieu a reſpandu abondamment en nous l'Eſprit de vie, l'Eſprit d'adoption, l'Eſprit de ſanctification, l'Eſprit de priere, l'Eſprit de lumiere, de ſapience & de reuelation; l'Eſprit de foy; ce n'eſt pas pour y demeuter oyſeux: ains pluſtoſt pour y agir: Et de fait comme il eſt le principe de vie & de regeneration, il nous viuifie, il nous renouuelle, il nous conduit & adreſſe aux voyes de Dieu: Comme Eſprit d'adoptiō il nous aſſeure de l'amour que Dieu nous a portée en Ieſus Chriſt, & qu'il nous a adoptez pour ſes enfans. Vous n'auez pas receu, dit208 l'Apoſtre vn Eſprit de ſeruitude pour eſtre derechef en crainte; ains vous auez receu l'Eſprit d'adoption, par lequel nous crions Abba Pere; Et c'eſt ce meſme Eſprit qui rend teſmoignage auec noſtre eſprit que nous ſommes enfans de Dieu, Rom. 8. verſ. 15. & 16. Et parce que vous eſtes enfans: Dieu a enuoyé l'Eſprit de ſon Fils en vos coeurs criant Abba Pere, Gal. 4. verſ. 6. Comme Eſprit ſanctifiant il nous laue de nos pechez au ſang de Ieſus Chriſt, & nous ſanctifie; Et de fait le meſme Apoſtre en ſa 1. aux Cor. chap. 6. verſ. 10. & 11. diſoit aux Corinthiens & en leurs perſonnes à tous fideles; Ne vous abuſez point, ny les paillards, ny les adulteres, ny les idolatres, ny les effeminez, ny ceux qui habitent auec les maſles, ny les larrons, ny les auaricieux, ny les yurongnes, ny les mediſans, ny les rauiſſeurs n'heriterontpoint le Royaume de Dieu; Et en meſme temps il209 ajoûte, & tels eſtoient aucuns d'entre vous; Mais vous en auez eſté lauez, vous en auez eſté juſtifiez au nom du Seigneur Ieſus, & par l'Eſprit de noſtre Dieu. Comme Eſprit de priere il nous apprend à prier Dieu: Car nous ne ſçauons ce que nous deuons prier comme il appartient; Mais l'Eſprit fait luy meſme requeſte pour nous par ſouſpirs qui ne ſe peuuent exprimer; Et celuy qui ſonde les coeurs connoit qu'elle eſt l'affection de l'Eſprit, car il fait requeſte pour les Saints ſelon Dieu, Rom. 8. verſ. 25. & 26. Comme Eſprit de lumiere, de ſapience & de reuelation; Il illumine nos entendemens, engraue la Parole de Dieu en nos coeurs, & nous reuele les ſecrets de l'Euangile: Et c'eſt ce que l'Apoſtre nous apprend en diuers endroits, & particulierement és deux paſſages ſuiuans. Ie ne ceſſe, diſoit-il aux Epheſiens, de rendre grace pour vous, faiſant mention de vous en mes210 prieres, afin que le Dieu de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, le Pere de gloire vous donne l'Eſprit de ſapience & de reuelation parla connoiſſance d'iceluy, aſſauoir les yeux de voſtre entendement illuminez, afin que vous ſçachiez quelle eſt l'eſperance de ſa vocation, & quelles ſont les richeſſes de la gloire de ſon heritage és Saints. Epheſ. 1. verſ 16.17. & 18. Et encore vous eſtes l'Epiſtre de Chriſt adminiſtrée par nous, & eſcrite non point d'ancre, mais de l'Eſprit du Dieu viuant, non point en plaques de pierre, mais en plaques charnelles du coeur, 2. Cor. ch. 3. v. 3. Comme Eſprit de foy, il forme la foy en nous; Car à l'vn, dit l'Apoſtre en ſa premiere chap. 12. verſ. 8. & 9. eſt donné par l'Eſprit la Parole de ſapience, à l'autre ſelon le meſme Eſprit, la Parole de connoiſſance; & à l'autre foy en ce meſme Eſprit. Vous voyez donc, mon pere, que c'eſt auec raiſon que j'ay attribué211 au S. Eſprit la production de toutes les vertus Chreſtiennes & ſpirituelles: puis que c'eſt luy qui nous viuifie, qui nous laue de nos pechez au ſang de Ieſus Chriſt, qui illumine nos entendemens, qui purifie nos coeurs, qui y engraue l'Euangile, qui forme la foy en nous, qui la ſouſtient en ſes foibleſſes, qui fait requeſte pour nous, qui nous conduit & nous fortifie en noſtre vocation ſpirituelle. Ie requiers, diſoit l'Apoſtre au chap. 3. de l'Epiſtre aux Epheſiens verſ. 13. & ſuiuans: que ne vous annonchaliſſiez point, pour laquelle cauſe je ploye les genoux deuant le Pere de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, afin que ſelon les richeſſes de ſa gloire, il vous doint que vous ſoyez puiſſamment fortifiez par ſon Eſprit en l'homme interieur, tellement que Chriſt habite en vos coeurs par foy. Ie reconnois donc, & auouë que le S. Eſprit eſt le principe de vie & d'immortalité, l'Autheur212 de toute bonne donation ſans lequel le merite de la Mort & Paſſion de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt nous ſeroit inutile; Car nul ne peut dire Ieſus eſtre le Chriſt que par le S. Eſprit. 1. Cor. chap. 12 verſ. 3. Et ainſi je n'ay garde d'attribuer ſes operations à la foy, & encore moins aux forces naturelles de l'homme. Mais je dis que la foy eſtant, comme elle eſt, l'ouurage du S. Eſprit, elle ne demeure pas oyſeuſe, & n'eſt point infructueuſe; Car l'homme fidelle conſiderant la grace qui luy a eſté faite, glorifie Dieu en ſon coeur de viue voix, & taſche de faire les choſes qui luy ſont agreables, ſuiuant le commandement de S. Paul contenu au 8. verſet du chap. 3. de l'Epiſtre à Tite, que ceux qui ont crû à Dieu, dit l'Apoſtre, ayent ſoin de s'appliquer principalement à bonnes oeuures: Et combien que nous ſçachions que c'eſt par la conduite du S. Eſprit, & que c'eſt Dieu qui nous213 dōne le vouloir & le parfaire, nous ne laiſſons pas de dire que la foy produit les bonnes oeuures; comme en la nature nous diſons, que la terre produit les choſes neceſſaires pour la vie des hommes & des beſtes. Mais tout ainſi que nous recōnoiſſons que la terre eſt d'elle meſme ſterille & infructueuſe, nous confeſſons auſſi que la foy d'elle meſme ne peut produire aucun fruit, & que c'eſt le S. Eſprit qui luy dōne la vertu productiue; & par cette diſtinction vous voyez que je n'attribuë nullement à la foy les operations efficacieuſes du S. Eſprit, puis que je la conſidere comme l'inſtrument, dont le S. Eſprit ſe ſert pour la production des bonnes oeuures. Mais la foy eſtant comme elle eſt communicatiue, ſe fait connoiſtre par ſes fruicts, qui ſont les bonnes oeuures; comme S. Paul nous l'apprend en toutes ſes Epiſtres, & particulierement au paſſage du 3. à Tite que je viens d'alleguer, & en214 l'Epiſtre à Philemon. Ie rends graces à Dieu, diſoit-il à Philemon, faiſant toûjours mention de toy en mes prieres, entendant ta charité, & la foy que tu as enuers le Seigneur Ieſus, & enuers tous les Saints, afin que la communication de ta foy montre ſon efficace en ſe faiſant connoiſtre par tout le bien qui eſt en vous par Ieſus Chriſt. De ſorte que par ces deux paſſages nous apprenons que la foy eſt la mere des bonnes oeuures, & que les bonnes oeuures ſont comme des bonnes filles qui nourriſſent & entretiennent leur mere: Et pour confirmer ces veritez je rapporteray quelques exemples. Dés que Zachée eût crû en Ieſus Chriſt, il fit cōnoiſtre ſa foy par ſes oeuures; Voicy, dit-il, au Seigneur, je donne la moitié de mes biens aux pauures, & ſi j'ay circonuenu quelqu'vn, j'en rends le quadruple, Luc 19. verſ. 8. Lidie de meſme; Car dés qu'elle eût crû à la Parole preſchée par S.215 Paul & par Silas, elle leur dit, ſi vous m'auez trouuée eſtre fidelle au Seigneur, entrez en ma maiſon, & y demeurez, & les contraignit. Le Geolier de Philippes tira les meſmes Apoſtres du cachot où ils auoient eſté enſerrez apres auoit eſté cruellement foüettez, laua leurs playes, leur couurit la table & s'éjouït pour la grace qui luy auoit eſté faite, pour la foy qui luy auoit eſté donnée & à toute ſa famille. Actes 16. verſ. 15.33. & 34. Et ainſi vous voyez que la foy produit les bonnes oeuures, & que les bonnes oeuures font connoiſtre la foy.
Finalement je n'ay point attribué aucune vertu pour les choſes ſpirituelles aux forces naturelles de l'hōme: Car je ſçais par la grace de Dieu qu'il n'eſt pas au pouuoir de l'homme de redreſſer ſes pas pour cheminer aux voyes de Dieu, & que nous ne ſommes pas ſuffiſans de penſer quelque choſe de bon comme de nous216 meſmes, que noſtre ſuffiſance eſt de Dieu, 2. Cor. chap. 3. verſ. 5. qui nous donne entendement, ajoûte l'Apoſtre en vn autre endroit pour connoiſtre le veritable, ſçauoir Ieſus Chriſt ſource de tout bien: Mais conſiderant en moy-meſme ſelon ma petite portée la grandeur, la puiſſance, la ſageſſe, la juſtice & la bonté de Dieu qui nous a donné eſtre, vie & mouuement, & toutes les choſes neceſſaires pour la conſeruation de noſtre vie, qui nous déliure des dangers qui nous enuironnent, qui veut nous rendre eternellement heureux; que pour nous faire paruenir à la beatitude il a donné ſon Fils Ieſus Chriſt, & que nous luy deuons loüange, honneur & ſeruice; I'ay crû qu'à l'exemple du Prophete Roy qui par ſes Pſeaumes exhorte ſouuent les choſes ſenſibles & inſenſibles à glorifier Dieu, je pouuois auſſi exhorter mes prochains de faire le meſme & d'embraſſer ſon ſalut:217 Mais en ce faiſant je n'ay point attribué ny n'entens attribuer aucune vertu aux forces naturelles de l'hōme, puis qu'en meſme temps j'ay dit que l'homme ne peut rien de ſoy, qu'il n'eſt pas ſeulement capable d'vne bonne penſée, & qu'il faut que Dieu nous donne l'eſprit de vie, l'eſprit de priere, l'eſprit de foy, l'eſprit de ſanctification afin qu'il nous conduiſe en ſes voyes. C'eſt donc à vn chacun à faire ſon profit de mon exhortation, à demander à Dieu ſon S. Eſprit, & l'ayant receu il connoiſtra la difference qu'il y a entre l'homme laiſſé en ſon naturel, & celuy qui eſt conduit par le S. Eſprit, renoncera à ſes pretenduës forces naturelles, donnera la gloire de ſon ſalut à Dieu, reconnoiſtra la conduite du S. Eſprit, & diſtinguera les productions de la foy: Et voila, mon pere, comme il n'y a rien de contraire en mes reſponſes precedentes: Si je m'abuſe je218 vous prie me redreſſer.
Vos reſponſes priſes & entenduës en cette ſorte ne ſont point contraires, & ſe rapportent fort bien à la ſaine doctrine; Car il eſt certain que de nous mémes nous ne ſommes nullemēt capables d'aucune bonne penſée: Au contraire noſtre nature eſt tellement corrompuë, que noſtre eſprit ne nous en ſuggere que de mauuaiſes: Nous auons vne reſiſtance naturelle au bien, & qui plus eſt, nous conuertiſſons en mal les graces de Dieu, nous nous roidiſſons contre ſes remontrances, & meſpriſons les inſtructions qui nous ſont faites de ſa part: Bref nous foullons aux pieds les doctrines ſalutaires qui nous ſont219 propoſées pour noſtre ſalut; Mais Dieu qui eſt pitoyable & bon, nous retire de cette corruption generale par la vertu ſecrette & incomprehenſible du S. Eſprit, qu'il met au dedans de nous, lequel, comme vous venez de dire, nous renouuelle, nous ſanctifie, nous laue de nos pechez au ſang de Ieſus Chriſt, débouche les oreilles de nos entendemens, purifie nos coeurs, y engraue l'Euangile, nous donne de bonnes & ſaintes penſées, met en nos bouches des cantiques de loüanges & d'actions de graces, & nous conduit aux voyes de Dieu: C'eſt pourquoy auſſi nous reconnoiſſons que le S. Eſprit eſt l'auteur des bonnes oeuures, & que la foy eſt l'inſtrument par lequel il les produit en nous & par nous. Or pour vous faire mieux comprendre ces choſes, je veux vous les repreſenter comme en vn tableau, auquel vous pourrez lire l'hiſtoire de ma vie depuis220 mon berceau, & connoiſtre ce que j'ay eſté, la reſiſtance que j'ay faite contre la vocation celeſte, la grace qui m'a eſté donnée, & comment eſt-ce que Dieu a agy enuers moy pour me tirer de la ruïne en laquelle j'eſtois.
IE vous ay dit pluſieurs fois que je ſuis yſſu d'vn pere & d'vne mere fidelles; & par conſequēt né ſous l'alliance de grace; que mon pere s'eſtoit propoſé de me former à la vertu, qu'à cet effet il me faiſoit ſuccer la pieté auec le lait, que juſqu'au jour de ſa mort, il fit tout ſon poſſible pour engrauer en mon coeur les ſemences de la pieté tant par les inſtructions qu'il me donnoit, que par ſes actions vertueuſes & religieuſes: que lors que Dieu le retira de ce monde en la fleur de ſon aage il teſmoigna vn grand regret221 de ne pouuoir paracheuer l'oeuure qu'il s'eſtoit propoſé, & qu'il pria Dieu de l'accomplir. De ma part, comme je n'eſtois nullement capable de connoiſtre ſon intention, ny de faire mon profit de ſes bonnes & ſaintes inſtructions, parce que je n'eſtois aagé que de huict ou neuf ans, j'ay eſté comme forcené apres les choſes du monde; Car j'ay fait tout le contraire de ce qui m'auoit eſté enſeigné, j'ay eſté blaſphemateur, larron, bateur, beuueur; bref je me ſuis abandonné à toute ſorte de diſſolutions: En ſorte que je puis dire auec le Pſalmiſte, que toute maniete de malice auoient auoient gagné ſur moi. Ie me ſuis porté pluſieurs fois pendant ma jeuneſſe au Temple de l'idole, j'ay ſoüillé & contaminé le Temple materiel du S. Eſprit, j'ay commis des crimes ſi enormes que je ne puis ny n'oſe les declarer, & n'y a aucun endroit où j'aye eſté, que je n'y aye laiſſé222 des marques horribles de ma rebellion, ennemy de Dieu en mon entendement & en mauuaiſes oeuures; & par conſequent la proye des Demons, l'eſclaue des enfers; En cét eſtat eſtois-je capable de me redreſſer; pouuois-je me tirer de la gueule du loup infernal en laquelle je m'eſtois precipité, pouuois-je forcer le Prince de la puiſſance de l'air? helas que j'en eſtois eſloigné, je n'en auois ny le pouuoir, ny la volonté: Mais quand le temps determiné eſt venu, Dieu qui eſt le Pere de miſericorde, le Dieu de toute conſolation, qui oſte le forfait & qui pardonne le peché, par ſa grande charité de laquelle il nous a aymez en ſon Fils Ieſus Chriſt, au temps meſmes que nous eſtions ſes ennemis, a verſé en mon coeur vn rayon de ſa diuine lumiere, vne eſtincelle de ſon amour; De ſorte que reconnoiſſant l'eſtat miſerable auquel j'eſtois, & combien je m'eſtois223 eſloigné des preceptes paternels que Dieu auoit conſerué en mon coeur, j'ay ſouhaitté & deſiré de les pouuoir enſuiure. Pouſſé donc par le S. Eſprit je luy ay maintefois adreſſé ma complainte, comme Dauid au Pſeau. 73.
Ie n'ay pas receu & experimenté vne deliurance prompte & ſoudaine, commeje deſirois; parce que l'oeuure de la regeneration ne s'accomplit que peu à peu: Neantmoins à meſure que j'auançois en aage, & en connoiſſance par la lecture de la Parole de Dieu & des bons liures, & par l'ouye des Predications, le Docteur interieur qui auoit commencé cet oeuure, a engraué224 l'Euangile en mon coeur, m'a fait connoiſtre Ieſus Chriſt ſouffrant & mourant pour moy, éleué en gloire, me tendant les bras, m'a fait ouyr cette voix celeſte, Soyez Saint car je ſuis Saint, & m'a fait prendre reſolution de luy obeïr. Mais helas! mes eſſais ont eſté ſi foibles & ſi languiſſans, les efforts de mes ennemis, pour me retenir & precipiter dans l'eſtang ardent de ſouffre & de feu ſi puiſſans, que j'ay eſté pluſieurs fois ſurpris & enuelopé par les meſmes choſes que je voulois éuiter. Où eſtoient donc mes forces naturelles? lors que je croyois eſtre fort je me ſuis trouué foible, ce qui m'a fait ſouhaitter pluſieurs fois la diſſolution du vieil homme. Et reuenant à conualeſcence d'vne grande maladie de laquelle Dieu m'auoit viſité en l'année 1629. je regardois cette vie auec horreur, à cauſe du combat qui m'eſtoit derechef preparé, l'apprehenſion que j'auois d'y225 rentrer faiſoit heriſſer mes cheueux I'ay eſté au bord du ſepulcre, diſoisje en moy meſme, faut il que je retourne derechef en cette miſerable vie pour y reprendre mon train accouſtumé. Au moins ſi je pouuois y viure ſaintement & religieuſement. Mais miſerable que je ſuis j'ay eſté le meſme, je me ſuis perdu, je me ſuis proſtitué: En telle ſorte que je ne pouuois attendre qu'vne fin malheureuſe & eſpouuentable, ſi Dieu m'euſt examiné ſelon la rigueur de ſa Iuſtice. Mais, ô mon Seigneur & mon Dieu, tu as voulu que je fuſſe vn exemple de ta grace, tu as eu pitié de moy. Et comme tu auois mis le principe de vie en mon coeur, tu m'as deliuré & conſerué par ta puiſſance diuine, & nonobſtant mes reſcidiues continuelles tu m'as pourſuiuy par tes bienfaits. De ſorte que je puis dire auec le Pſalmiſte tous tes bien-faits ſont ſur moy: Que te rendray-je, mon Seigneur,226 moy qui ſuis incirconcis de coeur, & ſoüillé de levres, pardonne mes folies, pardonne mes rebellions, pardonne mes foibleſſes, pardonne mes legeretez, laue moy tant & plus, donne moy coeur & langue pour te glorifier, & conduy moy en telle ſorte, que renonçant aux mondaines conuoitiſes je viue le temps qui me reſte ſobrement, juſtement & religieuſement, ſobrement en moymeſme: juſtement auec mon prochain: & religieuſement enuers toy; en attendant que tu me deliure des miſeres de cette vie, & que tu viennes pour nous introduire en corps & en ame en la place que tu nous as preparée au Palais de ta gloire. Vous voyez donc, mon fils, par ce Tableau racourcy, par ce portrait de moymeſme, l'eſtat de l'homme en ſon naturel, mort & puant dans le ſepulcre du peché: d'autre part auſſi vous le voyez renaiſſant, & ſortant du tombeau,227 non par ſa propre force; mais par la vertu diuine de ſon Sauueur, & par l'operation du S. Eſprit. Vous le voyez apres ſa re naiſſance lié de bandelettes, cōme le Lazare, ou à mieux dire enuelopé des haillons du peché, foible & chancelant, pourſuiuy par le Prince de la puiſſance de l'air, mais ſouſtenu par l'Eſprit de Dieu, qui noꝰ fortifie en ce combat, & qui finalement nous rendra victorieux, & couronnera noſtre foy de gloire & d'immortalité. Difference merueilleuſe entre ces deux hommes en vne meſme perſonne. Noſtre vieil homme ſe precipite à ſon eſcient en la mort eternelle. Le nouuel homme au contraire, qui a eſté creé ſelon Dieu par l'Eſprit de grace combat pour obtenir la vie; & lors qu'il a eſté ſurpris par ſes ennemis, & qu'il eſt tombé en quelque faute, comme cela n'eſt que trop commun, il s'attriſte, il s'afflige & ſe déplaiſt en ſoy-meſme. Mais228 comme l'Eſprit de vie agit en luy, Il s'aſſeure en la promeſſe que Dieu luy a faite de ne le point abandōner & de paracheuer l'oeuure qu'il a commencée en luy, il le releue par foy, s'éjoüït en l'eſperāce de la grace de ſon Dieu, redouble ſes forces, & s'adonne de tout ſon pouuoír à la priere, & aux exercices de pieté & de charité; Et par cét exercice penible & difficile, mais vtile & tres-agreable, il s'achemine & paruient au Royaume de ſon Sauueur; Le tout par la conduite du S. Eſprit, & par la foy.
Par cét exemple qui ne peut eſtre que tres vtille, je ſuis confirmé aux choſes que j'ay dites. D'ailleurs je vois comme dans vn Tableau le portrait de mon pere grand, qui a attiré par ſa ſainte vie, & par ſes prieres la benediction de Dieu ſur vous. I'y vois auſſi le voſtre, qui me repreſente vne condition merueilleuſement agitée, ce qui me fait fremir & apprehender229 pour moy-meſme; Mais auſſi j'y conſidere la Puiſſance, la Sageſſe & la Bonté de Dieu, qui s'eſt manifeſté en voſtre conduite par tant de merueilles, que cela me fait eſperer; que comme il s'eſt montré, Pere benin & miſericordieux enuers vous, il en vſera de meſme en mon endroit.
Ie l'en ſupplie de tout mon coeur, & qu'il luy plaiſe ratifier auec vous l'alliance qu'il auoit traitée auec mon pere, qu'il a renouuellé auec moy, & j'eſpere qu'il le fera. Or nous auons parlé pluſieurs fois de l'eſperance, comme d'vne vertu tres-excellente: Mais nous n'auons pas dit encore d'où elle vient, ſi elle eſt vn don de Dieu, ou ſi elle vient de nous meſmes.
L'eſperance eſt vne production de la foy; Et tout ainſi que par230 la foy nous embraſſons les promeſſes de Dieu, par l'eſperance nous en attendons l'accompliſſement auec patience; parce que nous ſçauons que celuy qui a promis eſt fidele, veritable, & Tout-puiſſant: De ſorte que l'eſperance ne confond point; d'autant qu'elle eſt comme vne ancre ſeure, & ferme de l'ame penetrante juſqu'au dedās du voile, juſques au Ciel, où Ieſus Chriſt le rocher des ſiecles eſt entré comme auant-coureur pour nous. Heb. 6. verſ. 19. & 20. par le merite duquel nous obtenons les choſes qui nous ont eſté promiſes.
Et la charité eſt-elle encore vn don de Dieu?
C'eſt auſſi vne production de la foy: car la foy produit l'eſperance & la charité.
Quel eſt l'effect de la charité?
D'aymer Dieu de tout noſtre coeur, & noſtre prochain comme nous meſmes. Mais il faut obſeruer231 que ces deux chaiſnes ont pluſieurs chaiſnons: Car tout ainſi que l'amour que Dieu nous a porté en Ieſus Chriſt eſt vne ſource abondante & inépuiſable de toute ſorte de biens ſpirituels & temporels; l'amour que nous luy portons eſt la ſource de noſtre reconnoiſſance, & du ſeruice religieux que nous luy rendons; Et encore des deuoirs reſpectueux que nous rendons à nos prochains de parole, & par effect pour leur conſolation & inſtruction; & pour la conſeruation de leur vie, biens & honneur.
Il eſt vray que l'amour que Dieu nous porte en Ieſus Chriſt, eſt la ſource de toutes ſes benedictions ſpirituelles & temporelles, & par conſequent de l'amour que nous portons à nos prochains; Et de fait S. Iean nous apprend au 4. chap. de ſa 1re verſ. 7. &232 8. que charité eſt de Dieu, que quiconque ayme eſt né de Dieu, & que ſi nous aymons nos prochains, Dieu demeure en nous, & ſa charité eſt accomplie en nous verſ. 12. Et partant diſons que la charité eſt comme vn arbre qui a deux branches, dont l'vne s'eſleue vers le Ciel qui produit la reconnoiſſance & le ſeruice religieux que nous rendons à Dieu; Et que l'autre s'eſtend vers noſtre prochain, & produit les aſſiſtances dont vous auez parlé, qui ſont les bonnes oeuures.
Or par la grace de Dieu sōmes-nous paruenus au ſecond poinct que nous nous ſommes propoſez des le cōmencemēt: qui regarde le ſeruice de Dieu. Car nous auons parlé de la cōnoiſſance de Dieu & de nous meſmes, de la grace qu'il nous a faite en Ieſus Chriſt & par I. Chriſt; Et encore des moyens dont il ſe ſert pour nous la communiquer, qui ſont ſa Parole & ſon S. Eſprit, par le miniſtere duquel il nous233 conduit en ſes voyes. Reſte maintenant à parler du ſeruice qui luy eſt deu: Car comme toutes choſes ſe rapportent à l'homme, il faut auſſi que l'homme ſe rapporte à Dieu qui l'a creé pour ſa gloire. Eſaye 43. verſ. 7. afin qu'il luy rende le ſeruice qu'il luy doit. Dites moy donc, en quoy conſiſte ce ſeruice, & qu'eſt-ce que nous deuons faire pour nous en bien acquitter?
LE ſeruice de Dieu eſt ſpirituel: car comme Dieu eſt Eſprit, il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en Eſprit & verité: Et c'eſt ce que noſtre ſouuerain Docteur nous a appris au chap. 4. de l'Euangile ſelon S. Iean verſ. 24.
Ie ſçais bien que le vray ſeruice de Dieu eſt ſpirituel; Mais je vous234 demande en quoy il conſiſte?
A croire de coeur & confeſſer de bouche, que Dieu eſt ſeul vray Dieu, & celuy qu'il a enuoyé Ieſus Chriſt, à l'aymer, honorer & ſeruir de tout noſtre pouuoir, à faire les choſes qu'il nous commande, & eſuiter ſoigneuſement celles qu'il nous defend, à prendre vne entiere confiance en ſa Parole, à l'inuoquer en nos neceſſitez, & en nos manquemens, auoir recours à ſa grace par le merite de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt; Et finalement à reconnoiſtre ſes bien-faits pour l'en remercier de tout noſtre coeur. Bref à nous eſgayer en ſon nom, en crainte auec tremblement, & à baiſer le Fils qu'il nous a enuoyé pour accomplir le myſtere de noſtre redemption, Pſeaume 2.
Qu'eſt-ce que vous entendez par ces mots de baiſer le Flis?
Adorer & ſeruir: Et de fait l'Apoſtre S. Paul interpretant ce Pſeaume, enſemble le paſſage du 97. où il eſt dit, vous tous les Dieux proſternez-vous deuant luy, le rapporte à noſtre Seigneur Ieſus Chriſt; car au 6. verſ. du 5. chap. de l'Epiſtre aux Hebr. il parte en cette ſorte, Et lors que Dieu introduit ſon Fils premier né au monde, it dit, & que tous les Anges de Dieu l'adorent: De ſorte que vous voyez, que par le commandement de baiſer le Fits l'adoration eſt entenduë, & le baiſer d'vn inferieur à l'endroit d'vn ſuperieur eſt aucunement vn ſigne d'hommage; comme cela ſe voit en l'hiſtoire de l'exaltation de Ioſeph contenuë au chap. 41 de la Geneſe où il eſt dit, & particulierement au verſ. 41. que Pharao Roy d'Egypte voulant eſtablir Ioſeph pour gouuerner les affaires236 de ſon Royaume luy dit, Tu ſeras ſur ma maiſon, & tout mon peuple te baiſera la bouche; ſeulement ſerayje plus grand que toy, quant au trône. Or eſt-il facile de juger, que Pharao vouloit que tous ſes ſujers reconneuſſent Ioſeph pour Viceroy, qu'ils luy portaſſent honneur & reſpect, qu'ils euſſent recours à luy aux affaires importantes, & qu'ils luy obeïſſent en tout ce qu'il leur commanderoit; Et le Prophete Samuel voulant deſigner l'homniage qu'il auoit fait à Saul, apres qu'il l'eut Oinct pour Roy ſur Iſraël, dit qu'il le baiſa, 1. Sam. chap. 10. verſ. 1. Lors donc que Dieu commande aux Roys & Gouuerneurs de la terre, de baiſer le Fils, it faut entendre deux choſes; L'vne qu'il leur commande de luy faire hommage de leurs Couronnes; Et l'autre que ce commandement regarde auſſi leurs ſujets: Et de fait ſur la fin du Pſeaume il eſt dit en termes expres, que tous257 ceux qui ſe retirent vers le Fils ſont bien heureux. Ceux donc qui deſirent paruenir à ce bon-heur, doiuent ſeruir Dieu en crainte, s'égayer à cauſe du ſalut qu'il leur preſente en ſon Fils, & luy faire hommage, tant à cauſe de ſon excellence, que pour les biens qu'il leur fait.
Cet hommage eſt il ſemblable à celuy que les grands Seigneurs rendent aux Roys de la terre.
Il y a. quelque rapport: Mais ils ſont diſſemblables en ce poinct, que ceux-là ſont terriens; & celuy dont nous parlous eſt ſpirituel; parce que le Roy dont le Prophete parle eſt vn Roy ſpirituel, que les Anges & les hommes doiuent adorer.
TOut ainſi donc que les Grands Seigneurs ſe mettent à genoux236〈1 page duplicate〉257〈1 page duplicate〉258deuant le Roy armez de leurs armes, ceints de leurs eſpées, & qu'en cet eſtat les mains jointes ils reconnoiſſent qu'il eſt leur Souuerain Seigneur, qu'ils ſont ſes vaſſaux, que les Seigneuries qu'ils poſſedent dans ſon Royaume, dont ils baillent vn denombrement, releuent de ſa Couronne; que pour raiſon d'icelles ils luy doiuent honneur & ſeruice, promettent & s'obligent de luy rendre, ſoit à la guerre ou autrement, le prient de les proteger contre leurs ennemis; & s'il leur eſt arriué de ſe rebeller, reconnoiſſent leur faute, luy en demandent pardon, & promettent de luy eſtre fidelle à l'aduenir, nous deuons auſſi nous proſterner deuant la Majeſté de noſtre Seigneur le coeur & les mains eſleuez au Ciel, armez des armures du Chreſtien, & principalement du bouclier de la foy & de l'eſpée de l'Eſprit, qui eſt la Parole de Dieu, reconnoiſtre qu'il eſt259 noſtre Souuerain Seigneur, & luy faire l'hommage cy-apres deſigné.
ET partant, ô noſtre bon Seigneur, je reconnois & confeſſe auec humilité, proſterné deuant ta ſainte Majeſté, que tu es le Dieu fort, le Pere d'eternité, le Roy des Roys noſtre ſouuerain Seigneur, Tout-puiſſant & tout Sage, tout Iuſte, & tout Miſericordieux, qui regnes au Ciel & en terre auec vn pouuoir abſolu, que tu m'as donné eſtre, vie & mouuement auec les choſes neceſſaires pour la conſeruation de ma vie, que tu m'as deliuré d'vn nombre infiny de dangers, dont j'ay eſté enuironné, par la malice de mes ennemis & par ma propre folie, que non content de m'auoir departy tant de graces, tu m'en as fait encore de plus grandes: Car tu m'as deliuré de la mort eternelle, en laquelle je m'eſtois260 precipité. Pour cet effet tu t'esaneanty, tu t'es reueſtu de noſtre nature; & en cet eſtat tu t'es aſſujetty aux miſeres de cette vie, à la contradiction des pecheurs, à la perſecution des meſchans, & finalement à la mort maudite & ignominieuſe de la Croix; Et par tes ſouffrances tu nous as fait connoiſtre l'amour que tu nous portes, qui eſt certes plus forte que la mort; tu t'es, diſ-je, expoſé à la mort pour nous; & par la mort tu nous as deliurez de la mort eternelle, & nous as merité la vie, & du Palais de ta gloire tu nous conduis par ta Parole & par ton S. Eſprit; Et nonobſtant nos rebellions tu verſes ſur nous tes biens ſpirituels & temporels en ſi grande abondance que le denombrement nous en eſt impoſſible. D'autre part je reconnois qu'au lieu d'eſtre fidelle & reconnoiſſant, de te loüer & glorifier comme je le dois, & comme tu le merites, j'ay eſté rebelle, ingrat &261 meſconnoiſſant, que par ma rebellion & ingratitude je me ſuis rendu indigne de tes graces: & qui plus eſt j'ay attiré ton courroux & tes jugemens ſur moy: De ſorte que quand tu m'aurois abandonné à la dureté de mon coeur, à la violence de mes ennemis, tu n'aurois fait que juſtement: Mais, ô noſtre bon Seigneur, j'ay appris en ton eſcole, que tu es debonnaire & humble de coeur; qu'au plus fort de tes angoiſſes, tu as prié pour ceux qui te crucifioient; que du Palais de ta gloire tu nous appelles à toy: que tu reçois benignement ceux qui ont recours à ta bonté: c'eſt pourquoy je viens à toy pour obtenir miſericorde & trouuer grace: Ne me rejette point; ains pluſtoſt pardonne mes folies, pardonne mes foibleſſes, pardonne mes legeretez, guery mon ame, purifie mon coeur, embraze le d'vne ſainte amour, & d'vne ſainte reconnoiſſance; chaſſe de mon eſprit262 toute mauuaiſe penſée, deliure moy de toute corruption de corps & d'eſprit, donne moy de bonnes & ſaintes penſées, ſanctifie moy par ta Parole, & par ton S. Eſprit: fay moy cette grace que je chemines deuant toy, en charité, en humilité auec toute reconnoiſſance; que je te glorifies en la vie & en la mort: deliure-moy de mes ennemis viſibles & inuiſibles, ſoûtiens moy pendant le cours de cette vie: Car ſi tu détourne ta face de moy, je ſuis perdu, mes ennemis m'enuelopperont en meſme temps: Ie m'attens donc à toy, ô Eternel mon Sauueur, parce que tu es fidelle & veritable, & qu'il n'y a point d'autre Sauueur que toy: & partant je te celebreray en la vie & en la mort.
Il eſt vray que cét hommage comprend en ſoy tout le ſeruice de Dieu: Mais j'eſtime qu'il eſt à propos d'y apporter quelque diſtinction, & de ſçauoir en combien de parties il ſe peut diuiſer.
Le ſeruice de Dieu ſe diuiſe en quatre parties, qui ſont la confiance, l'obeïſſance, l'inuocation, & la reconnoiſſance: Et l'hommage que je viens de faire à mon Seigneur & Roy, & que je pretens renouueller tous les jours de ma vie, eſt compoſé de ces quatre vertus Euangeliques. Tout homme donc qui deſire paruenir à la beatitude & felicité eternelle en doit vſer de meſme; s'occuper de tout ſon pouuoir à cét exercice religieux, & rejetter l'opinion fanatique de ceux, qui veulent faire paſſer pour ſeruice de Dieu vn morne ſilence deſnué de la profeſſion exterieure, ſous pretexte de ce que Dieu eſt Eſprit, & qu'il veut eſtre adoré en eſprit: Car ce n'eſt pas aſſez de croire de coeur, il faut auſſi confeſſer de bouche, & faire profeſſion264 ouuerte & conſtante de la doctrine Euangelique: Car de coeur on croit à juſtice, & de bouche on fait confeſſion à ſalut. Quiconque me confeſſera deuant les hommes, dit noſtre ſouuerain Seigneur au 10. de S. Matthieu verſ. 32. je le confeſſeray deuant mon Pere: Et au contraire quiconque me reniera deuant les hommes, ou aura honte de moy & de mes paroles, ajouſte S. Marc au chap. 8. de ſon Euangile verſ. 38. je le renieray deuant mon Pere.
Cela eſt vray, & ainſi il faut prier Dieu auteur de noſtre ſalut, qu'il nous face la grace de le glorifier, & ſeruir en corps & en ame; de chanter ſes loüanges, de raconter ſes oeuures grandes & admirables. Mais diſons vn mot de chacune des quatre parties du ſeruice de Dieu, & commencez par la confiance.
La confiance eſt vne aſſeurance265 certaine & aſſeurée que nous auons, que Dieu eſtant, comme il eſt, Tout-puiſſant & tout bon, accomplira les promeſſes qu'il nous a faites en l'Euangile, qui ſont en ſubſtāce, qu'il nous pardonnera nos pechez pour l'amour de ſon Fils Ieſus Chriſt, qu'il nous conduira en cette vie par ſa Parole, & par ſon S. Eſprit, & lors qu'il nous en retirera il receura nos ames en ſon repos; qu'au dernier jour il releuera nos corps de la poudre, & nous introduira en corps & en ame en ſon Paradis.
Apres la confiance ſuit l'obeïſſance; car il eſt bien raiſonnable que puis que Dieu eſt noſtre Dieu Createur & conſeruateur de tous les hommes, & qui plus eſt noſtre Pere, qui nous a adoptez à ſoy en Ieſus Chriſt, ſelon le bon plaiſir de ſa volonté pour nous rendre eternellement heureux, au temps meſme que nous eſtions ſes ennemis266 en nos entendemens & en mauuaiſes oeuures. Epheſ. 2. verſ. 1.2.3.4.5. & 6. Colloſſ. 1. verſ. 21. & 22; Nous luy rendions l'honneur & l'obeïſſance qui luy eſt deuë: Et d'autant plus que tout ce qu'il nous commande eſt juſte & ſaint. Car apres nous auoir fait entendre au 20. d'Exode ce qu'il eſt en ſoy, ce qu'il a fait pour ſon Egliſe, il nous commande ce qu'il veut que nous faſſions pour luy eſtre agreables. Or par le premier commandement, il nous defend de reconnoiſtre aucun autre Dieu que luy, & cette defenſe contient vn commandement tacite de l'aymer de tout noſtre coeur, de toute noſtre ame, & de toute noſtre penſée, comme noſtre ſouuerain Docteur nous l'a appris au 22. de S. Matthieu verſ. 37. Ce qui eſt bien juſte; puis qu'en effect il n'y a point d'autre Dieu que luy, que c'eſt luy qui nous a donné l'eſtre, & le bien eſtre, & qui nous conſerue par ſa267 bonté. A luy donc Pere, Fils & S. Eſprit ſoit rendu l'honneur, le ſeruice & l'obeïſſance qui luy eſt deuë. Par le deuxiéme, il nous defend de rendre aucun ſeruice religieux aux creatures, à quelque image ou reſſemblance que ce ſoit; ce qui eſt encore bien juſte; puis que c'eſt luy qui eſt noſtre ſeul Dieu & Sauueur, qui punit les tranſgreſſeurs de ſes loix, & qui fait miſericorde. C'eſt donc à luy ſeul à qui tout ſeruice religieux doit eſtre rendu, & non aux creatures de quelque nature & condition qu'elles ſoient. Par le troiſiéme, il nous defend de ne point prēdre ſon Nom en vain, ains pluſtoſt de le venerer & reſpecter: Et certes il n'y a rien de plus juſte; puis que c'eſt ce Nom qui a eſté reclamé ſur nous, & par lequel nous ſommes ſauuez. Par le quatriéme, il nous commande de ſanctifier le jour du repos, c'eſt à dire de ceſſer le trauail de nos mains pour mediter ſes268 oeuures & ſa Parole, vaquer à ſon ſeruice, & nous preparer afin de paruenir au repos eternel: Et certes il eſt bien juſte, puis que Dieu a fait l'homme pour ſa gloire; qu'il y ait vn jour deſtiné pour mediter ſes graces, pour chanter ſes loüanges & nous adonner aux actes de pieté & de ſaincteté. Or ſi nous l'aymons, comme nous y ſommes obligez, nous le reconnoiſtrons pour noſtre ſeul Dieu, nous ne tranſporterons jamais l'honneur qui luy eſt deu aux creatures, nous ſanctifierons ſon ſaint Nom, nous mediterons ſes oeuures, non ſeulement celles de la creation & de la conſeruation de toutes choſes; mais principalement le grand oeuure de noſtre redemption par Ieſus Chriſt, & les graces qu'il nous a faites à chacun de nous en particulier; nous taſcherons de faire les choſes qu'il nous commande, pour luy eſtre agreables, qui ſe reduiſent à ces deux poincts, d'aymer Dieu de269 tout noſtre coeur, & noſtre prochain comme nous meſmes, Matthieu 22. verſ. 27.28. & 29. Par le cinquiéme il nous commande d'honorer Pere & Mere & tous nos Superieurs, & leur rendre honneur & ſeruice, ce qui eſt encore bien juſte, puis qu'ils nous ont mis au monde, qu'ils trauaillent pour noſtre inſtruction & conſeruation, & que d'ailleurs ce commandement contient vne promeſſe excellente; Et finalement par les 7. 8. 9. & dixiéme commandements Dieu nous defend de ne point médire, ny méfaire à nos prochains, ne point conuoiter le bien d'autruy: Et au contraire de trauailler à la conſeruation de la vie, de l'honneur, & du bien de nos prochains; Ce qui eſt encore bien juſte, puis que Dieu qui eſt noſtre Pere ſpirituel nous le commande, que d'ailleurs nous ſommes freres en Ieſus Chriſt, membres de ſon corps myſtique, que nous ſommes270 nourris d'vn meſme pain, qui eſt ſa Parole, & que nous auons vne meſme eſperance.
L'inuocation vient apres, qui nous eſt expreſſement commandée en diuers endroicts des ſaintes Eſcritures, & particulierement au Pſeaume 50. verſ. 15. Inuoque moy au jour de ta detreſſe, & je t'en tireray hors, & tu me glorifieras. Or l'inuocation n'eſt autre choſe que la priere que nous faiſons à Dieu, par laquelle nous luy repreſentons noſtre pauureté, ſoit du corps, ſoit de l'ame, & luy demandons ſecours & aſſiſtance. Ce n'eſt pas qu'il ne la connût auparauant, & qu'il n'euſt la volonté de nous ſecourir: Mais comme il eſt noſtre Dieu, il veut que nous luy rendions cette déference raiſonnable. Et ſi la priere eſt faite auec foy, elle produit des effets admirables; comme l'hiſtoire Sainte nous l'apprend, & l'experience nous271 le fait connoiſtre: Car elle monte au Ciel, comme autrefois le parfum de l'encens, duquel les Iuifs ont eſcrit, qu'on le voyoit monter nonobſtant l'agitation de l'air quelque violente qu'elle fuſt; Et de fait il ſemble que le Prophete Roy ait voulu dire la meſme choſe, quant au Pſeau. 141. verſ. 2. Il dit, que ma requeſte ſoit adreſſée deuant toy comme le parfum. Cette meſſagere donc ſe preſente deuant Dieu auec vne ſainte hardieſſe; & par maniere de dire luy arrache des mains les verges dont il nous menaçoit, obtient ce qu'elle demande, & Dieu accompliſſant ſa promeſſe nous deliure de nos tribulations, & nous enuironne de ſa Prouidence, comme d'vne nuée, qui nous met à couuert & nous garentit de la violence de nos ennemis, comme autrefois les Iſraëlites de la main des Egyptiens. Exode chap. 14. verſ. 19. & 20.
En dernier lieu, vient la reconnoiſſance, qui eſt proprement l'action de graces que nous rendons à Dieu pour ſes bien-faits ſpirituels & corporels, non ſeulement de bouche, mais principalement de coeur, & par toutes nos actions.
Suffit-il de ſcauoir ces choſes?
Non: Mais il faut les mettre en pratique; car la Religion ne conſiſte pas en paroles ſeulement, qui ne ſont proprement qu'vn ſon; Mais en foy & charité, en vertus Chreſtiennes qui ſont les fruits de la foy; Et c'eſt à mon opinion ce qui eſtoit deſigné par les clochettes & par les grenades qui eſtoient à l'entour de la robbe du Souuerain Sacrificateur.
Enquoy conſiſte la pratique.
A reconnoiſtre Dieu, ſeul vray Dieu, Createur & Conſeruateur de toutes choſes, auteur de noſtre ſalut; à l'aymer, honorer & ſeruir, en nous273 conformant à ſa volonté contenuë & declarée és ſaintes Eſcritures; leſquelles il faut pour cet effet lire & mediter ſoigneuſement, nous trouuer aux ſaintes aſſemblées, dans leſquelles elle eſt preſchée & enſeignée, & nous adonner aux actes de Pieté & de charité.
Le faites vous ainſi?
Ie fais bien quelques petits eſſais, mais ſi foiblement que quelque action que j'entreprenne, je me trouue enlaſſé & diuerty par de mauuaiſes penſées: De ſorte que je ſuis obligé de m'eſcrier auec S. Paul; las! miſerable que je ſuis, qui me deliurera du corps de cette mort. Rom. 7. verſ. 24. Et ainſi mes prieres ont beſoin d'autres prieres pour obtenir pardon de la faute que j'ay commiſe aux premieres. I'ay donc recours à la grace & miſericorde de Dieu par Ieſus Chriſt: je le prie de ſupporter mes defauts, de me regarder en la face de ſon bien-aymé274 qui a accomply toute juſtice pour moy, me donner ſon S. Eſprit, l'Eſprit de priere & de ſanctification.
Croyez-vous que Dieu qui eſt vne Eſſence eternelle & qui habite vne lumiere inacceſſible vueille vous exaucer, vous qui n'eſtes qu'vn petit garçon.
Dieu n'a pas égard à l'apparence des perſonnes, il exauce le petit auſſi bien que le grand; pourueu que la priere ſoit faite auec foy. Et noſtre Seigneur nous a fait connoiſtre l'eſtime qu'il fait des petits enfans yſſus de peres & meres fideles comme moy: Car lors que les Apoſtres voulurent empeſcher ceux qui luy vouloient preſenter des petits enfans afin qu'il les benit, Il leur dit; Laiſſez les petits enfans venir à moy, & ne les empeſchez point; car à tels eſt le Royaume de Dieu. Matth. 19. verſ. 13. & 14. Fondé ſur cette promeſſe, & ſur le commandement cy deuant rapporté, je275 m'adreſſe à Dieu par Ieſus Chriſt, & je ne fais point de doute qu'il ne m'exauce: Mais il y a plus, c'eſt que par ſa grāde charité, il a preuenu mes prieres; car auparauant que je fuſſe, il m'auoit aimé & predeſtiné pour me rendre conforme à l'image de ſon Fils Ieſus Chriſt, & au temps qu'il auoit determiné en ſon Conſeil eternel, il m'a fait naiſtre en ſon Egliſe; & lors que je ſuis venu au monde, il m'a receu en ſa protection, m'a donné le ſeau de ſon alliance, c'eſt à ſçauoir le Bapteſme, a reclamé ſon nom de Pere, Fils & S. Eſprit ſur moy, & les prieres que je fais par leſquelles je luy teſmoigne ma recónoiſſance, & luy demāde la continuation de ſa grace, viennent de luy: Car nul ne peut appeller Dieu ſon Pere que par le S. Eſprit. Rom. 8. verſ. 15. & 16. Gal. 4. verſ 6.
Auez vous vne regle certaine de vos prieres, ou ſuiuez vous les premiers mouuemens de voſtre eſprit.
Ie regle mes prieres à la Parole de Dieu; Et comme il nous commande de l'inuoquer en nos neceſſitez, & qu'il nous promet de nous en tirer hors, je luy demande ſon S. Eſprit; l'eſprit de priere & de Sanctification, & les autres choſes dont je puis auoir beſoin; Et en tout je taſche de former mes prieres ſur la regle tres-parfaite que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt nous en a dōnée en l'Oraiſon Dominicale.
Donnez moy vn abregé de voſtre exercice religieux, afin que ſi ce Dialogue vient en quelque autre main, on voye comment nous nous ſommes conduits; Et ſi nous auons bien fait qu'on nous imite, ou qu'on taſche de faire mieux.
Vous ſçauez, mon pere, que vous auez eſtably cet ordre dans voſtre famille, que matin & ſoir vous me faites lire deux ou trois chapitres pendant que mes ſoeurs s'abillent, ou que ma mere les occupe à quelque ouurage,277 elles ſont pourtant preſentes & aſſiſtent à la lecture, parce que le mouuement des mains n'empeſche pas la fonction des oreilles; Mais deuant que commencer la lecture du matin je fais cette Priere.
NOus te rendons graces, ô Pere de Miſericorde, Dieu de toute Conſolation, de ce qu'il t'a pleu nous conſeruer la nuict paſsée, & nous enuoyer la lumiere du jour: Mais d'autant que cette lumiere corporelle nous ſeroit inutile, & qui plus eſt prejudiciable, ſans la lumiere de l'entendement; parce qu'elle nous tourneroit en cōdamnation; nous te ſupplions, ô toy noſtre bon Seigneur qui es le Soleil de Juſtice, qui porte la ſanté en tes aisles, & qui illumine tout homme venant au monde, diſſipe les tenebres d'erreur & d'ignorance dont nos entendemens ſont enuelopez, donne nous l'intelligence de ta ſainte Parole, engraue là en nos coeurs, afin qu'elle produiſe des fruicts de ſainteté, de Iuſtice & d'innocence278 qui te ſoient agreables. Apres je commence la lecture, nous chantons vn Pſeaume, ou les trois derniers couplets du Pſeaume 90. Et vous nous faites obſeruer les doctrines plus conſiderables qui s'y rencontrent.
La lecture finie nous mettons les genoux en terre, nous éleuons nos coeurs & nos mains au Ciel; Et comme nous ſommes trois, vous auez compoſé vne Priere, ſans doute pous nous exercer tous trois: De ſorte que l'vn commence par la Cōfeſſion generale des pechez, à laquelle il ajoûte la Priere du matin ou du ſoir, l'autre continuë par l'Oraiſon Dominicale, & par le Symbole des Apoſtres, & le troiſiéme prononce cette Priere.
SEigneur, nous te rendons graces pour tous les biens que tu nous as faits, & particulierement de ce que tu nous as appellez à la connoiſſance de ton Fils Jeſus Chriſt, par le merite duquel nous279 ſommes rendus participans de tous tes biens, Grace ſur graces, donne nous ton S. Eſprit, afin qu'il nous enſeigne à te connoiſtre & ſeruir, à rendre à nos Superieurs l'honneur & l'obeïſſance que nous leur deuons, à nos prochains l'amour & la bien-vueillance que tu nous commande; nous t'en ſupplions pour l'amour de ton Fils Jeſus Chriſt, & qu'il te plaiſe faire la meſme grace à tous les fideles, donner repos à ton Egliſe, conſolation aux affligez, ſanté aux malades. Et ſi nous ſçauons que quelqu'vn de nos parens ou amis ſoit malade, nous ajoûtons ces mots, & particulierement à vn tel; Auquel comme à nous, & à tous nos parens & amis, nous te ſupplions donner ta ſainte benediction.
Apres cela je fais mon exemple, j'eſtudie, & aux difficultez que je rencontre en mon exercice, j'éleue mon coeur vers celuy qui appelle aux fins & aux moyens; & le ſoir venu nous finiſſons la journée comme nous280 l'auons commencée par la lecture de la Parole de Dieu, par le chant d'vn Pſeaume, & par la Priere.
Selon mon opinion, cet exercice religieux eſt dans le bon ordre, j'en laiſſe le jugement à ceux qui ſont plus ſages que nous; mais il me ſemble que vos Prieres ſont conformes à la regle que noſtre Seigneur nous en a donnée, & à l'ordre que nos Peres ont eſtably en l'Egliſe; car l'action de grace que vous rendez à Dieu en vows leuant, & deuant tout oeuure, de ce qu'il vous a conſerué la nuit, eſt vn effet de voſtre reconnoiſſance, la demande que vous luy faites pour obtenir ſon S. Eſprit, qui eſt l'Eſprit de Priere & de ſanctification, fait voir que vous reconnoiſſez voſtre pauureté naturelle, que vous acquieſcez à ce que S. Paul nous a laiſſé par écrit au chap. 8. de l'Epiſtre aux Rom. verſ 25. que nous ne ſçaurions prier Dieu comme il appartient ſans l'aſſiſtance281 du S. Eſprit, d'autant que c'eſt luy qui forme nos Prieres, ou qui prie luy meſme pour nous, & qui nous conduit aux voyez de Dieu; Et en ce que vous reconnoiſſez que la lumiere exterieure vous ſeroit inutile, ſans la lumiere de l'entendemēt. Vous auoüez que vous eſtiez naturellement en tenebres, que Dieu eſt lumiere, & ſource de lumiere, & que par ſa lumiere nous voyons clair; Et lors que vous mettez vos genoux à terre, que vous éleuez voſtre coeur & vos mains au Ciel: qu'en cet eſtat vous faires confeſſion de vos pechez, que vous en demandez pardon à Dieu, & la grace de mieux viure à l'auenir, vous faites connoiſtre que vous renoncez à vous meſme, que vous mettez voſtre fiance en Dieu, & que vous vous aſſeurez aux promeſſes que le Pere & le Fils vous ont faites: Le Pere au Pſeaume 50. cy-deuant allegué, inuoque moy au jour de ta détreſſe & je t'en tireray282 hors; Et le Fils en S. Iean chap. 16. verſ. 25. En verité, en verité je vous dis, que toutes les choſes que vous demanderez au Pere en mon Nom, il vous les donnera. Et an chap. 14. verſ. 13. quoy que vous demandiez en mon Nom je le feray.
La Priere que vous faites pour la proſperité de l'Egliſe en general, & pour la conſolation des fidelles affligez, eſt vn effet de voſtre zele à la gloire de Dieu, & de voſtre charité enuers voſtre prochain. Si donc vous continuez en cet exercice religieux; Et ſi vous taſchez d'augmenter en connoiſſance & en foy ſuiuant le commandement de S. Pierre contenu au chap. 1er de ſa ſeconde, ajoûtant vertu par deſſus; Et auec vertu attrempance; & auec attrempance patience; & auec patience pieté: & auec pieté amour fraternel; & auec amour fraternel charité, Dieu ratifiera ſon alliance auec vous, il vous283 ſera Dieu, vous deliurera de vos tribulations, vous comblera de ſes graces; Et finalement vous introduira au Royaume de ſon Fils, pour vous faire regner eternellement auec luy. Ie le ſuplie de tout mō coeur que cela ſoit.
Ie taſcheray d'en vſer ainſi, & j'eſpere que Dieu me fortifiera, qu'il exauce vos Prieres, & qu'il accomplira ſes promeſſes enuers moy.
Ainſi ſoit-il, mon fils: Au ſurplus nous auons parlé pluſieurs fois des bonnes oeuures: Mais comme il eſt important d'en ſçauoir l'vſage, j'eſtime qu'il eſt neceſſaire de nous entretenir ſur le ſujet d'icelles; Et d'autant plus, que vous auez dit que nous ſommes ſauuez par foy ſans oeuures: Si cela eſt-il ſemble que les bonnes oeuures ſont inutiles; Et s'il eſt autremēt, & que les bonnes oeuures ſoient neceſſaires, il ſemble auſſi que nous coôperons auec Dieu, & que nous contribuons à noſtre ſalut. Conciliez284 ces choſes, & eſclairciſſez moy fur cette difficulté.
SAint Paul au 10. verſet du chap. 2. de ſon Epiſtre aux Epheziens dit, Que nous ſommes l'ouurage de Dieu eſtās créez en Ieſus Chriſt à bonnes oeuures que Dieu a preparées afin que nous cheminions en icelles: & par ce paſſage comme par pluſieurs autres, il nous apprend que l'vſage & la pratique des bonnes oeuures eſt neceſſaire au Chreſtien: Mais afin qu'aucun ne preſume de pouuoir contribuer à ſon ſalut par ce moyen, ny meriter quelque choſe enuers Dieu par ſes oeuures; Il dit expreſſement aux deux verſets precedens, que nous ſommes ſauuez par grace par la foy; & cela non point de nous, c'eſt le don de Dieu, non point285 par oeuures, afin que nul ne ſe glorifie. D'où s'enſuit, que combien que l'homme fidelle s'adonne à ſainteté & à bonnes oeuures, comme il y eſt obligé, il ne peut coôperer auec Dieu, ny contribuer à ſon ſalut: puis que nous ſommes ſauuez par la grace de Dieu par foy, & non par oeuures.
Pourquoy donc l'Apoſtre S. Iacques dit-il au chap. 2. de ſon Epiſtre Catholique verſ. 24. que l'homme eſt juſtifié par les oeuures, & non ſeulement par la foy: Car ſi cela eſt, la doctrine de S. Paul eſt aneantie.
I'eſtime qu'il eſt facile de reſpondre à cette objection: pourueu que nous y apportions les diſtinctions conuenables: premierement il faut obſeruer que c'eſt le S. Eſprit, qui eſt l'autheur des Epiſtres de ces Saints hommes: Et ainſi qu'il n'y peut auoir aucune contradiction entr'eux; veu286 que le S. Eſprit ne ſe contredit jamais: Et ſecondement que S. Iacques ne parle pas en ce verſet 24. de la foy juſtifiante, qui vnit l'homme auec Dieu: Mais d'vne vaine opinion de foy, deſtituée de charité & de bonnes oeuures, dont la pluſpart des hommes ſe glorifient; combien qu'elle ne diſtingue pas l'homme d'auec les Diables: Et c'eſt de cette vaine apparence de foy, dont S. Iacques parle, & de laquelle il dit que l'homme n'eſt pas juſtifié par cette foy: Et de fait aux verſ. 14.15. & ſuiuans juſques au 20. iceluy compris, il montre que cette foy ne peut porter aucun auantage à celuy qui s'en glorifie; parce qu'elle eſt deſtituée de charité, qu'elle eſt morte en elle meſme, & qu'elle ne peut produire aucun fruit. Mais quād il parle de la vraye foy; de la foy juſtifiante, il en parle d'vne autre ſorte, & plus auantageuſement; Car au verſet 23. il dit qu'Abraham le pere des287 croyans a eſté juſtifié par cette foy: Abraham, dit-il, a crû à Dieu, & ſa foy luy a eſté alloüée à juſtice, & il a eſté appellé amy de Dieu: il eſt vray qu'au verſ. 21. Il auoit dit qu'Abraham a eſté juſtifié par ſes oeuures, quand il a offert ſon fils Iſaac; mais au verſ. ſuiuant il s'explique, & montre comment cela ſe doit entendre, ſçauoir que la foy d'Abrahā agiſſoit auec les oeuures, & que par les oeuures ſa foy a eſté renduë accomplie: Comme s'il diſoit qu'Abraham ayant premierement crû à Dieu, s'eſt addonné à ſainteté, & à bonnes oeuures, & que par ſes oeuure sil a manifeſté ſa foy deuant les hommes, & à obtenu ce teſmoignage auantageux d'auoir eſté fi delle & craignant Dieu; Et ce que S. Paul dit au chap. 4. de l'Epiſtre aux Romains verſ. 2. ſe rapporte à cela. Certes, dit l'Apoſtre, ſi Abraham a eſté juſtifié par ſes oeuures, Il a dequoy ſe vanter, mais non pas enuers Dieu. Et au 3. verſ. il ajoûte288 qu'Abraham a crû à Dieu, & que ſa foy luy a eſté alloüée à juſtice: De ſorte que le S. Eſprit poſe pour fondement de la juſtification, la foy & non les oeuures; Et apres il fait ſuiure les oeuures comme fruits de la foy, qui ſeruent, comme j'ay déja dit, à juſtifier les fidelles deuant les hommes, & non deuant Dieu; puis que Dieu nous ſauue par ſa grace par foy, & non par oeuures, ſuiuant le témoignage de S. Paul du deuxieme des Epheſiens cy-deuant rapportez.
Puis que les oeuures n'ont point de merite, pourquoy nous ſontelles tant recommandées?
Afin que Dieu ſoit glorifié par icelles & noſtre prochain edifié: Car Ieſus Chriſt nous commande de faire luire noſtre lumiere deuant les hommes, afin que les hommes voyant nos bonnes oeuures glorifient Dieu, Mat. 5. verſ. 16.
N'ont-elles pas quelque autre vſage?
Elles ſeruent encore à affermir noſtre vocation; comme l'Apoſtre ſaint Pierre nous l'apprend au chap. premier de ſa ſeconde verſ. 10.
Les bonnes oeuures ne ſont donc pas inutiles au Chreſtien?
Au contraire vtiles & neceſſaires: & ainſi nous deuons cheminer en icelles, ſuiuant le paſſage de ſaint Paul du deuxiéme chapitre de ſon Epiſtre aux Epheziens cy-deuant rapporté, d'autant qu'elles ſont des preuues certaines & infaillibles de noſtre élection, de noſtre ſanctification, & de noſtre glorification future: mais pourtant j'en reuiens-là qu'elles n'operent pas noſtre ſalut, & n'en ſont nullement la cauſe, ains ſeulement les demonſtrations. Ceux donc qui ont voulu chercher leur ſalut au pretendu merite des oeuures; comme le Phariſien, dont parle S. Luc au chap. 18. de ſon Euangile verſ. 11. & 12. n'y ont pas trouué leur ſatisfaction: Il290 faut donc imiter le Peager tant meſpriſé par cet orgueilleux Phariſien, nous humilier comme luy & chercher noſtre ſalut, non au pretendu merite de nos oeuures, mais en la grace & miſericorde de Dieu par Ieſus Chriſt, & nous retournerons juſtifiez en nos maiſons.
Mais puis que ſuiuant le dire de S. Paul Gal. 3. verſ. 5. Dieu produit en nous les vertus Chreſtiennes par l'operation du S. Eſprit: N'eſt-ce pas luy faire outrage que de n'attribuer aucun merite aux bonnes oeuures?
Non; parce que noſtre nature a eſté tellement corrompuë & deprauée par le peché, que les vertus Chrêtiennes que Dieu produit en nous, ſe corrompent comme vn eau claire & nette qui viendroit d'vne ſource pure, & qui paſſeroit par vn canal corrompu; De ſorte que nos meilleures actions ſont tellement imparfaictes à cauſe du peché habitant en nous, que291 ſi Dieu les examinoit à la rigueur, au lieu de meriter quelque recompenſe, nous meriterions d'eſtre chaſtiez à cauſe de leur imperfection: Par exemple, nos prieres ſont tellement diſtraites & trauerſées par vne infinité de mauuaiſes penſées, qu'elles ont beſoin d'autres prieres pour obtenir pardon de la faute que nous auons commiſe aux premieres, & ainſi iuſqu'à l'infiny; & à mon eſgard, ſi je veux m'adonner à quelque bonne oeuure, j'y trouue vne ſi grande reſiſtance que je ne puis faire le bien qui m'eſt commandé: au contraire, je fais le mal qui m'eſt deffendu, & en cela ſemblable à noſtre premier Pere: de ſorte que je ſuis obligé de dire auec S. Paul Rom. 7. verſ. 18. & ſuiuans, que je ne fais point le bien que je veux, que je fais le mal que je haïs, que j'ay vne Loy en mes membres qui bataille contre mon entendement, qui me rend captif à la Loy de peché,292 & de m'eſcrier auec luy: Las! miſerable que je ſuis, qui me déliurera du corps de cette mort.
Nos bonnes oeuures ſont donc deſagreables à Dieu: puis qu'elles portent les marques de noſtre infirmité naturelle.
Elles luy ſeroient ſans doute deſagreables s'il les conſideroit auec leurs deffauts: Mais comme il nous commande de nous addonner à ſainteté, & à bonnes oeuures, de luy offrir ſacrifices ſpirituels: non ſeulement il les a agreables en Ieſus Chriſt, en ſupporte les deffauts, comme l'Apoſtre S. Pierre nous l'apprend en ſa premiere chap. 2. verſ. 5. mais qui plus eſt, il les recompenſe en cette vie, & en la vie à venir; comme vn bon Pere qui recompenſe les petits eſſais de ſes enfans, quoy que foibles & imparfaits, afin de les encourager à mieux faire, Eſaye 58. Matth. 25. verſ. 35. & ſuiuans.
Toutes les oeuures que les hommes font meritent-elles le titre & la qualité de bonnes, & ſont-elles indifferemment agreées & recompenſées de Dieu?
Non: mais celles que Dieu commande, & qui ſont faites par l'homme qui a le coeur purifié par foy, qui aime Dieu, qui s'eſt propoſé de luy plaire, & de faire les choſes qui luy ſont agreables; celles là ſeules ſont & doiuent porter le titre & la qualité de bonnes oeuures: mais celles qui ne ſont point commandées, & qui ſont faites ſans foy ſont peché, Rom. 14. verſ. 23.
Dites-moy donc quelle eſt la regle des bonnes oeuures, afin que nous ne nous abuſions en cette diſtinction.
Les Commandemens de Dieu, Exode 20. diuiſez en deux Tables, dont la premiere contient quatre parties qui reglent le ſeruice que nous294 deuons à Dieu de penſée, de parole, & par nos actions; Et la deuxiéme en contient ſix, qui reglent l'amour, le ſeruice & l'aſſiſtance que nous deuons à noſtre prochain de parole & de fait, comme j'ay dit cy-deuant.
Puis que Dieu nous a donné ſa Loy pour regler nos penſées, nos paroles & nos actions, & qu'il a promis la vie eternelle à ceux qui l'accōpliront; Il s'enſuit que nous pouuons l'obtenir par l'obſeruation de la Loy, c'eſt à dire, par le merite de nos oeuures.
S'il ſe trouuoit quelqu'vn qui puſt accomplir la Loy, & qui fuſt ſans peché en ſon corps & en ſon ame, il pourroit obtenir ou paruenir à la vie par ſes oeuures, ſuiuant la promeſſe de Dieu contenuë au 18. du Leuitique verſ. 5. en ces mots: Vous garderez mes Statuts & mes Ordonnances, leſquelles ſi l'homme accomplit il viura par icelles. Mais comme295 il n'y a jamais eu aucun homme qui l'ait accomplie que Ieſus Chriſt, Dieu & homme, tous hommes ſont naturellement ſous malediction, & en la mort; Car il eſt eſcrit: Maudit eſt quiconque n'eſt permanent en toutes les choſes qui ſont eſcrites au liure de la Loy pour les faire. Galat. 3 verſ. 10. Bien loin donc d'obtenir le ſalut par nos oeuures.
Il ſemble que ce ſoit choſe bien étrange que Dieu nous ait donné vne Loy que nous ne ſçaurions accomplir: & neantmoins qu'il prononce malediction contre les tranſgreſſeurs d'icelle.
Si nous auions bien compris l'intention du Legiſlateur, & ſi nous ſçauions le vray vſage de la Loy, nous ne trouuerions pas étrange qu'il l'ait296 donnée aux hommes, & qu'il foudroye ſa malediction contr 'eux: combien qu'il ſçache qu'il n'eſt pas en leur pouuoir de l'accomplir. Il eſt donc neceſſaire d'obſeruer, premiement que lors que Dieu a donné ſa Loy aux hommes, il ne les a pas conſideré tels qu'ils ſont à preſent, mais tels qu'ils eſtoient en Adam lors qu'il fut creé, ſçauoir purs & nets de toute ſoüilleure, fidelles & obeïſſans à ſes Commandemens: Et en ce faiſant, il ne leur fait aucun tort, d'autant qu'il exige de ſon debiteur ce qui luy eſt legitimement deub, ſans s'informer s'il eſt deuenu inſoluable; Secondement, que le but du Legiſlateur n'a pas eſté de ſauuer les hommes par l'obſeruation de la Loy, car il connoiſſoit bien leur foibleſſe, & ſçauoit qu'il leur eſtoit entierement impoſſible de l'accomplir: Et de fait, il nous l'a denoncé par le miniſtere de ſes ſeruiteurs, qui nous ont appris que nulle297 chair ne ſera juſtifiée deuant luy par les oeuures de la Loy. Rom. 3. verſ. 20. Il veut donc les ſauuer, non en faiſant, mais en croyant; Et c'eſt ce que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt nous a appris luy-meſme par la reſponſe qu'il fit aux troupes, qui luy auoient demandé qu'eſt-ce qu'ils deuoient faire pour oeuurer les oeuures de Dieu, & paruenir à la vie eternelle, dont il venoit de leur parley. C'eſt icy l'oeuure de Dieu, leur dit-il, que vous croyez en celuy qu'il a enuoyé, Iean. 6. verſ. 27.28. & 29. Et par le miniſtere de S. Paul, lequel ayant auſſi eſté requis par le Geolier de Philippes, de luy apprendre ce qu'il deuoit faire pour eſtre ſauué; Il luy reſpondit, croy au Seigneur Ieſus Chriſt, & tu ſeras ſauué, toy & toute ta maiſon, Actes 16. verſ. 29.30. & 31. Or pour paruenir à ce but, il a fallu deſabuſer les hommes, leur faire connoiſtre leur pauureté & leur foibleſſe, leur montrer298 combien ils ſont éloignez de la pureté que Dieu requiert d'eux: en combien de façons ils luy ſont redeuables, & par meſme moyen arracher de leur eſprit cette maudite opinion de meriter qu'ils ont injuſtement conçeuë; afin que renonçans à eux meſmes ils ayent recours à ſa Miſericorde, puis que c'eſt luy qui nous a juſtifiez gratuitement par ſa Grace, par la Redemption qui eſt en Ieſus Chriſt, lequel Dieu a ordonné de tout temps pour propitiation par la foy au ſang d'iceluy. Rom. 3. verſ. 23. & 24. Au moyen dequoy nous deuons tenir pour conſtant, que Dieu n'a pas donné ſa Loy aux hommes pour les ſauuer; Mais pour leur faire connoiſtre leur foibleſſe & les amener à Ieſus Chriſt, qui eſt la fin & l'accompliſſement de la Loy en Iuſtice à tout croyant. Rom. 10. verſ. 4. & qui de fait l'a accomplie pour nous; Car il s'eſt chargé de nos tranſgreſſions, a299 porté noſtre malediction ſur la Croix, & nous a deliurez de la malediction de la Loy, l'ayant receuë ſur ſoy: Et au lieu de la malediction nous a merité & obtenu la benediction de ſon Pere. 2. Cor. chap. 5. v. 21. nous faiſant jouïr de l'effet de la promeſſe cōtenuë au 5. v. du 18. du Leuit. rapporté en ma reſponſe precedente: De ſorte qu'au lieu de nous eſtonner, lors que Dieu parle à nous de la Montagne de Sinaï; nous deuons recourir à ſa grace, au merite, à la ſatisfactiō de Ieſus Chriſt, & admirer la Puiſſance, la Sageſſe & la Bonté de Dieu qui eſt telle, qu'en exigeant de nous ce que nous luy deuions, il s'eſt pourueu luy meſme d'vn garand à cauſe de noſtre inſoluabilité, lequel a pleinement ſatisfait & payé pour nous; Et au ſurplus le remercier de ce qu'il nous a donné ſa Loy, pour nous eſtre vne regle parfaite de toute Iuſtice & ſainteté, vn miroir pour nous faire voir noſtre laideur;300 D'autant que par la Loy nous eſt donne connoiſſance du peché, Rom. 3. verſ. 20. & vn pedagogue pour nous amener à Ieſus Chriſt, qui eſt la fin & l'accompliſſement de la Loy en juſtice à tout croyant, comme je viens de le montrer par le paſſage rapporté du 10. des Romains.
Loüé ſoit ton ſainct Nom, ô Pere de Miſericorde, Dieu de toute Conſolation, de ce que tu as ſi ſagement pourueu à noſtre ſalut, en donnant ton Fils bien aimé pour nous pauures & miſerables pecheurs, rebelles, ingrats & deſobeïſſans tout à fait indignes de ta grace. Loüé ſois-tu à jamais, ô toy noſtre bon Seigneur, qui'es interuenu pour nous, qui t'es conſtitué noſtre plege, & noſtre garand, qui as porté nos langueurs, qui as payé pour nous; & ſatisfait la juſtice de ton Pere par le Sacrifice de ton corps, qui as porté noſtre malediction. O noſtre bon Seigneur ne te301 laſſes pas de nous bien faire; Eſten tes compaſſions ſur nous, purifie nos coeurs embraſe les d'vn ſaint amour, & d'vne ſainte reconnoiſſance; Fay nous la grace de cheminer en tes voyes en foy, en charité, en humilité auec toute reconnoiſſance. Or mon fils, puis que la Loy eſt d'vn vſage ſi excellent, il faut nous former ſur ſes preceptes, reconnoiſtre noſtre miſere, renoncer à nous meſmes au pretendu merite des oeuures, recourir à Ieſus Chriſt noſtre ſeul Sauueur, puis qu'il l'a accomplye pour nous, qu'il a porté noſtre malediction, & qu'il nous a merité & obtenu la benediction de ſon Pere.
Ouy mon pere, de ma parr je renonce de bon coeur au pretendu merite des oeuures; Et crois qu'il n'y a point de ſalut qu'en Ieſus Chriſt, qui nous a eſté fait de par Dieu Sapience, Iuſtice, Sāctification & Redemption, 1. Cor. chap. 1. verſ. 30. Et puis que302 nous trouuons en luy tout ce qui nous eſt neceſſaire, que hors de luy il n'y a que ruïne & malediction. Ie mets toute mon eſperance en luy, je m'adreſſe à luy comme à mon ſeul Sauueur, je le prie qu'il me faſſe la grace de perſeuerer conſtamment en la profeſſion de ſa verité: Et ainſi faiſant je crois que je ſeray ſauué; non point par mes oeuures; mais de grace par la foy, comme l'Apoſtre S. Paul nous l'apprend au chap. 2. de ſon Epiſtre aux Epheſ. verſ. 8. & 9.
Puis qu'il eſt ainſi que nous ne pouuons eſtre ſauuez par nos oeuures, d'où vient que la pluſpart des hommes cherchent leur ſalut en eux meſmes, & croyent ne pouuoir eſtre ſauuez, s'ils ne coôperent auec Dieu, comme ils parlent.
Cela ne peut venir que de l'eſprit d'erreur & de menſonge qui a aueuglé les hōmes, & qui les conduit par vn autre chemin que celuy que303 Dieu a ordonné, afin de les precipiter dans les abyſmes d'ombre de mort: Car puis que l'homme Chreſtien eſt juſtifié par foy ſans oeuures, comme S. Paul nous l'a appris au paſſage du chap. 2. de ſon Epiſtre aux Epheſ. il s'enſuit que ceux qui cherchent leur ſalut au pretendu merite des oeuures, ſont rebelles & s'aheurtent contre la Parole de Dieu, renoncent à ſa grace, & au merite de la Mort & Paſſion de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & n'ont point de part à ſon ſalut: A quoy auſſi ils ont eſté ordonnez, comme S. Pierre l'a declaré ouuertement en ſa premiere chap. 2. verſ. 7. & 8.
I'auouë que nous ſommes ſauuez par foy ſans oeuures: Mais je ne puis comprendre que ceux qui croyēt pouuoir contribuer à leur ſalut par l'exercice des bonnes oeuures, ſoyent du nombre de ceux qui ont eſté rejettez; veu que les bonnes oeuures nous ſont tant recommandées, & encore304 moins qu'ils ayent eſté ordonnez à ce malheur.
Lors que Dieu appelle à vne fin, il appelle auſſi aux moyens. Or la fin de l'homme Chreſtien, eſt la gloire de Dieu & ſon ſalut: le moyen par lequel nous y paruenons eſt la foy, & non les oeuures; comme l'Apoſtre S. Paul nous l'apprend au chapitre 3. de l'Epiſtre aux Romains: car apres nous auoir montré & fait voir l'eſtat de tous les hommes en leur naturel, il conclud au 20. verſet, que nulle chair ne ſera juſtifiée par les oeuures de la Loy; & au verſet 22. il ajoûte, que tous hommes ont peché, & ſont entierement deſtituez de la gloire de Dieu, de l'honneur qu'ils auoient receu du Seigneur d'auoir eſté créez à305 ſon image en ſainteté & juſtice: Mais aux verſ. 23.24. & 25. il nous apprend que nous ſommes juſtifiez gratuitement par la grace de Dieu, par la redemption qui eſt en Ieſus Chriſt, lequel Dieu a ordonné de tout temps pour propitiatoire par la foy au ſang d'iceluy, afin de demontrer ſa Iuſtice par la remiſſion des pechez precedens, voire afin de demontrer ſa Iuſtice au temps preſent, afin qu'il ſoit trouué juſte & juſtifiant celuy qui eſt de la foy de Ieſus; Et pour arracher de nos eſprits cette vaine preſomption du merite des oeuures, il ſe fait cette demande au verſet 26. Où eſt donc la vantance? & apres il ſe reſpond, Elle eſt forcloſe, & par quelle Loy! Eſt-ce par celle des oeuures? Non, mais par la Loy de la foy; Nous concluons donc, ajoûte-il au verſet 27. que l'homme eſt juſtifié par foy ſans les oeuures de la Loy: Et ainſi voyons-nous que ceux qui croyent en Ieſus Chriſt, & qui306 cherchent leur ſalut au merite de ſa Croix, obtiennent la vie, & ne ſeront point confus, 1. Pier. chap. 2. verſ. 6. Et au contraire ceux qui cherchent leur ſalut au pretendu merite des oeuures, ſont rebelles, & Ieſus Chriſt leur eſt pierre d'achoppement, pierre de trebuſchement, à quoy auſſi ils ont eſté ordonnez, verſ. 7. & 8. Apres luy S. Iude parlant aux Fidelles: Bien aymez, leur dit-il, aux verſ. 3. & 4. de ſon Epiſtre: Comme ainſi ſoit que je m'eſtudie de vous eſcrire du ſalut commun, il m'a eſté neceſſaire de vous exhorter à ſoûtenir le combat pour la foy, laquelle a eſté vne fois baillée aux Saints; Car quelques-vns, ajoûte-il, ſe ſont gliſſez, parlant des faux Docteurs, qui vouloient accommoder la Religion Chreſtienne auec la Iudaïque, & joindre la Circonciſion à l'Euangile, le pretendu merite des oeuures, au merite de la Mort & Paſſion de noſtre Sauueur, leſquels changeans307 la grace de Dieu en diſſolution renoncent le ſeul Dominateur Ieſus Chriſt, noſtre Dieu & Seigneur; Ceux-là, dit-il, ſont gens ſans pieté, leſquels dés long-temps auparauant eſtoient enrollez à vne telle damnation. Vous voyez donc, mon pere, par ces deux paſſages que la foy en Ieſus Chriſt eſt le ſeul moyen pour aller, ou pour paruenir à la vie eternelle: Et au contraire que ceux qui ne peuuent tenir pour ſuffiſant le merite de ſa Mort & Paſſion, & qui veulent joindre le pretendu merite de leurs oeuures ſont tombez en ſens reprouué, & que dés long-temps auparauant ils auoyent eſté enrollez à vne telle damnation.
Dieu par ſa miſericorde nous308 faſſe la grace de nous aſſujettir à ſa diſcipline auec humilité, & de renoncer au pretendu merite des oeuures: De ma part j'y renonce de bon coeur: Et d'autant plus que je vois, que combien qu'elles ayent quelque apparence de pieté & de deuotion volontaire, elles ſont condamnées en diuers endroits des ſaintes Eſcritures, & que les auteurs d'icelles ont eſté diuerſes fois punis: Pour exemple, Saül Roy d'Iſraël auoit reſerué le meilleur beſtail des Amalekites pour en offrir ſacrifice à Dieu, diſoit-il, ce qui ſembloit eſtre pieux & religieux, & paſſeroit aujourd'huy entre les ſuperſtitieux pour vne oeuure meritoire: Neantmoins Samuël le tance par le commandement de Dieu, luy fait entendre que Dieu n'approuue nullement ſon action, & qu'il euſt mieux fait d'obeïr au commandement qui luy auoit eſté fait de détruire les Amalekites à la façon de l'interdit,309 que ſon peché eſtoit vn crime de rebellion, pire que le ſeruice des Idoles & Marmouſets: Et qu'à cauſe d'iceluy Dieu l'auoit dejetté de la Royauté, 1. Sam. ch. 15. En voicy encore vn qui ſemble eſtre bien eſtrange; Huſa eſtoit auec Dauid conduiſant l'Arche de Dieu en Ieruſalem, 1. Chron. chap. 13. Huſa crût que le chariot ſur lequel eſtoit l'Arche alloit renuerſer, il porta ſa main pour le ſoûtenir, il ſemble que l'action de Huſa eſtoit innocente & pieuſe, & qu'il meritoit d'en eſtre loüé: mais Dieu en jugea tout autrement, car il frappa Huſa ſur le champ & le fit mourir, 2. Sam. chap. 6. v. 6. & 7. Apres cela quelle aſſeurance pouuons nous prendre au pretendu merite des oeuures, ny aux bonnes intentions des hommes, qui ſont le plus ſouuent contraires à la volonté de Dieu; certes il n'y en a point. C'eſt pourquoy auſſi je renonce de bon coeur à l'vn & à l'autre,310 & veux me rendre attentif à ce que Dieu me commande en ſa Parole pour luy obeïr: Et en mes manquemens je veux auoir recours à ſa grace; puis que c'eſt luy qui nous a ſauuez & appellez par vne ſainte vocation; non point ſelon nos oeuures, mais ſelon ſon propos arreſté, & la grace qui nous a eſté donnée en Ieſus Chriſt deuant les temps eternels, 2. Tim. chap. 1. v. 9. Ie vous exhorte d'en vſer ainſi.
Ie le feray, mon pere: car puis que c'eſt Dieu qui nous a ſauuez & appellez par vne ſainte vocation, & qui nous a donné Ieſus Chriſt pour eſtre le ſeul remede à nos maux, pour nous guerir du venin mortel dont le ſerpent ancien auoit infecté & empoiſonné nos ames: A qui irions nous? Ceux donc qui ajoûtent foy à la promeſſe de Dieu contenuë au 16. verſ. du 3. chap. de l'Euangile ſelon S. Iean, & qui embraſſent Ieſus Chriſt pour leur Sauueur, ſont gueris de cette311 playe mortelle, obtiennent vne ſanté ſpirituelle & tres-parfaite: Au contraire ceux qui ont recours au pretendu merite des oeuures, ou aux autres remedes que les hommes vains & menteurs leur propoſent, periſſent malheureuſement; parce qu'il n'y a point de ſalut en aucun autre, & qu'il n'y a point d'autre nom ſous le Ciel qui ſoit donné aux hommes par lequel il nous faille eſtre ſauuez que le nom de Ieſus Chriſt, Act. 4. verſ. 12.
Quel peut eſtre donc le mouuement de ceux qui rejettent Ieſus Chriſt, & qui cherchent en eux-meſmes ce qu'ils ne ſçauroient y trouuer?
Tel mouuement ne peut venir à ces gens là que de l'eſprit d'erreur & de menſonge, qui leur a creué l'oeil de l'entendement, qui les enueloppe de tenebres, & qui les conduit par des312 chemins deſtournez, afin de les precipiter dans les abyſmes d'ombre de mort: Car comme il a plû à Dieu de faire grace à vne partie des hommes les tirant de la ruïne generale, en laquelle tout le genre humain eſt tombé par la tranſgreſſion d'Adam, il a laiſſé les autres en leur ruïne, & c'eſt ſur ceux là que le Diable exerce ſa tyrannie; car il les enueloppe de tenebres, éloigne d'eux tout ce qui pourroit ſeruir à leur ſalut; Et s'il leur arriue par fois de lire la Parole de Dieu, ou d'eſcouter quelque Predication, cét eſprit infernal rauit la ſemence, empeſche qu'elle prenne racine en leur coeur; comme noſtre Souuerain Docteur nous l'a appris par la ſimilitude du Semeur, enregiſtrée dans le chap. 13. de S. Mat. & qui plus eſt leur rend la Parole de Dieu ſuſpecte & dangereuſe, de ſorte qu'ils ne peuuent croire en Ieſus Chriſt. Pour ce qui eſt des autres que Dieu a choiſis313 & ordonnez à la vic eternelle; comme ceux d'Antioche, de Piſidie, dont mention eſt faite au chap. 13. des Act. verſ. 48. Dieu les appelle de temps en temps par la Predication de l'Euangile, & à meſure qu'il leur fait annoncer ſa Parole par ſes Seruiteurs, il ouure leur coeur comme à Lidie, Act. 16. verſ. 14. & les conduit par ſon S. Eſprit: Eux de leur part croyent à ſa Parole, embraſſent Ieſus Chriſt tel qu'il leur eſt propoſé en l'Euangile, rejettant toute autre ſatisfaction comme vaine & inutile; & c'eſt de cela, à mon opinion, que noſtre Seigneur rendoit graces à Dieu au chap. 11. de S. Math. verſ. 25. Ie te rens graces, luy diſoit-il, ô Pere Seigneur du Ciel & de la terre, de ce que tu as caché ces choſes aux ſages & entēdus, & les as reuelées aux petits enfans. Et pour nous apprendre encore plus particulieremēt, que noſtre vocation & le choix que nous faiſons de ſon Euangile, eſt vn effet314 de la grace de Dieu, de ſon bon plaiſir, & non de noſtre ſageſſe, ou de nos forces naturelles, Il ajoûte au verſet ſuiuant; Il eſt ai nſi, Pere, pourtant que tel a eſté ton bon plaiſir. Vous voyez donc, mon pere, que ce ſont des mouuemens bien differends: puis que ceux-cy ſont conduits par l'Eſprit de Dieu ſuiuant le ſecret ou le decret de la Predeſtination: Et ceux-là au cōtraire par l'eſprit d'erreur & de menſonge, à quoy-auſſi ils ont eſté ordonnez ſuiuant les paſſages de S. Iude & de S. Pierre cy deuant rapportez.
Ie demeure d'accord, que l'incredulité des meſchans eſt vne marque infaillible de leur rejection, & que noſtre vocation eſt vn effet du bon plaiſir de Dieu, qui nous a regardez en ſes compaſſions, qui nous a appellez par vne ſainte vocation, qui a débouché les oreilles de nos entendemens, & a engraué l'Euangile de ſon Fils en nos coeurs par l'operation315 ſecrette du S. Eſprit. C'eſt pourquoy auſſi je dis que nous auons grand ſujet de nous humilier, & de le remercier de cette grace. Mais je ne puis aſſez m'eſtonner de ce qu'il y a des perſonnes ſi foibles & infirmes parmy nous, qui ne veulent pas connoiſtre ce que les ſaintes Eſcritures nous apprennent de la Predeſtination des fidelles: combien que cette doctrine ſoit pleine de joye & de conſolation; Car ſi l'homme Chreſtien conſideroit qu'auparauant qu'il fuſt, Dieu auoit determiné non ſeulement de luy donner eſtre, vie & mouuement: Mais qui plus eſt de le tirer de la ruïne generale, en laquelle tous les hommes ſont tombez, grands & petits, riches & pauures, ſçauans & ignorans: que nonobſtant ſon ingratitude, & ſans auoir égard à ſes crimes & rebellions, il l'a conſtamment aimé & pourſuiuy par ſes bien faits; que pour le rendre eternellement heureux il l'a appellé à316 ſa connoiſſance, luy a donné la foy en Ieſus Chriſt, afin qu'il participe au benefice de ſa Mort & de ſa Reſurrection: Et finalement qu'il le ſoûtient en ſes foibleſſes, qu'il le conduit & conduira juſqu'à ce qu'il l'ait amené au port deſiré, le tout par ſa ſeule grace, & ſans aucun merite qui ſoit en luy, il ſeroit eſpris d'vne ſainte reconnoiſſance, & glorifieroit Dieu comme ſon bien-faicteur. Aydons leur, mon fils, pouſſons les à cette meditation; contribuons ce qui depend de nous pour les tirer de la letargie, en laquelle ils ont eſté juſqu'à preſent, afin qu'ils glorifient Dieu pour la grace qu'il leur a faite.
POur commencer, je les prie de faire reflection ſur ce que nous auons dit cy-deuant, que par la tranſgreſſion d'Adam, l'homme eſt décheu de tous les auantages qu'il317 auoit receus de Dieu en la creation; Et de conſiderer meurement ce que S. Paul dit de la condition naturelle de tous les hommes au chap. 3. de l'Epiſtre aux Rom. verſ. 11. & ſuiuans, que nous ſommes puans, & tellement corrompus, qu'il n'y a nul qui cherche Dieu, qu'il n'y a nul qui faſſe bien, que noſtre gozier eſt vn ſepulche ouuert, que nous auons frauduleuſement vſé de nos lévres, que noſtre bouche eſt pleine d'amertume & de malediction, que nos pieds ſont legers à eſpandre le ſang, que deſtruction & miſere ſont en nos voyes, que nous ne connoiſſons point la voye de paix, & que la crainte de Dieu n'eſt point deuant nos yeux. Or ſi nous ſommes tels comme nous n'en pouuons nullement douter, veu que l'experience meſme nous l'apprend, nous ſommes tout à fait eſloignez de Dieu, incapables de tout mouuement ſpirituel, deſtruction & miſere ſont en nos318 voyes, mort & malediction nous ont enſerrez. Quel moyen auons nous pour nous tirer de cette ruïne generale? Certes nous n'en auons point, & ne pouuōs non plus que le Lazare puant dans le ſepulcre contribuer à noſtre reſtabliſſement. Il faut donc que celuy qui reſſuſcita le Lazare; qui viuifie les morts, nous tire de cet abyſme, qu'il mette au dedans de nous l'Eſprit de vie, qu'il nous redreſſe & qu'il nous reüniſſe auec Dieu. Car c'eſt luy qui eſt la veritable eſchelle de Iacob, par lequel la vie & l'immorta lité; les dous & les graces du S. Eſprit deſcendent ſur nous: nos prieres & nos actions de graces, montent juſqu'à Dieu. C'eſt pourquoy auſſi l'Apoſtre S. Paul conſiderant cette merueille, s'écrie comme rauy; Benit ſoit Dieu, qui eſt le Pere de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, qui nous a benits en toute benediction ſpirituelle és lieux celeſtes en Ieſus Chriſt, ſelon qu'il nous auoit319 cleus en luy deuant la fondation du monde: afin que nous fuſſions ſaints & irreprehenſibles deuant luy en charité, nous ayant predeſtinez pour nous adopter à ſoy par Ieſus Chriſt ſelon le bon plaiſir de ſa volonté à la loüange de la gloire de ſa grace, de laquelle il nous a rendus agreables en ſon bien-aimé, En qui nous auons redemption en ſon ſang, à ſçauoir remiſſion des offenſes ſelon les richeſſes de ſagrace, Eph. 1. v. 3.4.5.6. & 7. Et au chap. 1. de la 2. à Tim. verſ. 9. & 10. Il ajoûte que Dieu nous a ſauuez & appellez par vne ſainte vocation, non point ſelon nos oeuures; mais ſelon ſon propos arreſté, & la grace qui nous a eſté donnée en Ieſus Chriſt deuant les temps eternels, maintenant manifeſtée par l'apparition de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, qui a deſtruit la mort, & a mis en lumiere la vie & l'immortalité par l'Euangile. Or apres ces declarations ſi claires & expreſſes,320 je ne crois pas qu'il y ait aucun de ceux qui font profeſſion d'eſtre Chreſtiens, & qui le ſont en effet, qui puiſſe ny doiue faire difficulté de connoiſtre, de ſonder & d'examiner de tout ſon pouuoir le ſecret admirable de la Predeſtination; & l'ayant cōneu qui ne ſoit remply de joye & de lieſſe, & qu'il ne glorifie Dieu auec S. Paul pour la grace qu'il luy a faite en Ieſus Chriſt, & par Ieſus Chriſt.
IE crois que ſi noſtre Dialogue vient és mains de quelqu'vn de ceux qui juſqu'à preſentn'ont pas voulu ou ofé connoiſtre & examiner la doctrine, le ſecret admirable de la Predeſtination, & qu'il vueille ſe donner la peine de conſiderer les choſes que nous venons de dire ſur ce ſujet, il glorifiera Dieu de tout321 fon coeur pour la grace qu'il luy a faite: de noſtre part nous tiendrons cette doctrine pour certaine & tres-aſſeurée, & rendrons graces à Dieu, Pere, Fils & S. Eſprit, de ce qu'il luy a plû nous la reueler. Reprenons donc noſtre propos; & diſons que le choix que Dieu a fait d'vne partie des hommes eſtablit neceſſairement la rejection des autres: Et de fait, il me ſemble que je les entens murmurer contre Dieu, comme ceux qui viuoient du temps de ſaint Paul.
Il ne faut nullement douter, que la Predeſtination des fidelles croyans n'eſtabliſſe la rejection des incredules; & que les meſchans ne ſe cabrent cōtre cette doctrine qui porte leur condamnation: Mais il faut leur fermer la bouche, & leur oppoſer les meſmes raiſons que S. Paul oppoſoit322 à ceux de ſon temps: Car apres auoir eſtably la doctrine de la Predeſtination au chap. 8. de ſon Epiſtre aux Romains, Il entre en diſpute contre les reprouuez qui l'impugnoient; Et pour d'autant plus eſtablir l'eſlection des Fidelles, & faire voir aux incredules leur rejection, Il leur propoſe l'hiſtoire de Iacob & d'Eſaü, rapportée par Moyſe au liure de la Geneſe chap. 25. & encore l'exemple de Pharao, dont l'hiſtoire eſt auſſi rapportée par le meſme Prophete au liure de l'Exode. Des deux premiers l'Apoſtre dit, au chap. 9. de l'Epiſtre aux Romains verſets 11.12. & 13. Que deuant que les enfans fuſſent nez, auparauant qu'ils euſſent fait ne bien ne mal, Dieu auoit aimé Iacob & haï Eſaü, afin que le propos arreſté ſelon l'eſlection demeuraſt ferme: Et pour preuenir l'objection des prophanes; il ſe fait cette demande à ſoy-meſme au verſet 14. Que dirons nous donc y a-il de l'iniquité323 en Dieu? & à meſme temps & au meſme verſet, il ſe répond en cette ſorte; Ainſi n'auienne: Et au verſet ſuiuant il introduit le Seigneur parlant à Moyſe en cette ſorte; I'auray mercy de celuy de qui j'auray mercy, & feray miſericorde à celuy à qui je feray miſericorde: & au 16. verſet l'Apoſtre conclut en cette ſorte: Ce n'eſt donc point du voulant ny du courant, mais de Dieu qui fait miſericorde. Et du dernier, Moyſe dit au chap. 7. de l'Exode, que Dieu endurcit Pharao, verſet 3. Et au chap. 9. du meſme liure verſ. 16. il en dit la cauſe, afin que la puiſſance de Dieu fuſt connuë, & ſon Nom glorifié par toute la terre: Et S. Paul apres luy au verſ. 17. du meſme chap. Ie t'ay ſuſcité à cette propre fin pour demontrer en toy ma puiſſance, afin que mon Nom ſoit annoncé en toute la terre: & au verſet ſuiuant il ajoûte; Il a donc mercy de celuy qu'il veut, & endurcit celuy qu'il veut: de324 ſorte que S. Paul conſtitue le ſalut des hommes, & leur endurciſſement, ou rejection, en la ſeule volonté de Dieu, & en ſon bon plaiſir, ſuiuant le témoinage d'Eſaye, chap. 6. verſ. 9. & de S. Iean chap. 12. verſ. 40. Et pour reprimer l'inſolence des prophanes qu'il introduit au verſ. 19. parlant en cette ſorte; Pourquoy ſe plaint-il donc? car qui eſt-ce qui peut reſiſter à ſa volonté: Il leur répond ainſi au verſ. 20. Mais pluſtoſt, ô homme qui es-tu, toy qui conteſtes contre Dieu? la choſe formée, dira-elle, à celuy qui l'a formée, Pourquoy m'as-tu ainſi faite? Et au verſ. 21. il leur propoſe la liberté du Potier de terre, qui fait d'vne meſme maſſe de terre vn vaiſſeau à honneur & vn autre à deshonneur: d'où s'enſuit que puis que le Potier de terre eſt libre de faire ce qu'il veut de ſa maſſe de terre, Dieu auquel toutes choſes appartiennent par droit de creation, a bien plus de droit de325 faire de la terre qu'il a creée (car les hommes ne ſont que terre) des vaiſſeaux à honneur & d'autres à deshonneur; Et aux verſ. 22.23. & 24. il montre encore le ſujet de cette difference, qui eſt, Que Dieu voulant montrer ſon ire en ſa juſtice, & donner à connoiſtre ſa puiſſance, a tolleré en grande patience les vaiſſeaux d'ire appareillez à perdition, & pour donner à connoiſtre les richeſſes de ſa grace en vaiſſeaux de miſericorde, il les a preparez à gloire, les ayant auſſi appellez ſelon ſon propos arreſté. Soit donc conclud que Dieu a fait tout pour ſa gloire, meſme le meſchant pour le jour de la calamité, Prou. 16. verſ. 4. Paſſage admirable & de grand poids, qui nous apprend, ſi nous le voulons conſiderer, que de tout temps ſont à Dieu connuës toutes ſes oeuures, & qu'il n'a pas ignoré ce qu'il faiſoit quand il a creé l'homme. Et partant que la doctrine de la Predeſtination326 eſt certaine & aſſeurée, & de grande conſolation aux fidelles: & que comme nous ſommes appellez ſelon le propos arreſté de Dieu, pour eſtre rendus conformes à l'image de ſon Fils, les meſchans ont eſté auſſi deſtinez à vne fin contraire, comme noſtre Seigneur Ieſus Chriſt & ſes Apoſtres nous l'ont appris; & s'il eſtoit autrement, il ſembleroit que Dieu ſeroit moins ſage, moins libre, & moins puiſſant que les hommes, qui diſpoſent des autres creatures qui leur ſont inferieures, comme bon leur ſemble, qui deſtinēt leurs ouurages à vne fin; Et que le ſalut des fidelles & la rejection des incredules arriueroit par hazard, ou ſuiuant la volonté des hommes. Arriere de moy penſées mauuaiſes & injurieuſes contre l'honneur, la puiſſance & la ſageſſe de Dieu.
Si nous croyons que Dieu eſt Tout-puiſſant & tout Sage; & qu'il a creé le monde pour ſa gloire, comme327 il n'en faut nullement douter, nous ne ferons pas difficulté de croire qu'il a diſpoſé de toutes ſes creatures ſelon ſon bon plaiſir, ſans qu'aucune d'icelles ait droit de luy demander, Pourquoy en vſes-tu ainſi? Et de fait, l'ordre qu'il a eſtably au monde, nous donne vne connoiſſance particuliere de cette verité; car nous y voyons toutes choſes naiſtre & mourir; la nuit faire place au jour, & le jour à la nuit; le Soleil qui a ſon leuer & ſon coucher; les ſaiſons qui font place l'vne à l'autre; la terre qui fait ſes productions; les creatures paroiſtre & diſparoiſtre, apres auoir ſeruy à l'vſage de l'homme, chacune ſuiuant l'ordre que Dieu luy a preſcrit: D'ailleurs nous y voyons l'homme diſpoſer à ſon plaiſir des autres creatures qui luy ſont inferieures; il les tuë, il les mange, il s'en ſert comme bon luy ſemble, ſans apprehender aucun reproche de leur part, & apres nous le328 voyons luy meſme diſparoiſtre en vn clin d'oeil: Toutes ces choſes, dis-je, nous font connoiſtre, & nous doiuent faire auoüer que celuy qui en eſt l'auteur, a vn pouuoir abſolu de diſpoſer de ſes creatures à ſon plaiſir, & comme bon luy ſemble, ſans qu'aucune d'icelles ait droit de luy dire; Pourquoy en vſes-tu ainſi? Et s'il eſtoit autrement, il s'enſuiuroit qu'il ſeroit inferieur, moins libre & moins puiſſant que l'homme: Ce qui ne peut ny ne doit entrer dans la penſée des Chreſtiens; ains pluſtoſt eſtre tenu pour conſtant, que Dieu eſtant, comme il eſt, Tout-puiſſant & tout Sage, a pû diſpoſer, comme de fait il a diſpoſé de ſes creatures, & par conſequent des hommes, & les deſtiner à vne fin; les vns pour eſtre vaiſſeaux à honneur, & les autres pour eſtre vaiſſaux à des-honneur: Ceux-cy pour eſtre exemples de ſa Iuſtice, & ceux-là pour eſtre exemples de ſa miſericorde, mais nous329 deuons adorer ce myſtere ſans l'eſplucher trop curieuſement. Or comme les meſchans ſont toûjours meſchans, ils pretendent auoir droit de murmurer, & d'accuſer Dieu d'injuſtice, de ce qu'il les a préordonnez pour ſeruir à ſa gloire au jour de la calamité, ſuiuant le paſſage du 16. des Prouerbes que vous venez d'alleguer.
Il me ſuffiroit de leur oppoſer le bon plaiſir de Dieu, & la réponſe de S. Paul, Qui es-tu, toy homme qui conteſtes contre Dieu? La choſe formée, dira-elle à celuy qui l'a formée; pourquoy m'as-tu ainſi faite? neantmoins je leur demanderay, N'auez vous pas eſté créez en Adam, purs & nets, ſaints & juſtes, auec vne ame intelligente, vn entendement eſclairé, vne volonté libre pour eſuiter le330 mal defendu, & faire le bien commandé: Si cela eſt, comme il n'en faut nullement douter, & ne peut eſtre raiſonnablemēt deſnié, veu que Dieu eſtant, comme il eſt, tres-bon, n'a fait ny ne peut auoir rien fait, qui ne ſoit tres-bon: Pourquoy n'auez vous pas perſeueré en voſtre integrité? que ſi vous voulez vous excuſer ſur la tranſgreſſion d'Adam, outre que voſtre excuſe n'eſt pas valable; puis qu' Adam meſme n'a pas eu de raiſons pour ſe defendre, pourquoy n'embraſſez vous pas auec nous la meſme grace qui vous eſt preſentée en Ieſus Chriſt ſecond Adam? Et pourquoy la rejettez vous auec tant d'opiniaſtreté? certes vous eſtes ſans excuſe, & tout à fait ſemblables à ces malades forcenez, qui repouſſent auec violence les remedes ſalutaires qui leur ſont preſentez, & crachent au viſage du Medecin. Il eſt bien vray que Dieu preſide ſur cette conduite par les ſecrets331 reſſorts de ſa Prouidence, pour amener toutes choſes à leur fin. Mais comme ces reſſorts ſont imperceptibles, & ſurpaſſent nos ſens ils vous ſont inconnus, & vous ne pouuez penetrer dans le Conſeil ſecret de Dieu, pour ſçauoir ce qu'il a ordonné ou determiné de vous. Vous deuriez donc eſcouter ſa Parole; par laquelle il vous fait entendre d'vne part le malheur dans lequel vous vous precipitez; & de l'autre le profit & les auantages qui vous arriueroient; ſi en delaiſſant voſtre mauuais train, vous vous conuertiſſiez à luy: mais vous vous obſtinez, & aimez mieux ſuiure le train du Prince de la puiſſance de l'air; & ainſi vous vous rendez indignes de la grace de Dieu, & faites voir manifeſtement que voſtre ruïne vient de vous-meſme, ſuiuant la prophetie d'Oſée chap. 13. verſ. 9. Il eſt bien vray que comme vous auez pris en partage le menſonge; Dieu vous abandonne à la dureté332 de voſtre coeur, & vous enuoye efficace d'erreur afin que vous croyez au menſonge, 2. Theſſ. chap. 2. v. 11.
DE vos reſponſes nous pouuons recueillir en premier lieu, que le premier homme ayant eſté creé pur & net, ſaint, innocent, & juſte euſt joüy d'vn repos, & d'vne felicité eternelle s'il euſt perſeueré en ſon integrité, & que s'eſtant corrompu & precipité en la mort eternelle par ſa propre faute, il a attiré en la meſme ruïne toute ſa poſterité: Secondement que de cette maſſe corrompuë Dieu par ſa bonté infinie & incomprehenſible & par ſa grande charité en a choiſi quelques-vns, auſquels il a donné l'Eſprit de vie & de ſanctification; au coeur deſquels il a engraué ſon S. Euangile, leur donnant333 la foy oeuurante par repentance, & par charité, les conduiſant à vne fin heureuſe; & qu'il a laiſſé les autres en leur ruïne pour demontrer, & manifeſter en eux ſa juſtice; Et finalement que ceux-cy ſe plaiſent tellement en leur mauuaiſe vie; que comme les pourceaux ils ſe plongent & veautrent dans l'ordure de leurs voluptez & ſeroient bien marris que Dieu les en euſt retirez: Et de fait, ils rejettent malicieuſement les moyens qu'il leur presēte pour en ſortir; Et ainſi pouuōs nous dire auec le Prophete que vous venez d'alleguer, qu'ils ſont eux meſmes cauſe de leur ruïne; Et toutesfois que Dieu preſide dans cette conduite par ſa Prouidence admirable, & par des reſſorts imperceptibles, & tout a fait inconnûs aux meſchans, afin de conduire & amener toutes choſes à leur fin. Pour exemple Iudas, & ſes complices, eſtoient conuaincus en leurs conſciences, que noſtre Seigneur334 eſtoit le Chriſt, le Fils de Dieu par l'euidence de ſa doctrine, & par les miracles qu'il faiſoit au milieu d'eux; Veu que par le propre teſmoignage des Iuifs, jamais homme ne parla comme luy, ny ne fit ſemblables miracles; Neantmoins Iudas le trahit, combien qu'il euſt lui meſme receu le pouuoir de preſcher l'Euangile, & de faire des miracles au nom de ſon Maiſtre. Les Sacrificateurs & leurs complices le crucifierent, combien qu'ils euſſent receu les diuines Paroles par le miniſtere de Moyſe, pour les tranſmettre au peuple, l'inſtruire & l'amener à Ieſus Chriſt, qui eſtoit la fin & l'accompliſſement de la Loy, & auquel toutes leurs ceremonies aboutiſſoient. Il faut donc auoüer que ces meſchans ſe ſont roidis malicieuſement contre leur propre connoiſſance, pour faire tout le contraire de ce à quoy ils auoient eſté appellez; Et reconnoiſtre que Dieu a preſidé en cette335 conduite par les reſſorts ſecrets & imperceptibles de ſa Prouidence, afin d'accomplir les choſes qu'il auoit auparauant determinées d'eſtre faites pour le ſalut de ſon Egliſe. Actes 4. verſ. 28. ſans neantmoins participer à la meſchanceté de ces garnemens. Et au ſurplus obſeruer qu'il eſtoit neceſſaire qu'il y euſt des meſchans au monde, pour les executer: Veu qu'il n'eſtoit pas conuenable que les gens de bien fuſſent employez à faire de meſchantes actions. Et ſans doute il ne s'en fuſt pas trouué aucun qui euſt voulu commettre ny participer à vn crime ſi deteſtable, de trahir & de crucifier le Fils de Dieu, le Roy de Gloire. Nous concluons donc que les meſchans periſſent par leur propre faute, puis qu'ils rejettent malicieuſement le ſalut qui leur eſt preſenté par la Predication de l'Euangile, & qu'ils ont pris à taſche de ſuiure & de ſeruir le Prince de la puiſſance de l'air; non-obſtant336 les promeſſes & les menaſſes qui leur ſont faites: Et toutesfois que Dieu preſide en cette conduite par ſa Prouidence admirable, pour amener toutes choſes à leur fin; ſans neantmoins participer à la malice des meſchans. Laiſſons les-là; puis que Dieu les a abandonnez à la dureté de leur coeur; De noſtre part meditons la grace qu'il nous a faite, & prions-le qu'il nous donne coeur & langue pour le glorifier.
Ie feray, mon pere, & dés à preſent je prie Dieu qu'il me donne ſon S. Eſprit, afin qu'il me conduiſe en cette action & en toutes ſes voyes: Mais deuant que paſſer outre je vous ſupplie de m'inſtruire ſur vne difficulté, en laquelle je ſuis. I'ay leu au 12. chap. du 2. liure de Samüel, que Dieu enuoya le Prophete Nathan vers Dauid,337 pour le redarguer du peché qu'il auoit commis contre Vrie, & que le Prophete luy dit entr'autres choſes: Ainſi a dit l'Eternel, Voicy, je m'en vais faire ſoudre vn mal contre toy de ta maiſon; & enleueray tes femmes deuant tes yeux, & les bailleray à ton domeſtique, & il dormira auec elles à la veuë du Soleil; Tu l'as fait en cachette; mais moy je feray cette choſecy en preſence de tout Iſraël, à la face du Soleil. Et la ſuitte de l'hiſtoire ſainte nous apprend, qu'Abſalon s'eſtant éleué contre Dauid ſon pere pour luy oſter la vie & le Royaume, s'il euſt pû, ſoüilla ſon lit, coucha auec ſes concubines en plein midy à la veuë d'vn chacun: De ſorte qu'il ſemble que Dieu ſoit le veritable autheur du crime d'Abſalon; ce qui n'eſt pas croyable. Comment pouuons-nous donc accorder ce paſſage auec ce que nous venons de dire, que Dieu n'eſt point auteur du mal? qu'il ſe ſert des meſchans338 ſans contribuer ny participer à leur malice, Veu que le Prophete dit en termes expres, au Nom de l'Eternel, Tu l'as fait en cachette, mais moy je le feray à deſcouuert.
Si vous croyez ce que nous auons dit cy deuant, que Dieu eſt Saint & Iuſte, ſource de toute Iuſtice & ſainteté, Vous ſerez perſuadé qu'il ne peut proceder aucune ſoüillure de luy: Et ainſi vous vous donnerez garde à ne pas prendre les paroles du Prophete Nathan au pied de la lettre: Mais vous les expoſerez en cette ſorte, que Dieu laſchera la bride aux ennemis de Dauid, la malice deſquels luy eſtoit preſente, qu'il ne les empeſchera pas d'exercer leur cruaute à l'encontre de luy, juſqu'à vn certain poinct; Et par ce moyen la difficulté339 ceſſera, & vous n'attribuerez rien de mal conuenable à ſa ſainte Majeſté. Et qui doute que le conſeil pernicieux. qu' Achitophel donna à Abſalon de s'éleuer contre ſon pere, de ſoüiller ſon lit, & de le pourſuiure à outrance, ne fuſt l'oeuure du Diable? Certes le Diable s'eſtoit emparé du coeur d'Achitophel, qui eſtoit figure de Iudas, & ce fut luy qui luy inſpira ce pernicieux conſeil, & qui le porta à l'executer: Mais Dieu, qui ne vouloit pas perdre Dauid, mais ſeulement le châtier, laſcha la bride à ces meſchans; ſans toutesfois contribuer, ny participer à leur meſchanceté, & empeſcha ce fils rebelle & ingrat de paſſer outre, confondit le conſeil d'Achitophel, fit perir ces malheureux, humilia ſon ſeruiteur, & le reſtablit en ſon Royaume: Et ainſi voyons-nous que Dieu par ſa grande puiſſance & ſageſſe incomprehenſible conuertit le venin de ces viperes-là, en vne medecine,340 qui fut tres-ſalutaire à ſon ſeruiteur.
Ie crois de coeur & confeſſe de bouche, que Dieu eſt ſaint & juſte, ſource de toute juſtice & ſainteté, qu'il ne peut proceder aucune ſoüillure de ſa Majeſté: Mais comme je ſuis peu verſé dans l'eſtude des ſaintes lettres, à cauſe de mon bas aage, cette maniere de parler du Prophete Nathan troubloit mon Eſprit: A preſent je ſuis reſolu, & tiens pour conſtant que Dieu ne peut eſtre auteur du mal de coulpe; ains ſeulement du mal de peine.
Ce fondement eſtant poſé que Dieu eſt Saint & Iuſte, ſource de toute Iuſtice & ſainteté; & qu'il ne peut proceder aucune choſe de luy qui ne ſoit ſemblable à luy; Reprenons noſtre entretien, & diſons vn mot des ſaintes Eſcritures, Sont elles ſuffiſātes pour eſtablir & appuyer les doctrines que nous auons miſes en auant, &341 pour nous conduire à la vie eternelle; ou ſi l'autorité des hommes eſt neceſſaire: Car pluſieurs ſoûtiennent que ſans les traditions des hommes, ou de l'Egliſe, comme ils parlent, la Parole de Dieu eſt inſuffiſante, ajoûtans qu'elle eſt comme vn nez de cire, qu'on tourne de tous coſtez, que deſnuée de leurs teſmoignages, elle cauſe les ſchiſmes & les hereſies. Eſclairciſſez moy ſur cette difficulté; Car ſi cela eſtoit, nous aurions trauaillé en vain.
IL faudroit vn homme plus intelligent que moy pour reſpondre ſuffiſamment à voſtre demande: Neantmoins je taſcheray de vous ſatisfaire ſelon ma petite portée;342 Et pour y paruenir auec plus de facilité j'eſtime qu'il eſt neceſſaire d'aller à la ſource, & de paruenir à noſtre but par degrez.
Le Ciel, la Terre, la Mer, & toutes les choſes qui y ſont, nous apprennent deux choſes. L'vne qu'il y a vn Dieu Tout-puiſſant, & tout Sage, qui les a creées, qui les conduit, & les gouuerne: Car les choſes inuiſibles de Dieu ſçauoir ſa puiſſance eternelle & ſa diuinité ſe voyent comme à l'oeil en la creation du monde, Rom. 1er verſ. 20. Et l'autre qu'il a fait tout pour l'homme; mais qu'il a fait l'homme pour ſa gloire, l'ayant pour cet effet doüé d'vne ame intelligente & raiſonnable, comme nous l'auons montré cy-deuant. Ces choſes eſtans ainſi ſans qu'elles puiſſent eſtre contredites, il nous ſera facile de cōceuoir cette opinion, que tout ainſi que les hommes donnēt des regles à leurs ſujets, àleurs ſeruiteurs, & à leurs enfans, afin que343 fur icelles ils forment leur ſeruice & leur obeïſſance, Dieu a fait entendre, & appris aux hommes, pourquoy il les a mis au monde, & comment ils y doiuent viure pour luy eſtre agreables, & pour paruenir à vne fin heureuſe.
Quant aux Peres qui ont veſcu depuis la creation juſqu'à Moyſe, il eſt conſtant que Dieu les a conduits ſans Parole eſcrite, par reuelations & par diuerſes apparitions, comme je l'ay montré cy-deuant. Et lors que Dieu voulut retirer les enfans d'Iſraël de la captiuité d'Egypte, il parla à Moyſe en Oreb, & apres la deliurance il donna ſa Loy à Moyſe, & luy-meſme eſcriuit de ſon propre doigt ſes Commandemens ſur deux Tables de pierre, que Moyſe auoit façonnées par ſon commandement: & Moyſe nous a laiſſé ces deux Tables, & pluſieurs Liures qui luy ont eſté dictez par le S. Eſprit, & entr'autres le Liure de la Geneſe, qui contient l'hiſtoire de la344 creation du monde ancien; la ruīne d'iceluy par les eaux du Deluge, à cauſe des pechez des hommes, le reſtabliſſement de toutes choſes par le moyen de Noé & de ſes enfans, la conſeruation de l'Egliſe en la famille de Sem, les peregrinations d'Abraham, d'Iſaac & de Iacob, la deſcente de Iacob en Egypte; & finalement l'eſtat & la condition des Iſraëlites en Egypte juſqu'à la mort de Ioſeph, & depuis le deceds de Ioſeph juſqu'au temps de la deliurance par le miniſtere de Moyſe. Aux Liures de Moyſe Dieu ajoûta ceux de Ioſué, l'hiſtoire de l'Egliſe ſous la conduite & gouuernement des Iuges, & les Liures de Samüel. Et dautant que ces Liures contenoient la regle parfaite du ſeruice que Dieu vouloit luy eſtre rendu en ce temps-là; Dauid qui eſtoit conduit par le S. Eſprit, & qui auoit fort bien compris l'excellence des choſes qui y eſtoient contenuës, diſoit au345 Pſeaume 19. verſ. 8. 9. 10. 11. & 12. que la Loi de Dieu eſt le reſtaurent de l'ame, comprenant ſous ce mot de Loy toute la Parole de Dieu, qu'elle donne ſapience à l'ignorant, que les Mandemens de l'Eternel ſont droits, qu'ils rejouïſſent le coeur, qu'ils illuminent l'entendement, qu'ils ſont plus deſirables que fin or, & plus doux que miel; que par iceux les hommes ſont rendus ſages, & auiſez, & qu'il y a grand loyer en l'obſeruation d'iceux. Et au Pſeaume 119. verſ. 105. que cette Parole eſt la lumiere par laquelle Dieu nous conduit en noſtre pelerinage terrien. A ces Liures Dieu a ajoûté les eſcrits des Prophetes, qu'il ſuſcitoit de temps en temps pour reformer les abus, qui s'eſtoient fourrez en la doctrine, & aux moeurs de l'Egliſe, & pour predire les choſes à venir; & encore la doctrine Euangelique par le miniſtere de ſon Fils noſtre Souuerain Docteur, & ce Fils nous346 a reuelé tout le conſeil de ſon Pere, ſuiuant l'Oracle cōtenu au Pſeaume 40. en ces mots. I'ay preſché ta juſtice, j'ay declaré ta fidelité, & la deliurance que tu m'as mis en main: le n'ay point celé ta gratuité ny ta verité, & nous as fait connoiſtre les choſes qui eſtoient cachées ſous les ombres & figures de la Loy; Bref toute la volonté de ſon Pere concernant noſtre ſalut, comme il nous l'apprend luy-meſme au chap. 25. de l'Euangile ſelon S. Iean verſ. 15. Ie ne vous appelle plus ſeruiteurs, diſoit-il à ſes Diſciples; car le ſeruiteur ne ſçait que ſon maiſtre fait: mais je vous ay nommé mes amis, pourtant que je vous ay fait connoiſtre tout ce que j'ay oüy de mon Pere. Et pour former ſon corps miſtique l'Egliſe Chreſtienne, Il leur a fait commandement d'endoctriner toutes nations, & de les enſeigner de garder tout ce qu'il leur auoit commandé, Matt. 28. verſ. 19. & 20. meſme347 d'ecrire aux Egliſes, & de leur faire entendre ſa volonté. Eſcry, diſoitil à S. Iean, les choſes que tu as veuës, celles qui ſont, & celles qui doiuent eſtre faites cy-apres, Apocal. 1. v. 19. le demande donc, la Loy baillée à Moyſe en la montagne de Sinaï, & tous ſes Liures ne ſont-ils pas Parole de Dieu? Les eſcrits des autres Prophetes ne ſont-ils pas auſſi Parole de Dieu? certes je n'eſtime pas qu'il y ait aucun homme de ceux qui ſe diſent eſtre Chreſtiens, qui vouluſt deſnier cette verité: puis que c'eſt choſe connuë d'vn chacun, que Dieu a parlé à Moyſe, comme vn amy parle à ſon amy, qu'il l'a conduit par ſon Eſprit, qu'il luy a commandé de croire les choſes qu'il auoit veuës & oüyes, & celles qu'il auoit faites par ſon miniſtere, & qu'il luy a baillé les deux Tables de la Loy eſcrites de ſon propre doigt; & encore que les autres Prophetes ont eſté conduits & inſpirez348 par le S. Eſprit: Car les ſaints hommes de Dieu, dit S. Pierre, pouſſez du S. Eſprit ont parlé, 2. Pier. chap. 1. verſ. 21. D'ailleurs, outre le témoignage auantageux que Dauid a rendu à la Loy, & aux Prophetes qui l'auoient precedé, Ieſus Chriſt renuoyoit les hommes de ſon temps à la Loy & aux Prophetes pour auoir vie. Enquerez vous diligemment, leur diſoit-il, des ſaintes Eſcritures; car ce ſont elles qui rendent témoignage de moy, & vous eſtimez auoir par icelles vie eternelle, Iean. 5. verſ. 39. Et lors qu'il voulût inſtruire ſes Diſciples apres ſa Reſurrection, il commença par Moyſe, & ſuiuant par tous les Prophetes, il leur declara les choſes qui eſtoient de luy, Luc 24. verſ. 27. De meſme lors qu'il fut attaqué au deſert par le Prince de la puiſſance de l'air, il ſe ſeruit de cette Parole, que S. Paul nomme l'eſpée de l'Eſprit, Eph. 6. verſ. 17. auec laquelle il le chaſſa, Matth. 4. verſ. 1.349 & ſuiuans: & par cette meſme parole, il conuainquit & ferma la bouche pluſieurs fois aux Phariſiens & Saducéens; en telle ſorte qu'ils ne luy pouuoient répondre, & n'oſerent plus l'interroger, Matth. 22. verſ. 46. marque certaine & infaillible de la diuinité de cette Parole.
Quant à l'Euangile, n'eſt-ce pas la Parole du Fils eternel de Dieu? Qui ſera donc celuy qui oſera deſnier que l'Euangile ſoit Parole de Dieu? puis que Ieſus Chriſt meſme en eſt l'auteur, & que le S. Eſprit nous apprend au dernier verſet du chapitre 20. de l'Euangile ſelon S. Iean, que les choſes qui y ſont contenuës ont eſté eſcrites, afin que nous croyons que Ieſus eſt le Chriſt le Fils de Dieu, & qu'en croyant nous ayons vie par ſon Nom.
Pour ce qui eſt de la doctrine Apoſtolique, elle eſt auſſi Parole de Dieu: car les Apoſtres n'ont enſeigné que ce qui leur auoit eſté ordonné par350 noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & ils n'ont commencé de preſcher & d'eſcrire qu'apres auoir receu le S. Eſprit, qui les a conduits & inſpirez pendant tout le cours de leur vie: auſſi n'ont-ils enſeigné que les choſes ſaintes, qui regardent la gloire de Dieu, & le ſalut des hommes, rapportant & appropriant les Propheties à Ieſus Chriſt, les ombres & figures de l'ancienne Loy à l'Euangile: C'eſt pourquoy leurs enſeignemens, leurs exhortations & leurs eſcrits ont eſté, ſont & ſeront receus par les Eſleus; non point comme parole d'homme, mais ainſi qu'elle eſt veritablement, comme Parole de Dieu, laquelle trauaille auec efficace en ceux qui croyent, 1. Theſſal. chap. 2. verſ. 13.
L'efficace de la Parole de Dieu eſt donc celeſte & diuine; & comme elle procede d'vne Majeſté infinie, de celuy qui eſt ſource de vie & de lumiere; elle eſt viuante & viuifiante, plus penetrante351 que nulle eſpée à deux trenchants. Elle atteint juſqu'à la diuiſion de l'ame, & de l'eſprit, & des jointutures, & des moüelles, Heb. 4. verſ. 12. elle eſt propre à endoctriner, à conuaincre, à corriger & inſtruire ſelon juſtice, rendre à l'homme de Dieu accomply & parfaitement inſtruit en toute bonne oeuure: Auſſi nous rend elle ſages à ſalut par la foy qui eſt en Ieſus Chriſt, 2. Tim. chap. 3. verſ. 15.16. & 17. C'eſt par elle que Dieu nous a engendrez; C'eſt par elle qu'il nous ſauue, Jacq. 1er verſ. 18. & 21. C'eſt par elle qu'il nous nettoye & ſanctifie: Vous eſtes ja nets, diſoit noſtre Souuerain Docteur à ſes Diſciples au 13. de S. Iean verſ. 3. pour la Parole que je vous ay dite; Et au chap 17. priant ſon Pere pour eux, Il luy diſoit au verſ. 17. Ta Parole eſt verité, ſanctifie les par ta verité. Apres ces teſmoignages ſi clairs & euidens, je n'eſtime pas qu'il y ait à douter de la diuinité des ſaintes352 Eſcritures, & de leur ſuffiſance, ny meſmes des doctrines que j'ay miſes en auant par mes reſponſes precedentes, puis qu'elles ſont fondées & confirmées par les ſaintes Eſcritures.
Quant à la parole des hommes, communement appellée traditions, que les hommes ont voulu introduire en l'Egliſe, & qu'ils taſchent de joindre aux ſaintes Eſcritures, elles ont eſté de tout temps condamnées. Moyſe defendit en ſon temps, d'ajoûter ou diminuer en la Loy, Deut. 4. verſ. 2. & 12. verſ. 32. Apres luy noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, Docteur de verité, parlant aux Scribes & Phariſiens de ſon temps qui blaſmoient ſes Diſciples de ce qu'ils n'auoient pas laué leurs mains deuant que prendre leurre pas ſuivant leurs traditions; & vouloient le faire paſſer, luy pour vn prophane; Pourquoy, luy diſoientils, outre paſſent tes Diſciples les traditions des anciens? Et vous, leur reſpondit-il. 353Pourquoy outre-paſſez vous les commandemens de Dieu par vos traditions? Matt. 15. verſ. 3. hypocrites, continuë il aux verſets 7.8. & 9. Eſaye a bien prophetiſé de vous, diſant, ce peuple cy s'approche de moy de ſa bouche; mais leur coeur eſt éloigné de moy, mais en vain m'honorent-ils enſeignant des doctrines, qui ne ſont que commandemens d'hommes, qui ſe deſtournent de la verité, dit S. Paul à Tite chap. 1. verſ. 14. & par conſequent deſtournent ceux qui s'y adonnent.
Ces choſes eſtans ainſi ſans qu'elles puiſſent eſtre contredites; qui pourra accuſer d'inſuffiſance les ſaintes Eſcritures? Si ce n'eſt les Diſciples de l'ancien Docteur du deſert, plus meſchans en cela que leur Maiſtre, leſquels s'efforcent d'eſteindre ce flambeau pour eſtablir dans l'Egliſe leurs fauſſes doctrines; afin de porter les hommes, comme ils ont fait à la deffiance,354 & à l'idolatrie; & voyans qu'ils ne pouuoient la ſupprimer, ils l'ont renduë ſuſpecte & dangereuſe au peuple: Mais elle ſe leuera en jugement à l'encontre d'eux. Car qui me rejette, & ne reçoit mes Paroles, dit noſtre Souuerain Docteur au 12. de S. Iean verſ. 48. la Parole que j'ay portée le jugera au dernier jour.
Puis donc que la ſainte Eſcriture eſt diuinement inſpirée, qu'elle eſt propre à inſtruire, & à conuaincre les contrediſans: que d'ailleurs elle eſt le reſtaurent de l'ame, le flambeau qui nous conduit en noſtre vocation ſpirituelle, la verité qui nous ſanctifie, & à laquelle nous ſommes renuoyez pour auoir vie; Et finalement qu'elle eſt propre à rendre l'homme de Dieu accomply & parfaitement inſtruit à toute bonne oeuure, il faut la tenir pour ſuffiſante; & rejetter les traditions des hommes, comme vne peſte. Pour mon regardje me355 veux tenir ferme à cette Parole, & demander à Dieu le don d'intelligence, comme je luy demande de tout mon coeur: Ie veux la mediter, puis que le bon heur & la felicité de l'homme ſe trouue en cet exercice ſpirituel. Pſea. 1. verſ. 1. & 2. Et au contraire que l'ignorance affectée de la Parole de Dieu, eſt vne marque infaillible de reprobation: Et de fait noſtre Seigneur Ieſus Chriſt diſoit aux Iuifs au chap. 8. de S. Iean verſ. 47. Celuy qui eſt de Dieu oit les Paroles de Dieu, pourtant ne les oyez vous point, d'autant que vous n'eſtes point de Dieu.
Puis que la demande doit former la reſponſe, je tiens la voſtre pour ſuffiſante: Mais ſi vous auiez à diſputer contre les Athées, il faudroit traitter auec eux d'vne autre ſorte, & montrer la diuinité des ſaintes Eſcritures. 35610 Par leur durée, car elles ſont plus anciennes qu'aucun autre liure qui ſoit au monde: & combien que pluſieurs Roys & Princes ſe ſoient efforcez de les eſteindre & ſupprimer, elles ont ſubſiſté, & ſont paruenuës juſques à nous, & ſubſiſteront juſqu'à la fin de toutes choſes. 20 Par leur Majeſté: Car bien qu'elles nous enſeignent auec douceur, elles parlent auec autorité: Si elles promettent la vie eternelle aux obſeruateurs des doctrines qu'elles nous enſeignent, concernant la gloire de Dieu & noſtre ſalut, elles menaſſent auſſi les rebelles & desobeïſſans de la mort eternelle. 30 Par l'excellence de leurs preceptes: Car elles nous enſeignent comme j'ay dit cy-deuant qu'il y a vn ſeul Dieu Tout-puiſſant, tout Sage, tout Saint, tout Iuſte & tout Miſericordieux, que Dieu eſt vne eſſence Eternelle, Spirituelle, Inuiſible & incomprehenſible, qu'en cette eſſence il y a trois perſonnes357 Pere, Fils & S. Eſprit, qui ne ſont pourtant qu'vn ſeul & meſme Dieu, qui a creé toutes choſes de rien, & par ſa Parole, qui les conſerue par ſa puiſſance, & qui peut les reduire en leur premier neant, qui a creé l'homme droit pour ſa gloire, qui luy a donné ſa Loy pour regle de ſes penſées, paroles & actions: Et d'autant que l'hóme eſtoit comme eſtonné depuis ſa cheute, tout à fait incapable d'obſeruer les choſes qui luy eſtoient commandées & par conſequent ſous malediction & en la mort; elles luy apprennent que Dieu l'a tant aimé, qu'il a donné ſon Fils, afin que croyant en luy il ſoit ſauué, que ce Fils a eſté ſi charitable qu'il a pris & vny à ſa nature diuine, la nature humaine dans le ventre d'vne Vierge par l'operation du S. Eſprit, qu'en cette nature il a porté la peine que nous auions merité, qu'il eſt mort pour nous, à cauſe de nos pechez, & reſſuſcité pour noſtre juſtification: &358 que par ſa mort, il nous a deliurez de la mort eternelle & nous a merité la vie, de laquelle il nous rendra jouïſſans; pourueu que croyans en luy nous nous adonnions à la ſainteté, & aux bonnes oeuures; & que du Palais de ſa gloire il nous conduit par ſa Parole & par ſon S. Eſprit. 40 Par leurs Predictiōs certaines & infaillibles des choſes à venir, la pluſpart deſquelles ont eu leur accompliſſement: Pour exemple, lors qu'elles ont predit la deliurance de l'Egliſe Iudaïque, de la captiuité de Babylone, & la ruïne de l'Empire des Babyloniens, Dieu a ſuſcité Cyrus qui a executé l'vn & l'autre, ſemblablement ce qui auoit eſté predit de la venuë de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt en chair, de ſes ſouffrances, de ſa reſurrection, & de ſon Aſcenſion au Ciel, a eſté parfaitement accomply juſques aux moindres circonſtances: De meſme la Prophetie de la vocation des Gentils, & de l'eſtabliſſement359 de l'Egliſe Chreſtienne, par la Predication de l'Euangile, a eſté auſſi accomply en partie; Et ce qui reſte ſera parfaitement accomply, puis que Dieu l'a ordonné, comme je l'ay montré cy-deuant, & que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt l'a promis au 10. de S. Iean verſ. 16. I'ay encore d'autres brebis qui ne ſont point de cette bergerie, diſoit-il, aux Iuifs, il me les faut auſſi amener, & elles orront ma voix, & il y aura vn ſeul Berger, & vn ſeul troupeau. Leſquelles choſes eſtant jointes auec pluſieurs autres, que je ne puis déduire en cét endroit, font voir que les ſaintes Eſcritures procedent d'vn Dieu Tout-puiſſant, tout Sage, tout Bon, & la verité meſme, qui à la vie & la mort en ſa puiſſance, qui a diſpoſé du monde, & de toutes les choſes qui y ſont de toute eternité, & particulierement des hommes, leſquels il conduit & ameine à leur fin par diuers moyens; comme nous l'auons montré;360 Toutes fois puis que je ne vous ay propoſé que ceux qui font ſemblant de receuoir les ſaintes Eſcritures, & qui en effect s'efforcent de les affoiblir, & d'en corrompre le ſens, pour eſtablir leurs traditions & leurs fauſſes doctrines, vous en auez aſſez dit, pour montrer qu'elles ſont ſuffiſantes pour nous conduire à ſalut, & pour conuaincre les contrediſans.
Or par la grace de Dieu nous auons ſuffiſamment montré par les ſaintes Eſcritures, qu'il y a vn ſeul Dieu, & Pere de tous, qui eſt ſur tous, & parmy tous, & en nous tous, vn ſeul Moyenneur entre Dieu & les hommes, c'eſt à ſçauoir Ieſus Chriſt, vn ſeul corps, c'eſt à dire vne ſeule Egliſe, vn ſeul Eſprit qui garentit & deliure nos ames de corruption, qui nous applique le merite de la Mort, & Paſſion de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & qui opere en nous les vertus Chreſtiennes, vne ſeule foy qui ſe361 rapporte aux promeſſes de Dieu, vne ſeule eſperance, vn ſeul Bapteſme. Epheſ. 4. verſ. 4.5. & 6. vn ſeruice religieux qui ſe rapporte à Dieu ſeul, & que la Parole de Dieu eſt la ſeule regle de cet exercice. Reſte maintenant à parler de l'Egliſe, & à luy donner vne definition. Dites-moy donc qu'elle eſt cette Egliſe, dont vous auez parlé diuerſes fois, & pour laquelle Dieu a fait tant de merueilles.
L'Egliſe eſt la cōpagnie des fideles, qui loüent & glorifiēt Dieu au Ciel & en terre: Au Ciel auec les Anges bien-heureux; Et en terre en leur particulier, & aux aſſemblées ordonnées pour cet effet. Ceux qui ont eſté déja recueillis dans le Ciel compoſent cette partie de l'Egliſe que nous nommons triomphante; Et ceux qui ſont encor en terre, & qui ſont362 diuiſez en pluſieurs Egliſes particulieres, compoſent l'autre partie, que nous nommons Militante, & les deux enſemble compoſent l'Egiſe vniuerſelle, dont il eſt parlé au Symbole des Apoſtres, & de laquelle nous diſons, Ie crois l'Egliſe vniuerſelle. Or cette Egliſe eſt nommée par S. Iean au ch. 21. de l'Apocal. La Cité de Ieruſalem nouuelle deſcendante du Ciel de par Dieu, ou de deuers Dieu; parée comme vne eſpouſe ornée pour ſon mary, reueſtuë de la lumiere de ſon eſpoux, à laquelle les Roys de la terre apporteront leur gloire. C'eſt pourquoy auſſi le Roy Prophete parlant par l'Eſprit de Dieu qui eſtoit en luy, diſoit au Pſeaume 87. verſ. 3. ce qui ſe dit de toy Cité de Dieu, ce ſont choſes honorables: Et de vray qu'eſt ce qu'on en pourroit dire de plus honorable & de plus auantageux que ce que S. Iean, S. Pierre & S. Paul en diſent: Saint Iean au paſſage que je viens d'alleguer,363 Saint Pierre au chap. 2. de ſa premiere verſ 9. Vous eſtes, dit-il, aux membres qui la compoſent, la generation eſleuë, la Sacrificature royale, la nation ſainte, le peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celuy qui vous a appellez des tenebres à ſa merueilleuſe lumiere: Et S. Paul parlant du corps entier au chap. 1. de l'Epiſtre aux Epheſ. verſ. 22. & 23. dit, que Dieu a donné ſon Fils, qui eſt le Roy de gloire, pour eſtre chef de l'Egliſe, & que l'Egliſe eſt l'accompliſſement de celuy qui accomplit tout en tous: comme s'il diſoit que l'Egliſe rend accomply celuy duquel procede tout accompliſſement; c'eſt à ſçauoir Ieſus Chriſt, le contentement duquel ſemble ne pouuoir eſtre accomply, juſqu'à ce que le nombre de ſes eleus ſoit parfait, & qu'il les ait recueillis & introduits en ſa gloire; & qu'alors ſes ſouhaits & fes deſirs ſeront parfaits & accomplis: Et de fait364 il ſemble que c'eſt cela meſme que noſtre Seigneur vouloit dire au 17. de S. Iean verſ. 24. lors que parlant à ſon Pere il diſoit, Pere, mon deſir eſt touchant ceux que tu m'as donnez, que là où je ſuis, ils ſoient auſſi afin qu'ils contemplent ma gloire.
La deſcription que S. Iean a faite de l'Egliſe au chapitre que vous venez d'alleguer, ſe doit rapporter à l'Egliſe triomphante, qui ſera manifeſtée lors que Dieu aura raſſemblé tous ſes Eſleus en ſon Paradis; & de laquelle par conſequent nous feront partie: Mais vous deuez obſeruer, que pour paruenir à cette bourgeoiſie celeſte il faut auoir pris naiſſance, & auoir eſté eſleué en l'Egliſe militante: car c'eſt elle qui nous engendre à Dieu, qui nous forme & façonne peu à peu en ſa crainte, & en ſon amour, qui nous conduit & amene à cette ſainte Cité. C'eſt pourquoy il eſt tres-important de connoiſtre l'Egliſe365 en laquelle nous receuons tant d'auantages, pour nous y ranger & demeurer en icelle. Mais parce que c'eſt en ce poinct là que la plus grāde partie des hommes s'abuſent, & qu'il y a pluſieurs Aſſemblées au monde, qui prennent chacune le tiltre & la qualité de vraye Egliſe, combien qu'elles n'en ayent que le nom: Ie deſire entendre de vous, Comment, & à quelles marques nous pouuons connoiſtre la vraye Egliſe, & la diſcerner d'auec les fauſſes.
I'eſtime que nous pouuons connoiſtre la vraye Egliſe à ces marques, que Dieu y ſoit connu & adoré comme ſeul vray Dieu, & que le ſeruice des Anges, des hommes, & de toute autre creature en ſoit eſloigné, que ſa Parole y ſoit purement prefchée, & receuë auec obeïſſance de foy, & que les traditions humaines en ſoient bannies; que le merite du ſacrifice de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt366 y foit ſouuerainement exalté, & que toute autre ſatisfaction en ſoit excluſe; que les Sacremens que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a inſtituez y ſoient purement adminiſtrez, & les membres d'icelle enſeignez à renoncer à eux-meſmes & au peché, à chercher leur ſalut, non au pretendu merite des oeuures, mais en la miſericorde de Dieu par Ieſus Chriſt.
Apres auoir eſtably ces fondemens, j'eſtime qu'il faut reduire en deux corps toutes les Aſſemblées, qui prennent le tiltre & la qualité de vraye Egliſe; dont l'vne eſt la Reformée, & l'autre la Romaine; parce que celles qui n'ont point de communion auec l'vne ou auec l'autre d'vne façon ou d'autre, n'ont aucune marque de vraye Egliſe, auſſi ſont elles rejettées par l'vne & par l'autre; & apres examiner ces deux-là, par les marques que je viens d'eſtablir, qui ne peuuent eſtre raiſonnablement debatuës.
367Tout homme donc qui voudra glorifier Dieu, & qui ſera deſireux de ſon ſalut, examinera ſans paſſion ces deux corps, & en ce faiſant il trouuera que les marques cy-deſſus eſtablies ſont en l'Egliſe Reformée: Car Dieu y eſt connu & adoré comme ſeul vray Dieu, ſa Parole y eſt purement preſchée, creuë & receuë comme regle tres-parfaite du ſalut des hommes, les traditions humaines en ſont bannies, le merite de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt y eſt ſouuerainement exalté, celuy des hommes & de toute autre creature n'y trouuant point de place: Les deux Sacremens que noſtre Seigneur a inſtituez, c'eſt à ſçauoir, LE BAPTESME, ET LA SAINTE CENE, y ſont adminiſtrez & receus en la meſme façon, & auec la meſme ſignification qu'ils ont eſté inſtituez: Les membres d'icelle ſont appris, & font profeſſion ouuerte de renoncer à eux meſmes & au peché, de chercher368 leur ſalut en la grace & miſericorde de Dieu, par le merite de la Mort & Paſſion de noſtre Seigneur, & s'adonnent de tout leur pouuoir à ſainteté & à bonnes oeuures; afin que par leur ſainte conuerſation Dieu ſoit glorifié, & leurs prochains edifiez: Et partant je dis que l'Egliſe Reformée eſt la vraye Egliſe; celle-là meſme que S. Paul nomme le corps de Chriſt, 1. Cor. chap. 12. verſ. 27. Les fidelles qui l'a compoſent chacun en ſon endroit, membres d'icelle, de laquelle Ieſus Chriſt eſt Chef & Sauueur, Eph. 5. verſ. 23. & pour laquelle il s'eſt donné ſoy-meſme, afin de la ſanctifiet apres l'auoir nettoyée par le lauement d'eau, & par ſa Parole, & pour la rendre glorieuſe, ſans tâche ny ride, ſainte & irreprehenſible, verſ. 25.26. & 27. l'ayant pour cét effet fondée & edifiée ſur le fondement des Prophetes, des Euangeliſtes & des Apoſtres, dont il eſt la maiſtreſſe pierre, Epheſ. 3692. verſ. 17 & 20. leſquels il a enuoyez pour l'aſſemblage des ſaints, Epheſ. 4. verſ. 11. & 12. c'eſt à dire pour les amener à ſa connoiſſance, & en compoſer l'Egliſe de laquelle nous parlons. Et de fait S. Mathieu nous apprend au chap. 28. de ſon Euangile, que Ieſus Chriſt donna mandement à ſes Apoſtres d'endoctriner toutes nations, & de les baptiſer au nom du Pere, du Fils & du S. Eſprit, ajoûtant la promeſſe, que qui aura crû & aura eſté baptiſé, ſera ſauué, Marc 16. v. 16.
POur ce qui eſt de l'Egliſe Romaine, c'eſt vn corps, dont le S. Eſprit fait vne eſtrange deſcription, car en l'Epiſtre aux Theſſ. il nous repreſente le Chef, ſçauoir le Pape, comme vn ennemy de Dieu, qui s'oppoſe contre tout ce qui eſt nomme Dieu, eſtant aſſis au Temple de Dieu, & ſe faiſant adorer comme s'il eſtoit Dieu,370 que nul ne vous ſeduiſe, diſoit l'Apoſtre aux Theſſ. aux v. 3. & 4. du chap. 2. de ſon Epiſtre; Car ce jour là ne viendra point que premierement ne ſoit arriuée la reuolte, & que l'homme de peché ne ſoit reuelé, le fils de perdition, lequel s'oppoſe & s'éleue contre tout ce qui eſt nommé Dieu ou qu'on adore, juſques à eſtre aſſis au Temple de Dieu, ſe portant comme s'il eſtoit Dieu; Et pluſieurs hiſtoriens dignes de foy, nous apprennent que la deſcription faite par le S. Eſprit en cette Epiſtre, a eſté diuerſes fois, & par des hommes de grand ſçauoir rapportée & appropriée au Pape, comme au chef & auteur de la reuolte dont l'Apoſtre parle, & l'experience nous fait voir qu'elle ne peut conuenir à aucun autre, Veu qu'il n'y a jamais eu aucun homme qui ait fait ce que le Pape fait: Car apres ſa promotion au Papat, il s'aſſiet ſur vn Autel, & là il eſt adoré des Cardinaux, comme s'il eſt oit Dieu. 371Ie reſerue à parler cy-apres de ſa doctrine, par laquelle il s'éleue & s'opoſe contre Dieu, & fait voir qu'il eſt veritablement l'homme de peché, le fils de perdition. Saint Pierre parlant de ſes membres, ſçauoir de ſes Prelats en ſa 2. chap. 2. verſ. 1. dit que ce ſont des faux Docteurs. Il y aura entre vous, dit le ſaint Apoſtre, des faux Docteurs qui introduiront couuertement des ſectes de perdition, & qui renieront le Seigneur, par leſquels la voye de la verité ſera blaſphemée; Et S. Paul en ſa 1re à Timot. chap. 4. verſ. 1.2. & 3. dit expreſſement, que ces faux Docteurs s'adonneront aux doctrines des Diables, enſeignans menſonges par hypocriſie, eſtās cauteriſez en leurs propres conſciences, defendans de ſe marier, commandans de s'abſtenir des viandes que Dieu a creées pour ceux qui ont connû la verité, pour en vſer auec action de graces. Finalement le S. Eſprit nous repreſente le corps entier372 de cette Egliſe au 17. de l'Apocal. verſ. 4. par vne femme accouſtrée de pourpre, & d'eſcarlate, parée d'or, de pierres precieuſes & de perles, tenant en ſa main vne coupe d'or pleine d'abomination de la ſoüillure de ſa paillardiſe; & au verſet ſuiuant il ajoûte, que ſur ſon front il y auoit vn nom eſcrit, MISTERE, la grande Babylon, la mere des paillardiſes, & abominations de la terre: Et par cette deſcription le S. Eſprit nous fait voir, que l'Egliſe Romaine eſt vn corps entierement corrompu & gangrené, incapable par conſequent de quelque bonne production: Neantmoins cette Egliſe prend la qualité d'eſpouſe de Ieſus Chriſt, & ſe dit eſtre ſi bien affermie en toute Sainteté & Iuſtice, qu'elle ne peut errer; cōbien qu'elle ſoit pauure, malheureuſe & miſerable, comme celle de Laodicée, Apocal. 3. verſ. 17. Conſiderons là de prés, & voyons ſi ſes deportemnens reſpondent à la qualité373 qu'elle s'attribue fauſſement. Il eſt conſtant qu'vne eſpouſe chaſte & fidelle à ſon mary, le reconnoit pour ſon ſeigneur, comine Sara diſoit d'Abraham, qu'elle tient pour bien fait tout ce qu'il fait, qu'elle taſche de luy plaire, & de faire les choſes qui luy ſont agreables, d'éuiter celles qui peuuent luy déplaire, & qu'elle contribuë tout ce qu'elle peut pour le faire obeïr, & honorer; fait ſuiure & executer exactement les ordres qu'il a donnez pour la conduite de ſa famille. Celle cy fait tout le contraire, & ſemble qu'elle ait pris à taſche de faire toutes les choſes qui peuuent irriter ſon pretendu eſpoux: Elle fait bien ſemblant de luy adherer: Mais par oeuures elle le renie, comme les Creteins, Tite 1er verſ. 16. Car en premier lieu elle l'accuſe tacitement d'ignorance, ou de mauuaiſe volonté enuers ſon Egliſe; En ce qu'elle dit, qu'il luy a donné vne Parole, qui n'eſt pas374 ſuffiſante pour la conduire; & qu'il a eſté neceſſaire qu'elle y ait mis la main, ſous pretexte d'vne parole non eſcrite qui eſt pardeuers elle, comme elle pretend. Et ainſi elle deshonore ſon eſpoux pretendu, & taſche de le rendre meſpriſable & contemptible. Mais elle n'en demeure pas là; car elle s'efforce de rendre ſa Parole ſuſpecte & dangereuſe; Et pour comble de malice, Elle ajoûte, que cette Parole eſt comme vn nez de cire, vne regle imparfaite qui cauſe les ſchiſmes & les hereſies; combien qu'elle ſoit ſainte, pure, nette & profitable a endoctriner, à conuaincre, à corriger & inſtruire ſelon juſtice; afin que l'homme de Dieu ſoit accomply & parfaitement inſtruit en toute bonne oeuure; comme l'Apoſtre S. Paul nous l'apprend en la 2. à Timot. chap. 3. verſ. 16. & 17. Et qu'à cauſe de ſon excellence, il nous commande de l'auoir au coeur & en la bouche, que la Parole375 de Chriſt, dit-il au chap. 3. de l'Epiſtre aux Coloſſ. verſ. 16. habite en vous plantureuſement, en toute ſapience, en vous enſeignant & admoneſtant l'vn l'autre par Pſeaumes, loüanges & chanſons ſpirituelles, chantans de voſtre coeur au Seigneur: neatmoins cette eſpouſe pretenduë en a deffendu la lecture au peuple, Combien que S. Iacques nous apprenne, qu'elle peut ſauuer nos ames: pourueu qu'elle ſoit receuë en douceur lors qu'elle nous eſt preſchée & adminiſtrée. Jacq. 1er verſ. 21. Et S. Iean, que le bon-heur & la felicité de l'homme conſiſte en la lecture, & en la meditation d'icelle. Apoc. 1. verſ. 3. Or cette defenſe ne peut auoir autre but, que celuy-cy d'affoiblir les teſmoignages que cette Parole luy rend, & d'empeſcher que les plus auiſez ne puiſſent connoiſtre & diſcerner les doctrines qu'elle leur propoſe & ſçauoir ſi elles ſont bonnes ou mauuaiſes, & ſi elles ſe rapportent376 à la volonté de Dieu. En ſa place elle a introduit ſes traditions, qui ont quelque apparence de deuotion volontaire, & qui en effet annullent les Commandemens de Dieu. Marc 7. verſ. 9. deſtournent & éloignent par conſequent les homme de Dieu; & les forment à la rebellion; Et combien que les traditions des hommes, au fait de la Religion ayent eſté condamnées de tout temps, comme je l'ay montré cy-deuant, elle les veut faire paſſer pour regle de ſalut: Mais en vain m'honorent-ils, enſeignans des doctrines qui ne ſont que commandemens d'hommes, diſoit noſtre Souuerain Docteur au chap. 15. de ſaint Matth. verſ. 9. Apres auoir arraché ce flambeau de la main du peuple; Elle le conduit en tenebres par vn langage eſtrange, par cette parole non eſcrite, dont je viens de parler, & par des maximes directement contraires à la volonté de ſon eſpoux pretendu: Car377 elle a remply ſes Temples, & parſemé les coins des ruës de diuerſes Images, qu'elles nomme par vne ſecrette Prouidence de Dieu le liure des ignorans, je dis par vne ſecrete Prouidence de Dieu, parce que la Parole de Dieu nomme les Images, enſeigne menſonges. Hab. 2. verſ. 9. Et ainſi les Images ſont veritablement le liure des ignorans; leur a ordonné vn ſeruice religieux; combien que ſon pretendu eſpoux l'ait expreſſement defendu au 20. de l'Exode verſ. 8. & 5. & en diuers autres endroits des ſaintes Eſcritures; a eſtably le pretendu ſacrifice de la Meſſe, qu'elle dit eſtre vn ſacrifice expiatoire des pechez des viuans & des morts; combien qu'il ne ſe faſſe point d'expiation des pechez ſans effuſion de ſang: Et que S. Iean nous apprenne en ſa premiere chap. 2. verſ. 2. que Ieſus Chriſt a fait la propitiation pour nos pechez, & par conſequent renonce au merite de la Mort378 & Paſſion de ſon eſpoux pretendu: A eſtably vn Purgatoire imaginaire, & le merite des oeuures: Combien que le meſme Apoſtre nous enſeigne en la meſme Epiſtre chap. 1. verſ. 7. que le ſang de Ieſus Chriſt nous purge de tout peché; Et que d'ailleurs noſtre juſtice ſoit comparée à vn drapeau ſoüillé des fleurs de la femme. Eſaye 64. verſ. 6. commande l'inuocation des Saints; Combien que Dieu nous ait commandé au Pſeau. 50. & en pluſieurs autres endroits de ſa Parole, de l'inuoquer en nos neceſſitez, qu'il nous ait promis de nous en tirer hors; que les Prophetes, ny les Apoſtres ne nous ayent laiſſé aucun exemple de cette inuocation des Saints: que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt au contraire nous ait commandé de nous adreſſer à Dieu, qui eſt noſtre Pere celeſte, Et que le Prophete Ioël nous aſſeure cha. 2. verſ. 32. que quiconque inuoquera le nom du Seigneur ſera ſauué: A379 eſtably d'autres Sacremens que ceux que ſon pretendu eſpoux a inſtituez, & deffiguré le Bapteſme, & la ſainte Cene; en telle ſorte qu'ils ne ſont plus reconnoiſſables: Car au Bapteſme, elle ajoûte la Confirmation, qui confere, comme elle dit, à ſes deuots vne ſeconde grace, preuue certaine & infaillible de ſon infidelité: Car ſi elle croyoit en Ieſus Chriſt, elle tiendroit le Bapteſme qu'il a inſtitué pour ſuffiſant; puis qu'il nous promet en ſaint Marc chap. 16. verſ. 16. que qui aura crû & aura eſté baptiſé ſera ſauué: Et en ce qu'elle ajoûte ce pretendu Sacrement de Confirmation, elle fait connoiſtre qu'elle n'a point crû; & que par conſequent elle à encouru la condamnation prononcée au meſme verſet contre les incredules: Car tout ainſi que celuy qui croit au Fils de Dieu a la vie eternelle, celuy qui luy deſobeīt ne verra point la vie, & l'ire de Dieu demeurera ſur lui. Jean 3. v. 36. 380Dieu faſſe miſericorde, & vueille par ſa bonté redreſſer ceux qui par foibleſſe, ou par la malice de ces faux docteurs ont eſté enueloppez ſous cette ruïne. D'ailleurs elle luy donne vne operation toute contraire, car elle attribuë la vertu au ſigne: en ce qu'elle ſoûtient que les enfans ne peuuent eſtre ſauuez s'ils n'ont receu le ſigne viſible, combien que ce ſoit le ſang de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt qui nous eſt repreſenté par l'eau du bapteſme, qui nous purge de tous nos pechez, ſuiuant le paſſage de S. Iean cy-deuant allegué. Et au fait de la ſainte Cene, a ordonné vne manducation charnelle du corps de ſon eſpoux pretendu; au lieu qu'elle eſt purement ſpirituelle, parce qu'elle ſe fait par la foy en croyant en Ieſus Chriſt, Iean 6. verſ. 35. Fait au reſte l'homme égal à Dieu; & qui plus eſt, elle l'éleue au deſſus de Dieu, en ce qu'elle enſeigne que le ſalut des hommes381 dépend de leur volonté, & de leur franc-arbitre; & que ſi l'homme ne veut, Dieu ne peut le ſauuer; enſeigne le doute du ſalut, combien qu'elle croye que l'homme peut non ſeulement accomplir les Commandemens de Dieu, mais faire des oeuures de ſupererogation qui compoſent le treſor imaginaire de cette Egliſe, ce qui eſt vne juſte retribution de leur erreur: Car de croire & ſoûtenir que l'homme peut faire plus que Dieu ne luy commande, & luy enſeigner le doute de ſon ſalut, ſont choſes directement contraires à la Parole de Dieu, qui dit en termes exprés, Que ſi l'homme accomplit les Commandemens de Dieu il viura par ſa propre juſtice, Leu. 18. verſ. 5. & c'eſt faire vn Dieu ſemblable à l'homme naturellement menteur: Deffinit ſa foy par ignorance, combien qu'elle vienne de la connoiſſance; comme Eſaye nous l'apprend au 53. de ſa Prophetie,382 verſ. 11. Mon ſeruiteur juſte, dit-il, parlant de Ieſus Chriſt, en juſtifiera pluſieurs par la connoiſſance qu'ils auront de luy: Et de fait lors que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt demanda à ſes Apoſtres, apres la reuolte dont S. Iean parle au 6. de ſon Euangile, s'ils ne vouloient pas auſſi s'en aller, ils répondirēt par la bouche de S. Pierre; Seigneur à qui nous en irions nous? tu as les Paroles de vie eternelle, & nous auons crû, & auons connu que tu es le Chriſt, le Fils du Dieu viuant, Iean 6. verſ. 68. & 69. De ſorte que ces deux paſſages nous apprennent que la foy vient de la connoiſſance, & non d'ignorance. Finalement, elle nous fait connoiſtre qu'elle n'approuue nullement la conduite de ſon pretendu eſpoux, & qu'elle y a entierement renoncé; en ce qu'elle a pris vn homme pour ſon chef, ſçauoir le Pape; combien que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ſoit le Chef & l'Eſpoux de l'Egliſe, &383 que l'Egliſe ſoit fondée ſur la doctrine Apoſtolique & Euangelique, comme je l'ay montré cy-deuant; & de fait, il eſt dit au chap. 21. de l'Apoc. verſ. 14. que l'Egliſe auoit douze fondemens, & en iceux les noms des douze Apoſtres, ſans qu'il y ſoit parlé du Pape, ny en aucun autre endroit des ſaintes Eſcritures, ſi ce n'eſt en Ia 2. aux Teſſal. au paſſage que j'ay allegué au commencement de cette réponſe: Et neantmoins le Pape en qualité de Chef & d'eſpoux de cette Egliſe, diſpoſe ſelon ſon dire du Paradis & de l'Enfer, comme bon luy ſemble, combien que cette puiſſance n'appartienne qu'à celuy qui a eſté, qui eſt, & ſera, qui a eſté mort, & qui eſt viuant aux ſiecles des ſiecles, qui tient les clefs de l'Enfer & de la Mort, Apoc. 1. verſ. 18. Mais cettuy-là n'eſtil pas pluſtoſt l'ennemy de Dieu, l'homme de peché, le fils de perdition, dont le S. Eſprit a parlé, qui eſt384 aſſis au Temple de Dieu, ſe portant comme s'il eſtoit Dieu, ſe faiſant adorer comme Dieu, & renuerſant les voyes de Dieu comme Elimas; Certes c'eſt luy-meſme, & ainſi j'eſtime que nous pouuons raiſonnablement luy appliquer les paroles que S. Paul dit à cét enchanteur au 3. des Actes verſ. 10. ô plein de toute fraude & de toute ruſe, fils du Diable, ennemy de toute juſtice, ne ceſſeras-tu point de renuerſer les voyes du Seigneur qui ſont droites? & l'Egliſe qui luy adhere, qui le reconnoiſt pour ſon Chef, peut-elle eſtre nommée l'eſpouſe de Ieſus Chriſt? n'eſt-elle pas pluſtoſt cette grande paillarde deſignée au 4. verſ. du chap. 17 de l'Apocal. Cette grande cité dont mention eſt faite au chap. ſuiuant verſ. 2. qui eſt deuenuë l'habitation des Diables, le repaire de tout eſprit, & oyſeau immonde & execrable, qui ſera entierement bruſlée au feu, verſ. 8. le cry ou385 ou la fumée: du tourment de laquelle, & de ceux qui auront pris ſa marque en leur main & en leur front montera aux ſiecles des ſiecles, dautant qu'ils n'auront repos ne jour ne nuit. Apoc. 14. verſ. 9. & 10. Dieu vueille par ſa ſainte grace nous preſeruer & garentir de cette ruïne.
Apres cet examen je n'eſtime pas qu'il y ait beaucoup de difficulté à connoiſtre & diſtinguer la vraye Egliſe d'auec la fauſſe. Et ceux qui voudront conſiderer ſans paſſion les choſes que je viens de dire, ne reconnoiſtront nullement pour vraye Egliſe la Romaine; en laquelle ces erreurs, & pluſieurs autres tirées du Paganiſme, & du Iudaïſme ſe trouuent; comme les eaux luſtrales, conuerties en eaux benites: les pompes & promenades de leurs Idoles conuerties en proceſſions auec les images, les merites de leurs Sacrifices, & de leurs autres ſuperſtitions conuerties au merite386 des oeuures; l'obſeruation des feſtes, la diſtinction & l'abſtinence de certaines viandes, & pluſieurs autres que je ne ſçaurois déduire: Au contraire ils tiendront pour vraye Egliſe, la Reformée, qui en eſt purgée, & en laquelle ils ſont condamnez, & ſe joindront à icelle, afin de glorifier Dieu. A mon égard je crois que l'Egliſe Reformée, en laquelle Dieu m'a fait naiſtre, & en laquelle vous m'auez éleué eſt la vraye Egliſe, & qu'il n'y en a point d'autre, en laquelle l'homme puiſſe trouuer ſon ſalut. C'eſt pourquoy auſſi je veux y demeurer, y viure & mourir, pour eſtre membre de l'Egliſe vniuerſelle de laquelle Dieu eſt le Dieu, & Ieſus Chriſt, le Chef & le Sauueur. Ie prie Dieu qu'il m'en faſſe la grace.
Ainſi ſoit-il, mon fils. Or puis que l'Egliſe Reformée, en laquelle nous ſommes, eſt la vraye Egliſe: & que la Romaine eſt la Babylon miſtique387 figurée & repreſentée par la Babylon ancienne; fuyons-là ſuiuant le commandement de Dieu, afin que participans à ſes pechez ne receuions de ſes playes, Apoc. 18. verſ. 4 Mettons-nous à l'abry de ſes tourmens, & tenons-nous fermes à l'Eg liſe Reformée pour le ſeruir, & honorer ſuiuant ſa volonté: Puis qu'elle a les promeſſes de grace, & qu'elle eſt l'aſile des enfans de Dieu; Et noſtre bon Seigneur nous fera jouïr de l'effet de ſa promeſſe contenuë au 12. de S. Iean v. 26. en ces mots icy; Et là où je ſeray, là auſſi ſera celuy qui me ſert, & ſi quelqu 'vn me ſert, mon Pere l'honorera. Venons à preſent aux Sacremens; Dites moy combien il y en a en l'Egli. ſe, & quel eſt leur vray vſage?
L'Egliſe Chreſtienne à deux388 Sacremens que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a inſtituez; ſçauoir, LE BAPTESME, ET LA SAINTE CENE, qui ſont comme les deux mammelles de l'Egliſe, l'vn eſt le Sacrement de noſtre naiſſance en l'Egliſe, & noſtre lauement ſpirituel: Car tout ainſi que par l'eau commune nos corps ſont lauez de leurs ordures; par l'eau du Bapteſme qui nous repreſente le ſang de Ieſus Chriſt répandu pour nous, nous ſommes lauez de nos ordures ſpirituelles par l'operation du S. Eſprit. Et l'autre eſt le Sacrement de noſtre nourriture ſpirituelle; Car comme nos corps ſont nourris par le pain & par le vin, le corps de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt rompu pour nous ſur la Croix, & ſon ſang reſpandu qui nous ſont preſentez par le pain & par le vin de la Cene, nourriſſent nos ames en l'eſperance de la vie eternelle. Orces deux Sacremens reſpondent aux deux principaux de l'Egliſe389 Iudaïque, dont l'vn eſtoit la Circonciſion, qui leur repreſentoit leur corruption naturelle, par le retranchement du prepuce de leur chair, & leur apprenoit qu'ils deuoient apporter tout ſoin & diligence à ſe purifier: Et l'autre, la Paſque ou l'Agneau qui fut immolé en Egypte par le commandement de Dieu, Exode 12. verſ. 6. par le ſang duquel les Iſraëlites furent déliurez non ſeulement de la captiuité du Pharao temporel, mais auſſi de la main de l'Ange qui deſtruiſit les premiers nez d'Egypte; Et d'abondant aſſeurez de leur deliurance ſpirituelle de la tyrannie du Diable qui eſt le Pharao ſpirituel, par le ſang de l'Agneau de Dieu, qui eſtoit figuré & repreſenté par la Paſque; C'eſt pourquoy auſſi, & pour leur rafraiſchir la memoire de cette deliurance temporelle, & les entretenir en la meditation de leur deliurance ſpirituelle, Dieu leur commanda au 14.390 verſet du meſme chap. d'en celebrer la memoire à perpetuïté, c'eſt à dire juſques à la venuë du vray Agneau qui deuoit mettre fin à toutes ces figures, par le ſacrifice de ſon corps, & donner de nouuelles loix au peuple nouueau: Et de fait eſtant venu en chair, il nous a donné les deux Sacremens, dont je viens de parler, Sçauoir le Bapteſme, & la Sainte Cene, leſquels ne repreſentent pas ſeulement les biens ſpirituels, comme la Circonciſion & la Paſque; mais nous les exhibent, & nous, en donnent la jouïſſance; Car au Bapteſme nous ſommes lauez de nos pechez, & reueſtus de la juſtice de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, Galat. 3. verſ. 17. Et en la Cene il nous donne ſa chair à manger par laquelle il nous viuifie, & nous entretient en l'eſperance de la vie eternelle.
Ieſus Chriſt a donc en premier lieu inſtitué le Bapteſme, apres l'auoir391 ſanctifié en ſa perſonne; Car il voulut luy meſme eſtre baptiſé par S. Iean Baptiſte; non pour beſoin qu'il en euſt, veu qu'il eſt le Saint des Saints, celuy duquel procede toute ſainteté: Mais afin d'accomplir toute juſtice pour nous, comme il a fait, Matt. 3. verſ. 15. Allez, dit-il, à ſes Diſciples, au 19. verſ. du 28. chap. du meſme Euangile, endoctrinez toutes nations, les baptiſans au Nom du Pere, du Fils, & du S. Eſprit, & auiendra, ajoûte S. Marc au 16. verſ. du 26. chap. de ſon Euangile, que quiconque aura crû, & aura eſté baptiſé, ſera ſauué: Cōme s'il euſt dit, qui aura eſté baptiſé, qui aura crû aux promeſſes de Dieu, qui aura fait profeſſion ouuerte & cōſtante de l'Euangile, qui aura renoncé à ſoy meſme, & aura cherché ſon ſalut en la grace & miſericorde de Dieu par le merite de mon ſacrifice, ſera laué de ſes pechez, & ſera ſauué. De ſorte que ſi nous ſommes en cette diſpoſition,392 nous pouuons dire auec S. Paul, que Chriſt vit en nous; & ce que nous viuons en la chair, nous viuons en la foy du Fils de Dieu qui nous a aimez & s'eſt donné pour nous, Gal. 2. verſ. 20. Voila donc l'inſtitution du Bapteſme; Voila le mandement que Ieſus Chriſt a donné à ſes Apoſtres, de preſcher l'Euangile & de baptiſer; Et finalement la promeſſe du ſalut qu'il a faite à ceux qui croiront en luy, & qui auront eſté baptiſez.
Pour ce qui eſt de la ſainte Cene, Ieſus Chriſt l'inſtitua immediatement apres auoir mangé la Paſque, au meſme lieu, à la meſme heure, du meſme pain & du meſme vin dont il auoit vſé: De ſorte qu'il ſemble que la Paſque ait reſigne ſa place à la ſainte Cene; En ce qu'elle luy a fourny la matiere, dont elle eſt compoſée. Voicy comme les Euangeliſtes en parlent, & particulierement S. Matt.393 au chap. 26. de ſon Euangile verſ. 26.27. & 28. Et comme ils mangeoient, l'Euangeliſte parle de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & de ſes Apoſtres, & de la Paſque, comme les verſets precedents le juſtifient, Ieſus prit le pain; & apres qu'il euſt rendu graces, le rompit, le donna à ſes Diſciples, & dit, Prenez, mangez; Cecy eſt mon Corps qui eſt rompu pour vous, ajoûte S. Paul au 24. verſ. du 11. chap. de la 1re aux Cor. Puis ayant pris la Coupe, & rendu graces, Il la leur bailla, diſant; Beuuez-en tous: Car cecy eſt mon Sang, le Sang du nouueau Teſtament, ou de la nouuelle Alliance, qui eſt reſpandu pour pluſieurs en remiſſion des pechez: Faites cecy, ajoûte encore S. Paul, Toutesfois & quantes que vous en boirez en commemoration de moy: Car toutesfois & quantes, que vous mangerez de ce pain, & boirez de cette Coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur juſqu'à ce394 qu'il vienne. 1er Cor. chap. 11. verſ. 25. & 26. Voila ainſi l'inſtitution de la ſainte Cene; Voila le commandement que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt nous a fait de manger ſa chair rompuë pour nous, de boire ſon Sang, le Sang de la nouuelle Alliance, qu'il a reſpandu pour pluſieurs en remiſſion des pechez.
Comment pouuons nous manger la chair de Ieſus Chriſt, & boire ſon ſang, veu qu'il eſt éleué par deſſus nous d'vne diſtance infinie?
Pour manger la chair, & boire le Sang de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, il ne faut pas le faire deſcendre du Ciel en terre: mais éleuer nôtre coeur de la terre au Ciel, où Ieſus Chriſt eſt aſſis à la dextre de ſon Pere; mediter ſon Incarnation, ſes ſouffrances, le ſujet & la cauſe d'icelles, auec vn ſenſible deſplaiſir, d'auoir attiré ſur luy par nos crimes & rebellions, les tourments qu'il a ſoufferts & endurez395 pour nous, en ſon corps & en ſon ame; nous éjoüir d'vne ſainte joye, tant à cauſe de l'amour que le Pere nous a porté, qui eſt ſi grand, que pour nous deliurer des peines eternelles, il a donné ſon Fils, ſon bien-aimé pour nous, qui eſtions ſes ennemis en nos entendemens, & en mauuaiſes oeuures; que pour la charité incomprehenſible du Fils, qui eſt deſcendu du Ciel en terre pour prendre noſtre nature afin de pouuoir mourir pour nous, qui s'eſt chargé de nos pechez, qui s'eſt expoſé volontairement aux miſeres de cette vie, à la contradiction des pecheurs, à la violente perſecution des meſchans: & finalement à la mort maudite & ignominieuſe de la Croix, pour nous tirer des Enfers, & nous éleuer dans le Ciel, où il nous a preparé place; Bref, mettre noſtre eſperance en luy, comme en noſtre ſeul & parfait Sauueur: Car ſi nous croyons en luy, ſi396 nous allons à luy en cette maniere, nous auons mangé ſa chair, & auons beu ſon ſang.
Examinons de plus prés cette doctrine, pour en tirer les auentages qui nous y ſont preſentez: Et pu is que nous auons parlé de la forme & de la maniere de la manducation: Voyons à preſent quel en eſt le but & la fin.
Le ſalut des hommes, comme il nous l'apprend luy-meſme au 51. verſet du chapitre 6. de l'Euangile ſelon S. Iean, car combien qu'en ce chapitre il ne ſoit queſtion de la ſainte Cene, il ſemble que le Saint Eſprit ait fait naiſtre la diſpute que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt eut auec les troupes ſur le ſujet de la Manne que Dieu auoit donnée à leurs Peres au deſert par le miniſtere de Moyſe, pour nous apprendre par anticipation, quel eſt le but & la fin de la manducation de ſon corps: Et ainſi nous pouuons nous ſeruir raiſonnablement des doctrines397 que noſtre ſouuerain Docteur a deſployées dans ce chapitre, puis que toutes les choſes qui ſont eſcrites, ont eſté eſcrites pour noſtre endoctrinement; comme l'Apoſtre ſaint Paul nous l'apprend au 15. chap. de l'Epiſtre aux Rom. verſ. 4. En premier lieu noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, fait entendre aux troupes qui luy auoient propoſé le Miracle de Moyſe au ſujet de la Manne qu'ils nommoiēt le pain du Ciel, que la Manne n'eſtoit pas le pain du Ciel, & qu'il n'eſtoit pas au pouuoir de Moyſe de leur donner le pain du Ciel: Ce n'eſt pas Moyſe, leur dit-il, au verſ. 32. qui vous a donné le pain du Ciel: Mon Pere vous donne le vray pain du Ciel; Et en ſuitte il leur apprend qu'il eſt ce pain là aux verſets 49. & 50. Il ajoûte, vos peres ont mangé la Manne au Deſert, & ſont morts: Mais c'eſt icy le pain qui eſt deſcendu du Ciel, afin que ſi quelqu'vn en mange il ne meure398 point; Et au verſet ſuiuant, il les ameine au ſacrifice de la Croix; & leur apprend que le pain dont il leur parle, c'eſt ſa chair, qu'il donnera, qu'il offrira ſur la Croix pour la vie du monde; & que ſi quelqu'vn en mange il viura eternellement: Ie ſuis, dit il, le pain viuifiant qui ſuis deſcendu du Ciel; Si quelqu'vn mange de ce pain icy, il viura eternellement; & le pain que je donneray, c'eſt ma chair, laquelle je donneray pour la vie du monde. Et d'autant que ces gens-là ne pouuoient comprendre ce Myſtere, ils ſe debattoient entr'eux, diſans; Comment nous peut cettuycy donner ſa chair à manger? Ieſus Chriſt leur reſpond aux verſets 53.54.55. & 56. En verité, en verité je vous dis, que ſi vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, & ne beuuez ſon ſang, vous n'aurez pas vie en vousmeſmes. Celuy qui mange ma chair, & qui boit mon ſang à vie eternelle,399 & je le reſſuſciteray au dernier jour: Car ma chair eſt vrayement viande, & mon ſang eſt vrayement breuuage: Celuy qui mange ma chair & qui boit mon ſang, demeure en moy & moy en luy. Vous voyez donc, mon pere, que cette manducation a pour but le ſalut des hommes: car tout ainſi que lors que nous mangeons le pain, & les autres alimēs qui nous ont eſté donnez pour la nourriture de nos corps, ils s'vniſſent auec nous, & nous communiquent leur vertu nutritiue: par la manducation de noſtre victime, qui ſe fait par foy en eſprit, Ieſus Chriſt, qui eſt luy meſme la victime, nous communique ſa vertu diuine: en telle ſorte qu'il vit en nous, & nous viuons en luy, & par luy auec le Pere.
Cela eſtant ainſi, que pour auoir vie eternelle, il faut manger la chair, & boire le ſang de la victime offerte pour l'expiation de nos pechez; & que ſans cette manducation400 il n'y a point de vie pour les pecheurs, Ie m'eſtonne de ce que la loy deffendoit à l'Egliſe Iudaïque de boire le ſang des ſacrifices offerts pour l'expiation de leurs pechez ſur peine d'excommunication. Leuit. 17. verſ. 10. & 11. veu qu'il ſemble que c'eſt vne choſe impoſſible, que ce ſacrifice puiſſe produire vn meſme effet enuers les pecheurs par deux actions ſi contraires, qui ſont, l'vne de manger & de boire, & l'autre, ne point manger ne boire.
La deffenſe faite à l'Egliſe Iudaïque, de participer à la chair & au ſang de ſes ſacrifices, ne nous doit nullement étonner, ny faire mettre en doute l'expiation de ſes pechez: Mais il faut obſeruer deux choſes; L'vne que cette prohibition luy faiſoit401 entendre que l'expiation preſente faite par ces ſacrifices charnels n'eſtoit que typique, & qu'elle deuoit regarder à vn ſacrifice plus parfait, ſçauoir au ſacrifice de l'Agneau de Dieu, qui eſtoit le corps & la verité de ces figures; Et l'autre que l'Agneau eſtant venu, il s'eſt offert ſoy meſme ſur la Croix à Dieu ſon Pere, & par ſon ſacrifice il a fait l'expiation de nos pechez; a aboly l'ancienne Pedagogie, la prohibition contenuë au 17. du Leuit. a fait vne nouuelle alliance auec le peuple nouueau, luy a donné de nouuelles loix; en ce qu'il luy a commandé de manger ſon corps rompu, de boire ſon ſang reſpandu pour pluſieurs en remiſſion des pechez; & nous a appris à nous que c'eſt par certe manducation, qu'il nous communique ſa vie ſpirituelle; Et ainſi voyons nous que le ſacrifice expiatoire à pû produire vn meſme effet par deux actions contraires; puis que402 d'vne part la defenſe legale faite à l'ancien peuple de participer au ſang de leurs ſacrifices expiatoires, les amenoit à Ieſus Chriſt; Et que d'autre le commandement qu'il nous a fait de manger ſa chair, de boire ſon ſang, nous aſſeure que par cette Communion, il veut nous faire participans du merite de ſon ſacrifice, & nous rendre eternellement heureux.
Ie crois que c'eſt le vray ſens de la prohibition faite à l'ancien peuple, de participer au ſang de ſes ſacrifices expiatoires, & du commandement qui nous a eſté fait de manger la chair de noſtre victime & d'en boire le ſang. Voyons à preſent pourquoy la meſme Loy qui defendoit aux pecheurs de manger la victime offerte pour leurs pechez, commandoit aux Sacrificateurs de la manger. Le Sacrificateur403 qui offrira l'offrande pour le peché, la mangera, diſoit la Loy au 6. du Leuit. verſ. 26.
Moyſe en a donné luy meſme la raiſon au 10. du meſme liure verſ. 17. lors qu'il a dit, que l'offrande pour le peché auoit eſté donnée aux Sacrificateurs qui faiſoient l'expiation, afin qu'ils portaſſent l'iniquité de l'aſſemblée.
Comment cela ſe pouuoit-il faire? Veu qu'ils ne mouroient pas pour les pecheurs: Car s'ils euſſent eſté chargez des pechez de l'aſſemblée, ils fuſſēt morts pour l'aſſemblée, & non des pauures beſtes innocentes.
Cet acte Sacerdotal eſtoit typique comme les precedens; Et de fait, les Sacrificateurs ne portoient pas effectiuement404 l'iniquité de l'aſſemblée: car ſi cela euſt eſté; Il euſt fallu qu'ils fuſſent morts pour l'aſſemblée; d'autant qu'il ne ſe faiſoit point d'expiation des pechez ſans effuſion de ſang: Heb. 9. verſ. 22. Mais voicy comment cette figure s'accompliſſoit. L'aſſemblée, ou le particulier qui auoit peché, amenoit au Souuerain Sacrificateur vne beſte, telle que Dieu l'auoit ordonnée, & le Souuerain Sacrificateur mettoit ſes mains ſur la teſte d'icelle, faiſoit confeſſion du peché, reconnoiſſoit que les pecheurs auoient merité la mort, prioit Dieu de ne leur imputer leurs forfaits, & de receuoir en leur place la beſte, ſur la teſte de laquelle il les auoit deſchargez; & par ce moyen la beſte deuenoit peché, & eſtoit nommée de ce nom là, ou Malediction. Apres elle eſtoit égorgée auec quelques ceremonies, dont il n'eſt neceſſaire de parler; Vne partie d'icelle eſtoit bruſlée, & l'autre partie405 eſtoit mangée par le Souuerain Sacrificateur. Or par cette manducation, la victime offerte pour le peché, & chargée de l'iniquité de l'aſsēblée, ou du particulier, eſtoit vnie & incorporée à la perſonne du Souuerain Sacrificateur: En telle ſorte que les deux deuenoient vn; & par cette vnion, l'iniquité de l'aſſemblée, qui auoit eſté poſée & deſchargée ſur la teſte de la victime, eſtoit imputée au Sacrificateur; & en cette maniere le Sacrificateur portoit l'iniquité de l'aſſemblée, ſuiuant le paſſage du 10. du Leuitique: D'autre part auſſi par la meſme vnion, la mort de la victime eſtoit imputée au Souuerain Sacrificateur; comme s'il l'euſt ſoufferte luy meſme; & ainſi l'expiation typique eſtoit parfaite & accomplie. Or comme toutes ces figures ſe rapportoient à Ieſus Chriſt, qui en eſt le corps & la verité, d'autant qu'il eſt noſtre Souuerain Sacrificateur & noſtre victime; Il s'eſt406 chargé de nos pechez, a porté l'iniquité de nous tous, & lors qu'il s'eſt offert en ſacrifice viuant ſur la Croix, il a fait l'expiation, & nous a acquis vne redemption eternelle. Et comme pour faire l'expiation typique, l'vnion de la victime auec le Sacrificateur eſtoit neceſſaire; afin que la mort de la victime luy fuſt imputée; à preſent que l'expiation eſt faite, vne autre vnion eſt neceſſaire, ſçauoir de la victime auec le pecheur; afin que la mort de la victime luy ſoit imputée; C'eſt pourquoy auſſi noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ſe donne à nous en viande & breuuage; & en inſtituant la ſainte Cene, nous a commandé de manger ſa chair rompuë pour nous, de boire ſon ſang reſpandu pour la remiſſion de nos pechez; afin que par cette manducation, il ſoit fait vn auec nous, que le merite de ſa mort nous ſoit imputé, comme ſi nous l'auions ſoufferte, qu'il viue en407 nous, & que nous viuions en luy & auec luy.
Pour faire cette vnion, & produire l'effet que vous dites: Il ſemble que la chair & le ſang de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt doiuent entrer dans nos eſtomachs: comme la victime offerte pour le peché entroit dans l'eſtomach du ſouuerain Sacrificateur; veu que tout ainſi que les figures nous conduiſent à la verité, la verité ſe doit rapporter aux figures: & ſuiuant cette maxime, on vous dira que la chair & le ſang de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt ne peuuent produire leur vertu s'ils n'entrent effectiuement dans nos eſtomachs par la bouche du corps. Et ſur le ſujet du Bapteſme, on vous oppoſera le paſſage408 du 16. de S. Marc que voꝰ auez allegué, qui porte en termes expres, que qui aura crû, & aura eſté baptiſé ſera ſauué, mais qui n'aura point crû ſera condamné; Et ſuiuant iceluy on vous dira, que l'eau du Bapteſme ne peut produire aucune vertu ſur les petits enfans: au contraire qu'elle leur tourne en condamnation, d'autant qu'ils n'ont aucune connoiſſance de ce myſtere; & par conſequent ne peuuent receuoir le Bapteſme auec la foy requiſe & neceſſaire.
Ie commenceray ma reſponſe par la derniere partie de voſtre demande, & vous diray que tous les Chreſtiens embraſſent cette verité, que le merite du ſang de la Croix de409 Ieſus Chriſt eſt impuré aux enfans des fidelles au Bapteſme; parce qu'ils ſont conſiderez comme eſtans dans l'alliance que Dieu a contractée auec leurs peres, & vne meſme perſonne auec eux. Mais à l'eſgard des perſonnes aagees qui ſont baptiſez, ils doiuent auoir la foy, & montrer qu'ils croyent en Ieſus Chriſt, comme l'Eunuque de la Reyne des Ethyopiens: Car autrement le Bapteſme leur ſeroit non ſeulement inutile, mais leur tourneroit en condamnation, ſuiuant le paſſage de S. Marc, que qui n'aura crû ſera condamné. La foy donc eſt neceſſaire aux perſonnes aagées, qui reçoiuent le Bapteſme; car nous ſommes ſauuez par grace, par la foy, Epheſ. 2. verſ. 7. Mais la foy des peres & des meres eſt ſuffiſante aux petits enfans, pourueu que de leur part ils ſuiuent leurs traces, & imitent leur foy lors qu'ils ſeront en aage de le pouuoir faire.
410Et ſur le ſujet de la ſainte Cene, il faut obſeruer que la manducation de la victime offerte pour le pechè eſtoit vn acte corporel & typique; & que pour faire l'vnion dont nous auons parlé, de la victime auec le Sacrificateur, il falloit de toute neceſſité que la manducation fuſt corporelle: mais il n'en eſt pas de meſme de l'vnion que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt veut auoir auec nous, d'autant qu'elle eſt purement ſpirituelle: & ainſi il faut que la manducation de ſa chair & de ſon ſang ſoit auſſi ſpirituelle, comme i'ay dit cy-deuant; & de fait, lors que nous approchons de la Table du Seigneur, pour receuoir de la main du Miniſtre le pain rompu, & le vin reſpandu ou verſé d'vn vaiſſeau dans vn autre; nous faiſons reflection ſur nos pechez qui luy ont cauſé la mort, nous meditons la grace du Pere qui nous a procuré le ſalut, la charité du Fils, qui nous l'a merité par ſes ſouffrances;411 nous demandons pardon à Dieu, & la grace de mieux viure à l'aduenir; Nous embraſſons Ieſus Chriſt comme noſtre ſeul & parfait Sauueur, nous mettons toute noſtre eſperance en luy, & par luy nous auōs recours à la miſericorde de ſon Pere; & par cet acte qui ſe fait par foy en eſprit, nous nous vniſſons auec Ieſus Chriſt, & luy de ſa part s'vnit auec nous, nous laue de nos pechez en ſon ſang, nous couure de ſa Iuſtice, & nous rend agreables à ſon Pere; En telle ſorte qu'il nous regarde d'vn oeil fauorable, nous impute la mort de ſon Fils, comme ſi nous l'auions ſoufferte, & nous donne ſa benediction: Le tout par la vertu ſecrette de ſon S. Eſprit, & non par vne manducation corporelle: & en cette maniere nous participons à la chair & au ſang de noſtre Seigneur, qui deuiennent noſtre viande & noſtre breuuage ſpirituel, nourriſſant nos ames en l'eſperance de la412 vie eternelle, leur donnant vn eſtre nouueau & ſpirituel.
L'Egliſe Romaine impugne cette doctrine, & ſoûtient qu'on ne peut participer au benefice de la Mort & Paſſiō de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt; ſi on ne mange ſa chair, & ſi on ne boit ſon ſang par la bouche du corps, ſous pretexte de ce que S. Matthieu & S. Marc rapportent que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt lors qu'il inſtitua ce Sacrement, dit à ſes Diſciples, en donnant le pain, Prenez, mangez, cecy eſt mon corps; & à l'effet de cette manducation corporelle a eſtably la doctrine de la Tranſſubſtantiation, qui eſt en ſubſtance que les Preſtres par le moyen des paroles Sacramentalles, comme ils parlent, conuertiſſent & tranſſubſtantient leur pain à chanter au corps de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt. Et combien qu'ils auoüent qu'il a pris vn corps ſemblable au noſtre, excepté peché, ils l'enferment413 dans vn morceau de pain de la grandeur de la paume de la main, ſoûtiennent que ce pain eſtant diuiſé en pluſieurs parties, Ieſus Chriſt eſt en chacune d'icelles; & par cette doctrine ils détruiſent, entant qu'en eux eſt, ſa nature humainé, l'aſſujettiſſant à vne infinité d'infirmitez, comme de pouuoir eſtre mangé des rats, vomy par ceux qui l'ont receu. Et combien que les ſens naturels & la Parole de Dieu nous apprennent, & nous faſſent connoiſtre qu'auant & apres la conſecration c'eſt du pain, ils ſoûtiennent que ce n'eſt plus pain, mais ſeulement des accidens ſans ſujet, & que Ieſus Chriſt eſt enfermé là dedans en la meſme grandeur qu'il eſtoit ſur la Croix; ce qui eſt pluſtoſt vn charme, que la Religion. Neantmoins ils veulent nous contraindre d'adorer ce morceau de pain, comme s'il eſtoit Dieu, & d'adherer au retranchement qu'ils ont fait de la Coupe, contre414 l'exprés commandement de noſtre Seigneur contenu au chap. 26. de ſaint Matth. verſ. 27 Beuuez en tous. Mais comme cette doctrine ſe détruit d'elle meſme, & que d'ailleurs elle a eſté refutée par pluſieurs excellens Eſcriuains, Ie me contenteray de vous expoſer ma creance. Ie crois donc que la ſainte Cene eſt vn remede ſpirituel, que noſtre ſouuerain Medecin nous a donné pour déliurer nos ames de la mort eternelle, à laquelle elles ont eſté aſſujetties, tant par la tranſgreſſion d'Adam, que par les noſtres propres; & vne viande ſpirituelle pour les nourrir en l'eſperance de la vie eternelle. Et je n'eſtime pas qu'entre les Chreſtiens, il y en ait aucun ſi dépourueu de raiſon qui voulût dénier cette veriré. Ce fondement ainſi poſé, il faut auſſi reconnoiſtre & auoüer que la manducation, qui nous y eſt recommandée, eſt auſſi ſpirituelle. Car comme il eſt impoſſible de nourrir,415 ou de guerir nos corps de leurs maladies par la meditation, & par des choſes ſpirituelles, nos ames ne peuuent non plus eſtre gueries de leurs maladies ſpirituelles, ny nourries en l'eſperance de la vie eternelle, que par des remedes ſpirituels & par vne viande ſpirituelle. Or cette viande eſt la chair & le ſang de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt Dieu & homme; la forme de la manducation eſt la meditation par foy en eſprit. Et de fait, noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, nous l'apprend au chap. 6. de l'Euangile ſelon S. Iean: Car apres auoir dit aux troupes au verſ. 51. Ie ſuis le pain viuifiant, qui ſuis deſcendu du Ciel, ſi quelqu'vn mange de ce pain icy il viura eternellement, & le pain que je luy donneray, c'eſt ma chair, laquelle je donneray pour la vie du monde; Il ajoûte au verſ. 63. Les paroles que je vous dis ſont eſprit & vie, la chair ne profite de rien, c'eſt l'eſprit qui viuifie;416 Et aux verſets 35. & 47. il leur auoit dit que la vraye manducation de ſa chair ſe fait en allant à luy, & en croyant en luy. Puis donc que les paroles de manger ſa chair, & boire ſon ſang, ſe doiuent entendre ſpirituellement; Ie crois auec les vrays fideles qu'il eſt plus conuenable d'éleuer nos coeurs au Ciel, où Ieſus Chriſt eſt aſſis à la dextre de ſon Pere, que de l'attirer du Ciel en terre, pour l'enfermer dans vn nombre infiny de morceaux de pain; & en ſuitte dans nos eſtomachs par la bouche du corps; Et d'autant plus qu'il ne peut reuenir aucune vtilité au Chreſtien de cette manducation corporelle, puis que la chair dénuée de l'eſprit ne profite de rien. Et lors qu'il plaira à Dieu m'appeller à cette action religieuſe, je me propoſeray de faire la commemoration de la Mort & Paſſion de noſtre Seigneur ſous les deux eſpeces, ſuiuant ſon commandement: Et en ce417 faiſant j'éleueray mon coeur de la terre au Ciel où Ieſus Chriſt eſt aſſis à la dextre de ſon Pere, je l'embraſſeray comme mon ſeul & parfait Sauueur, & je ne fais nul doute qu'il ne me faſſe participant du fruit & du benefice de ſa Mort & Paſſion; puis qu'il eſt mort pour nos pechez & reſſuſcité pour noſtre juſtification.
Puis que vous eſtes en cette diſpoſition, & que la ſainte Cene a eſté inſtituée non ſeulement pour les conducteurs de l'Egliſe, mais auſſi pour tous les fideles. Pourquoy ne participez vous pas dés à preſent à la ſainte Cene, qui eſt le Sacrement de noſtre nourriture? Comme vous auez receu le Bapteſme, qui eſt le Sacrement de noſtre naiſſance en l'Egliſe.
Il y a grande difference entre le Bapteſme & la ſainte Cene; car pour receuoir le Bapteſme, il ſuffit que les enfans ſoient engendrez de peres & meres fidelles, comme j'ay dit cy-deuant;418 Mais pour pàrticiper à la ſainte Cene, il faut faire ce que S. Paul commande en ſa 1re aux Cor. chap. 11. verſ. 28. que chacun, dit-il, s'eſprouue ſoy meſme; Et ainſi qu'il mange de ce pain & boiue de cette coupe. Or comme il ſemble que les enfans de mon aage ne ſont pas capables de cet examen, l'Egliſe n'a pas trouué qu'il fuſt à propos de les admettre à la Table du Seigneur, juſqu'à ce qu'ils ſoient en eſtat de le pouuoir faire: C'eſt pourquoy auſſi je me ſubmets tres-volontiers à cet ordre; combien que par la grace de Dieu je ſçache en quoy conſiſte cet examen.
Faites moy entendre en quoy il conſiſte, afin que je voye ſi vous vous abuſez, ou non.
Saint Paul apres auoir parlé au chap. 11. de la 1re aux Cor. de l'inſtitution de la ſainte Cene, & de la maniere419 d'y participer, nous commande au 28. verſ. de nous eſprouuer nous meſmes: que chacun, dit-il, s'eſprouue ſoy meſme, & ainſi mange de ce pain & boiue de cette coupe: & au verſet ſuiuant; Car qui en mange, & qui en boit indignement, mange & boit ſon jugemēt ne diſcernant point le corps du Seigneur. Or cette eſpreuue n'eſt autre choſe, qu'vn examen que nous deuons faire de nous meſmes, pour ſçauoir ſi nous ſommes déplaiſans d'auoir offenſé Dieu, ſi par vne vraye repentance nous auons recours à ſa grace au Nom de Ieſus Chriſt; ſi nous renonçons à toute rancune, & ſi nous deſirons de viure en paix & en amitié auec nos prochains: Si nous croyons que Ieſus Chriſt a eſté rompu ſur la Croix pour nous, & ſon ſang reſpandu pour la remiſſion de nos pechez, & ſi nous l'embraſſons, cōme noſtre ſeul & parfait Sauueur: Bref ſi Ieſus Chriſt habite en nos coeurs par foy, comme420 l'Apoſtre nous l'apprend au 5. verſ. du chap. 13. de la 2. aux Cor. Or par la grace de Dieu je ſuis en tous ces ſentimens, & ainſi je pourrois m'approcher de la Table du Seigneur, faire la commemoration de ſon corps rompu & de ſon ſang reſpandu, & je ne fais nul doute qu'eſtant ainſi diſpoſé, & participant aux ſignes viſibles, Dieu ne me rendiſt participant de ſa grace inuiſible: neantmoins je me ſoumets fort volontiers à l'ordre eſtably en l'Egliſe.
Si vous mettez en pratique ce que vous venez de dire, vous pourriez dés à preſent participer au S. Sacrement de la Cene; toutes fois je ſuis d'auis que vous attendiez encore quelque temps, & que pendant cet interualle vous vous prepariez encore mieux, par la conſideration de voſtre eſtat naturel, & par la meditation de la grace que Dieu vous a faite de vous appeller à ſa connoiſſance & de vous421 donner la foy en Ieſus Chriſt.
Ie le feray, mon pere, & pour cet effet je demande à Dieu l'aſſiſtancede ſon ſaint Eſprit.
Nous pourrions finir noſtre entretien en cet endroit; puis que nous auons parlé des choſes qui concernent la gloire de Dieu, & noſtre ſalut ſuiuant les lumieres qu'il luy a plû nous en donner: Neantmoins je veux encore vous faire vne demande ſur le ſujet de la ſainte Cene. Mais parce que d'abord vous pourriez croire qu'elle eſt comme vne pierre hors d'oeuure, j'ay à vous auertir qu'elle ne fera point de difformité: au contraire qu'elle peut ſeruir à appuyer & affermir les choſes que nous auons dites, & à deſcouurir les artifices dont le Diable s'eſt ſeruy pour deffigurer ce ſaint Sacrement. La Cene, auonsnous dit, eſt vn Sacrement qui nous repreſente le ſacrifice que noſtre Seigneur Ieſus Chriſt a fait de ſon corps422 ſur la Croix pour l'expiation de nos pechez, auquel les Apoſtres ont donné le nom de Cene, qui ſignifie ſouper, à cauſe de la circonſtance du temps, auquel le Seigneur l'inſtitua. Quand vous vous aſſemblez, diſoit l'Apoſtre S. Paul aux Cor. en ſa 1re chap. 11. verſ. 21. cela n'eſt point manger la Cene du Seigneur; car chacun s'auance de prendre ſon ſouper particulier: & quand ſe vient à manger, l'vn à faim, & l'autre fait bonne chere. Or l'eſprit malin voyant que pendant qu'on retiendroit le mot de Cene difficilement pourroit-il alterer & corrompre l'inſtitution & l'vſage de ce ſaint Sacrement, a mis au coeur des hommes d'abandonner le mot de Cene, & de luy donner le nom de Sacrifice, qui en apparence ſemble eſtre plus auguſte, mais qui en effet deſtruit & renuerſe le myſtere qui nous y eſt repreſenté: Et de fait vous voyez que l'Egliſe Romaine ayant embraſſé423 cet erreur, a non ſeulement abandonné le mot de Cene, mais la choſe meſme; & à ſa place a ſubſtitué la Meſſe qu'elle fait paſſer entre ceux de ſa communion pour vn ſacrifice propitiatoire & expiatoire des pechez des viuans & des morts. Qu'en croyezvous?
Ie crois que la Meſſe eſt la plus grande corruption qui ait eſté faite en la doctrine Chreſtienne: Car noſtre Seigneur Ieſus Chriſt en inſtituant la ſainte Cene nous a commandé, non de le ſacrifier; Mais de manger ſon pain, & de boire ſon vin, & par cet exercice religieux faire commemoration de ſon ſacrifice, & nous entretenir en la meditation de ſa grace & en l'aſſeurance de noſtre ſalut. Car toutesfois & quantes, dit l'Apoſtre ſaint Paul au chap. 11. de ſa 1re aux Cor. verſ. 25. & 26. que vous mangerez de ce pain & boirez de cette coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur juſqu'à ce424 qu'il vienne. Or quis que les Apoſtres ont donné le nom de Cene à ce repas ſpirituel, tous les Chreſtiens ſont obligez de le retenir, & de participer à ce ſaint Sacrement en la meſme maniere qu'il a eſté inſtitué. Mais l'Egliſe Romaine ayant abandōné le nom a auſſi delaiſſé la choſe, & en ſa place a ſubſtitué la Meſſe, en laquelle elle pretend offrir journellement Ieſus Chriſt en ſacrifice propitiatoire, & expiatoire pour les pechez des viuans & des morts; En quoy faiſant elle outrage indignement noſtre Seigneur, non ſeulement en ce qu'elle renuerſe l'ordre qu'il a eſtably en ſon Egliſe. Mais auſſi en ce que par ce pretendu ſacrifice, elle accuſe d'inſuffiſance le ſien; combien qu'il ſoit d'vn prix & d'vne valeur infinie, comme nous l'auons montré cy-deuant, & que par iceluy, il nous ait pleinement rachetez & reconciliez auec ſon Pere, Coloſſ. 2. verſ. 20. Au moyen dequoy ſe voit que l'Egliſe425 Romaine eſt tombée en vne extreme erreur, & qu'elle eſt en mauuais eſtat: Car ſi quelqu'vn auoit meſpriſé la Loy de Moyſe, il mouroit ſans miſericorde; combien pires tourmens meritent ceux qui meſpriſent le Fils de Dieu, Heb. 9. verſ. 27.28. & 29. Or ce mal ne luy fuſt pas arriué, ſi elle euſt retenu le nom de Cene, car ce ſeul nom l'euſt ramenée à l'inſtitutiō, & luy euſt appris qu'vn ſouper auquel il n'y a point deffuſion de ſāg, ne peut eſtre le ſacrifice ſanglant qu'il nous repreſente; ains ſeulement vne commemoration. La Meſſe done eſtant, comme elle eſt, vne inuention d'hommes corrompus, contraire à l'inſtitution de noſtre Seigneur Ieſus Chriſt, & au ſalut des hommes, doit eſtre rejettée, & abhorrée, & nous deuons nous tenir fermes à la ſainte Cene ſuiuant l'exemple des premiers Chreſtiens: deſquels il eſt dit au chap. 2. des Actes verſ. 42.46. & 47, qu'ils perſeueroient426 tous d'vn accord en la doctrine des Apoſtres, & en la fraction du pain, & que les Apoſtres rompoiēt le pain de maiſon en maiſon, loüans & glorifians Dieu, & ayans grace enuers tout le peuple: Et Dieu qui par ſa miſericorde nous a appellez à cette grace, nons rendra participans des fruicts & des auantages, que noſtre Seigneur nous a acquis & meritez par ſon ſacrifice, & nous deliurera des fauſſes doctrines, dont les hommes corrompus ont infecté le monde.
AInſi ſoit-il, mon fils. Or comme les choſes dont nous nous ſommes entretenus regardent les poincts principaux de noſtre ſalut, il ne me reſte qu'à vous exhorter, comme je vous exhorte de les mediter, & de vous inſtruire encore mieux par la lecture & meditation de la Parole de Dieu; puis qu'en cet427 exercice conſiſte le bon-heur & la felicité de l'homme. Pſeau. 1. verſ. 1. & 2. Vous mangez le pain materiel, afin d'entretenir voſtre vie corporelle, faites le meſme de la Parole de Dieu, qui eſt le pain celeſte, dont nos ames ſont nourries en l'eſperance de la vie eternelle: Meditez là donc ſoigneuſemēt, & obſeruez cecy que la Theologie à deux parties, la contemplatiue & l'actiue, qu'il ne ſuffit pas de mediter & de parler, qu'il faut agir, & mettre en pratique les enſeignemens que cette Parole nous donne, & pourchaſſer la ſanctification, ſans laquelle nul ne verra Dieu: car la ſanctification eſt comme le lien de la juſtification & de la glorification; Et là où la ſanctification ne ſe trouue point, le ſang de Ieſus Chriſt n'y a pas encor produit ſon effect, & la glorification en eſt bien éloignée. Addonnez-vous donc de tout voſtre coeur au ſeruice de Dieu; puis que ſuiuant le paſſage du428 12. de S. Iean cy-deuant rapporté, c'eſt le moyen d'eſtre glorifié auec le Fils, & d'eſtre aimé & honoré du Pere. Mais ſouuenez-vous de ce qui eſt dit au chap. 2. de la 1re aux Cor. verſ. 14. que l'homme de ſoy ne peut comprendre les choſes qui ſont de l'Eſprit de Dieu, & qu'il les eſtime folie, parce qu'il eſt charnel & animal, & qu'elles ſe diſcernent ſpirituellement; Et encore de celuy-cy que toute bonne donation, & tout don parfait vient de Dieu qui eſt le Pere de lumiere. Jaq. 1. verſ. 17. Et apres les auoir bien meditez, recōnoiſſez voſtre pauureté naturelle; confeſſez que vous eſtes deſnué & vuide de toute ſageſſe; renoncez à vous-meſmes, & recourez à la grace & miſericorde de Dieu par Ieſus Chriſt, qui nous a eſté fait de par Dieu Sapience, Iuſtice, Sanctification & Redemption, 1re Corint. chap. 1. Demandez luy ſon Saint Eſprit, puis qu'il eſt l'Eſprit de Sapience & de Sanctification429 qui nous conduit aux voyes de Dieu, qui nous donne de bonnes & ſaintes penſées, qui met de bonnes paroles en noſtre bouche, qui nous forme aux actions religieuſes; mais demandez les auec foy, & Dieu qui vous l'a promis vous le donnera, Iacq. 1. verſ. 5. Car ſi vous doutiez de ſes promeſſes, il ne ſeroit nullement raiſonnable que vous fuſſiez exaucé, veu que vous ne ſçauriez commettre vn plus grand outrage contre ſa ſainte Majeſté que de douter de la verité & fermeté de ſes promeſſes: I'eſpere que comme Dieu a commencé ſon oeuure en vous, il la parfera, & qu'il vous fera la grace de cheminer deuant luy en foy, en charité auec humilité: Ie l'en ſupplie de tout mon coeur.
Pour ce qui regarde la vocation temporelle, je vous en ay déja parlé en mon Epiſtre: Mais comme pendant ma jeuneſſe j'ay eſprouué l'importance de ce poinct par le deffaut d'vne430 vocation; je vous exhorte encore de trauailler ſoigneuſement afin d'y paruenir, & vous ſouuenir que les vocations legitimes viennent de Dieu, enſemble les moyens pour y paruenir & pour y ſubſiſter. Priez le donc qu'il luy plaiſe vous appeller à quelque vocation honneſte, afin qu'en trauaillant ſuiuāt ſon commandement vous ayez dequoy vous entretenir & exercer voſtre charité, & apres qu'il vous y aura appellé, priez le de vous y fortifier: Pour fin je prie Dieu, qu'il luy plaiſe vous rendre ſage à ſalut, vous combler de ſes benedictions en cette vie: & lors qu'il vous en retirera, qu'il vous reçoiue en ſon Paradis, & vous rende participant de tous ſes biens.
Ainſi ſoit il de vous, mon pere.
Loüé ſoit Dieu.
A Toy donc noſtre bon Seigneur, Pere, Fils & Saint Eſprit, ſoit431 loüange, honneur & gloire de ce qu'il t'a plû nous reueler les ſecrets de ton Royaume, & nous faire la grace de nous en entretenir familierement. Grace ſur grace, engraue en nos coeurs les Doctrines que nous auons traittées; Fay nous croître en connoiſſance, en foy, en charité, & en pieté, afin que tu ſois connû & adoré de nous, noſtre prochain edifié, & nous conſolez & affermis en noſtre vocation ſpirituelle. AMEN.
LA Loy prononce malediction contre le genre humain; Maudit eſt quiconque n'eſt permanent en toutes les choſes qui ſont eſcrites au liure de la Loy pour les faire. Galat. 3. verſ. 10.
Et dautant qu'aucun des hommes432 n'a jamais accomply la Loy, que Ieſus Chriſt ſeul, Dieu & homme, il s'enſuit que tous hommes ſont naturellement ſous malediction & en la mort.
Mais Dieu qui eſt pitoyable & bon, n'a pas voulu laiſſer l'homme en ſa ruïne, il luy a ordonné vn remede pour le viuifier; & pour le redreſſer, afin d'eſtre glorifié en luy & par luy, ſçauoir Ieſus Chriſt.
Et de fait, l'Apoſtre S. Paul nous apprend au 2. ch. de ſon Epiſtre aux Epheſ. verſ. 4. & 5. Que Dieu qui eſt riche en miſericorde par ſa grande charité de laquelle il nous a aimez du temps meſme que nous eſtions morts en nos fautes, nous a viuifiez enſemble auec Chriſt. Et au 3. des Gal. v. 13. que Ieſus Chriſt nous a rachetez de la malediction de la Loy, & par conſequent de la mort, lors qu'il a eſté fait malediction pour nous.
Que ſi on demande qui nous a procuré ce remede, veu que nous eſtions433 naturellement enfans d'ire, ennemis de Dieu en nos entendemens & en mauuaiſes oeuures, Epheſ. 2. verſ. 13. & comment eſt-ce que nous en jouïrons?
Ie reſponds qu'outre ce que l'Apoſtre S. Paul nous en a dit cy-deſſus, Saint Iean nous apprend au 3. de ſon Euangile verſ. 16. que Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné ſon Fils vnique, afin que quiconque croit en luy ne periſſe point, mais ait la vie eternelle.
D'où s'enſuit que l'amour du Pere eſt la ſeule cauſe de noſtre ſalut: Car il nous a tant aimez, dit l'Euangeliſte, qu'il nous a donné ſon Fils vnique, ſon bien-aimé pour nous; Et que c'eſt par foy que nous obtenons, ou que nous jouïſſons de cette grace: Et de fait l'Euangeliſte, apres auoir dit, que Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné ſon Fils, ajoûte, afin que quiconque croit en434 luy ne periſſe point: mais ait vie eternelle, & ſur la fin du meſme chapitre il reïtere la meſme promeſſe, qui croit au Fils à vie eternelle, & en pluſieurs autres endroits il la confirme, & particulierement au 5. de ſa 1re verſ. 11. où il dit, que Dieu nous a donné la vie eternelle, & que cette vie eſt en ſon Fils.
Si donc nous embraſſons la promeſſe de Dieu auec humilité, ſi nous croyons en Ieſus Chriſt, ſi nous mettons toute noſtre eſperance en luy, comme en noſtre ſeul Sauueur, ſi nous auons recours à ſa grace, non ſeulement il nous garentira de la malediction de la Loy; mais nous donnera la vie eternelle ſuiuant ſa promeſſe contenuë au 24. verſ. du 5. chap. de l'Euangile ſelon S. Iean: En verité, en verité je vous dis que celuy qui oit ma Parole, & croit à celuy qui ma enuoyé à vie eternelle, & ne viendra point en condamnation; mais eſt435 paſſé de la mort à la vie; Et pourtant, ajoûte il au 40. verſ. du 6. chap. le reſſuſciteray-je au dernier jour.
Et ſi quelqu'vn veut dire qu'il faut que la juſtice de Dieu ſoit ſatisfaite, ou que les pecheurs demeurent en leur ruïne, la reſponſe eſt prompte & facile.
Que Ieſus Chriſt a ſatisfait la juſtice de Dieu; Car il s'eſt offert ſur la Croix pour nous en ſacrifice viuant à Dieu ſon Pere; & par le ſacrifice de ſon corps, qui eſt d'vn prix & d'vne valeur infinie, à cauſe de l'excellence de fa perſonne, il a fait l'expiation de nos pechez ſuiuāt ce qui auoit eſté predit par Eſaye ch. 53. il a eſté navré pour nos forfaits, & froiſſé pour nos iniquitez, l'amende qui nous apporte la paix eſt ſur luy, & par ſa meurtriſſeure nous auons gueriſon, c'eſt à dire qu'il a porté la peine que nous auions meritée, Que par ſa mort il nous a deliurez de la malediction de la Loy & de436 la mort, nous a acquis vne redemption eternelle, Heb. 9. verſ. 12. & nous a merité la vie, & qui plus eſt il nous la donne luy meſme; Car il eſt ſource de vie: Et comme il s'eſt donné pour nous, il eſt auſſi reſſuſcité pour nous. Rom. 4. verſ. 25. De ſorte que nons deuons demeurer fermes ſur cette promeſſe & aller à luy auec aſſeurance pour obtenir grace & miſericorde, & eſtre aydez en temps opportun, Heb. 4. verſ. 16.
Et ſi l'ennemy de noſtre ſalut nous met en auāt l'enormité de nos pechez, nos recidiues continuelles par leſquelles nous auons prouoqué l'ire de Dieu; & que ſur ce pretexte il s'efforce de nous eſbranler, & de nous perſuader que nous nous sōmes rendus indignes de ſa grace, pour nous jetter dans la deffiance, & dans le deſeſpoir, oppoſons luy les armes que le S. Eſprit nous a miſes en main par le miniſtere de S. Paul.
437Que là où le peché abonde grace y a abondé par deſſus, Rom. 5. verſ. 21. & appliquons nous chacun en particulier, ce que le meſme Apoſtre dit de ſoy. 2. Tim. chap. 1. verſ. 15.
Que Ieſus Chriſt eſt venu au monde pour ſauuer les pecheurs, deſquels je ſuis le premier: pour cette cauſe ajoûte il au verſ. ſuiuant, miſericorde m'a eſté faite, afin que Ieſus Chriſt montraſt en moy toute clemence pour exemple à ceux qui croiront en luy à vie eternelle, & ſans doute celuy qui nous a appellez par ſa grace nous ſoûtiendra, & nous fera ſortir victorieux de ce combat: En telle ſorte que nous aurons ſujet de nous eſcrier auec le meſme Apoſtre au 17. v. du meſme chap. Or au Roi des ſiecles, immortel, inuiſible, à Dieu ſeul ſage, juſte & bon, ſoit honneur & gloire és ſiecles des ſiecles; Et de chanter auec S. Iean le Theologien au 6. verſ. du 1er chap. de l'Apoc. A celuy qui nous a438 aimez, & nous a lauez de nos pechez par ſon ſang, & nous a faits Roys & Sacrificateurs à Dieu ſon Pere, voire à luy ſoit gloire & force és ſiecles des ſiecles. AMEN.
(EEBO-TCP ; phase 2, no. A81440)
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